☀︎
Notes de lecture 2010

Note de lecture : « Notre part des ténèbres » (Gérard Mordillat)

Plus loin, plus radical, plus fou que « Les vivants et les morts ».

x

Notre part des ténèbres

Paru en 2008 chez Calmann-Lévy, ce roman de Gérard Mordillat poussait un (bon) cran plus loin le mouvement de mise en récit des luttes sociales contemporaines que représentait « Les vivants et les morts » (2005).

On y passait du récit ancré dans le réel et le quotidien, proche de la chronique sociale à l’ancienne justement actualisée (dans « Les vivants et les morts ») au véritable thriller : les ex-salariés de Mondial Laser, après la fermeture de leur entreprise par les acquéreurs indiens auxquels un grand fonds d’investissement les a cédés en cours de LBO (Leveraged Buy Out : cession de l’entreprise avec « effet de levier », i.e. endettement basé sur les futurs cash flows de la société), organisent un rocambolesque détournement du paquebot sur lequel les actionnaires et dirigeants dudit fonds, ainsi que leurs invités (dont un ministre de l’intérieur et plusieurs célébrités du cinéma français), célébraient le Nouvel An et des profits records, en une sorte de réminiscence de l’intense « La médiatrice » de René-Victor Pilhes (1989), où le décor aurait brutalement pris une teinte proche de celle de l’Achille Lauro.

Davantage que le « roman de l’insurrection qui vient » (suggéré – à mon avis à tort – par l’insertion de l’éditeur en couverture), il s’agit d’un thriller plutôt haletant, mêlant, comme c’est désormais un peu la marque de fabrique de Mordillat, confidences et psychologies intimes, positions et discours socio-politiques, et sexualité joyeusement débridée…

x

Achille Lauro

Le mélange de farce (souligné par l’attirail du bal masqué du 31 décembre à bord) et de sérieux (dans la préparation de l’opération, et notamment de ses improbables mais finalement efficaces complicités militaires) est bien mis au service d’un discours, certes radical, mais encore plus d’actualité en 2011 qu’au moment de sa parution, et encore et toujours plus en 2014 alors qu’une certaine impavidité de la part des nantis semble chaque jour plus prégnante.

Il pleuvait.
Mondial Laser était occupée depuis près de trois mois. Les employés, les ouvriers et les cadres de l’entreprise résistaient. Ils voulaient ignorer la décision du tribunal de commerce qui ordonnait la cessation définitive de l’activité. Ils tenaient bon, malgré plusieurs injonctions d’évacuer les lieux, malgré les pressions des avocats des nouveaux propriétaires, celles des juges, celles de certains parlementaires, comme le sénateur Jeanvrain, qui déclarait au Figaro : « Il serait temps de faire respecter les décisions de justice, par la force publique si nécessaire. »
Pourtant, la police hésitait à intervenir par crainte d’un scandale politique à quelques jours des fêtes de fin d’année. Le ministère de l’Intérieur avait transmis des consignes de prudence, de patience, pariant sur la lassitude des grévistes. Selon Le Canard enchaîné, Claude Volumster, le ministre de l’Intérieur, avait confié à son entourage : « Pas d’affolement, laissons les vacances scolaires et le réveillon en famille les faire craquer. »

L’attaque eut lieu vers trois heures du matin.
Par une pluie battante, sous un ciel lacéré d’arcs électriques, une quinzaine d’hommes, peut-être une vingtaine, armés de barres de fer, de battes de base-ball et de cocktails Molotov pénétrèrent dans les ateliers, les zones de stockage, les bureaux, les laboratoires où les grévistes dormaient. Un car de CRS stationnait à proximité de l’usine. Mais, au milieu de la nuit, ceux qui ne somnolaient pas sur leurs sièges étaient trop occupés par leurs parties de cartes pour entendre les hommes de main envahir le site.
D’ailleurs, comment les auraient-ils entendus avec ce qui tombait ?
Un vrai temps de chien.
Un temps idéal pour des nervis sans foi ni loi dont le chef aboyait ses ordres en dispersant ses hommes :
– Démolissez tout ! Pas de quartier !

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

x

mordillat3

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Bois II  (Élisabeth Filhol) | «Charybde 27 : le Blog - 11 mars 2019

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :