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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Poéticide » (Hans Limon)

Avec ou sans rime, la poésie peut-elle, doit-elle survivre ? Là est la question, qu’un roman torrentueux et joueur s’attache à résoudre, l’arme à la main.

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« Tous les crever ! Tous les rayer ! » Ruine au milieu des ruines, il n’en revient toujours pas, ne sait guère ou plutôt ne comprend pas ce qui a pu l’amener ici, sur cette terre d’apocalypse où des remparts semblent s’être d’eux-mêmes dressés pour défier les profondeurs, au siège de Missolonghi, face à Lord Byron, et pourtant crache et tonne et hurle comme s’il était sûr de son fait, plus implacable et péremptoire que la fièvre des marais s’apprêtant à siphonner le poète en uniforme rouge, à quelques mètres de lui, dans sa trente-sixième année. De sporadiques échappées d’intuition lui laissent deviner qu’il est, d’une manière ou d’une autre, le metteur en scène de cette boucherie bicentenaire en bonne et due forme. Alla Turca. Il ressent jusque sur son échine et sous son scrotum le frétillement des vaisseaux sillonnant la baie, entend malgré lui la huée des bombardements qui n’en finissent plus de cingler ses halètements pour trois secondes plus tard s’abattre sur le sol en friche, tout près d’une mer céruléenne à peine émue de ce barnum à tombeau ouvert, par un ciel opaque et divinement serein. Les chocs répétés lui font l’effet d’une séance d’électrochocs, de ceux qui lui ont maintes fois déchiré l’épiderme, entre quatre murs blanchis à la chaux, peut-être, il y a fort longtemps, sûrement, alors qu’il était rose encore de ses illusions d’aurore et paré pour l’apothéose des plus folles épopées, les plus inavouables aussi. Les yeux pointés vers son for intérieur, forteresse a priori imprenable, il se souvient. Il faisait jour et froid. La veille ? Transi de fatigue, il venait de vomir sa bile en jets d’alexandrins filandreux sur le carré blanc-pixellisé de son écran d’ordinateur, puis s’était assoupi, comme l’aurait fait n’importe quel homme humainement constitué, après cinq heures de labeur et de rumination. Les mots lui reviennent, comme par régurgitation. Alors il les remâche, les sourcils froncés, la mine grave, les récits à voix haute, oubliant dans son navrant soliloque le jeune-poète- prématurément-vieilli.

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Lord Byron

Un jeune poète dépité, ne croyant plus à la poésie pour y avoir peut-être trop cru, entreprend une série de sauts temporels pour éradiquer les principaux responsables de cet échec monumental, qui prend des allures d’imposture, à savoir les grands poètes eux-mêmes, tout en rythmant sa quête meurtrière de grandes balafres, celles infligées d’un trait diagonal aussi rageur que précis à ses propres créations, rimées ou non, dont la faillite a aussi créé symptôme et nourri la décision nécessaire. Évitant soigneusement le registre de l’essai, vengeur ou spéculatif, comme celui de la seule parodie joueuse, le narrateur d’Hans Limon, auteur et acteur de ce « Poéticide » qui paraît ces jours-ci (novembre 2018) dans la nouvelle collection Les Indociles de Quidam éditeur, assassine ainsi sans trembler, avec un sens aigu de la nécessité historique et esthétique, George Gordon Byron, Fernando Pessoa (et ses hétéronymes avec lui, forcément), Antonin Artaud, Sylvia Plath, Charles Baudelaire, Victor Hugo, Rainer Maria Rilke, François Villon et même le divin marchand d’armes, Arthur Rimbaud lui-même. Dans les adresses aux poètes bientôt (par divers moyens parfois ironiques en diable) disparus, éliminés, renvoyés à une inexistence qui mêle volonté de vengeance et commisération à leur égard, une poétique paradoxale se dessine bien entendu peu à peu, et les tours et détours du « qui aime bien châtie bien » se révèlent à la lectrice ou au lecteur, dont la patience et l’attention seront bien récompensées, tant la ruse des mots et des phrases, sous l’apparence du jaillissement des fluides, est ici intense.

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Antonin Artaud

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Ensuite fusent les reproches en même temps que les coulées pyroclastiques (je remercie au passage mon professeur d’histoire-géographie). Arthur se défend. S’il n’y avait plus de poètes, qui dirait la beauté des choses ? Louis rétorque : les hommes auraient davantage de temps pour la vivre et l’éprouver. Bien embêté le pauvre Arthur se dit que le petit Louis lui cherche des poux mous, puis trouve la parade en pleine panade. Tuer tous les poètes, purifier le monde est peut-être la chose la plus poétique qu’un homme ait jamais osé entreprendre, après tout. En croyant tuer la poésie, le poéticide lui donne un second souffle. Ainsi sont-ils, Arthur et Louis, jumeaux d’inspiration, d’aspiration, tous deux juchés sur leurs semelles de vent. Car la poésie, ce n’est pas la recherche de la reconnaissance à tous les râteliers puants, c’est la respiration, la pulsation, c’est couler avec le bateau pompette et trouver ça sublime de couler avec lui, sans forcément devoir le raconter, car on peut aussi le garder pour soi, car la poésie, c’est s’agrandir de soi-même, des autres, et des choses, porter la Création en soi, en être le fruit et le témoin, c’est la vie et la nature multipliées par le génie fertile que chacun porte en soi et qu’il suffit de savoir cultiver, car Dieu a créé la nature pour l’homme et la poésie pour que l’homme puisse rendre grâce à la nature. Louis-le-jeune grimace. Arthur enfonce le clou, ajoutant que si ce dernier est en colère contre la poésie, c’est qu’il s’est laissé duper par les mangeurs de songes et les charmeurs de serpents. Louis-le-jeune hésite. Alors Arthur lui montre au loin, derrière la sœur de charité, un père ému aux larmes tenant dans sa main lierreuse (le mot existe, j’ai vérifié) une photographie, celle d’un fils qu’il n’a pas revu depuis deux longues années. Ce fils, c’est lui. Je veux dire, c’est Louis (ça c’est du twist !).

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Extrait Limon

Roman torrentueux et alerte, semé d’écueils en formes de poèmes (au sens propre) barrés, culminant dans la rencontre avec Marcel Moreau lui-même (dont le « À dos de Dieu » est justement réédité ces jours-ci dans la même collection Les Indociles), roman qui prêche en riant le faux pour tenter d’effleurer un vrai, roman qui témoigne d’une éblouissante culture sachant se faire justement discrète et subtilement assourdie, « Poéticide » enchante et questionne, frappe et caresse, joue et rugit – et c’est la poésie qui en ressort l’œil pétillant, plus affûtée que jamais, pour nous permettre de voir le monde, loin de ses dorures artificielles et trafiquées, loin de ses ciselures mensongères, sous son éclat vif, tranchant, authentique.

Nous aurons le plaisir d’accueillir Hans Limon à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), le jeudi 8 novembre à partir de 19 h 30, pour une fête de lecture et de discussion à l’occasion du lancement de ce « Poéticide ».

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Poéticide » (Hans Limon)

  1. cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit (ni lu d’ailleurs)
    emporté pour lire toute l’autobiographie de Mark Twain (3 tomes dont un pavé en anglais, soit presque 2000 pages.
    des historiettes les unes a à la suite des autres, un peu longuet à la fin.

    Desmond Hogan enfin.

    Un certain nombre de critiques prétendent que Desmond Hogan serait la branche manquante d’un trio qui le relierait à James Joyce et Flann O’Brien. Pourquoi pas ? Mais ce serait faire vite cas de Seamus Heaney et de Samuel Beckett entre autres, sans compter des auteurs contemporains, tels que Robert McLiam Wilson, Annne Enright, John Banville, Colm Tóibín pour ne citer qu’eux. On pourrait citer les auteurs retenus par Granta dans « The Granta Book of Irish Short Stories », édité par Anne Enright (2011, Granta Books, 444 p.) ou le « New Irish Writing » édité par Sigrid Rausing (1916, Granta 135, 256 p.). Propagande et marketing éditoriaux ? Quoiqu’il en soit, j’ai voulu savoir et ai donc lu les livres de Desmond Hogan avant de l’incorporer ou non aux autres auteurs irlandais. J’avais entre temps découvert Máirtín Ó Cadhain, (et son superbe « Cré na Cille» traduit en « The Dirty Dust » en anglais) grâce d’ailleurs à une page de publicité de Yale Books dans le Granta 135. C’est à mon aisla ainon manquant entre Joyce et O’Brien.
    Donc Desmond Hogan, né en 1950 à Ballinasloe, une ville à 60 km à l’est de Galway, est un écrivain irlandais avec 5 romans parus et quelques recueils de nouvelles.
    « The Ikon Maker » (1976, Co-Op Books, 137 p.)
    « The Leaves on Grey » (1980, Hamish Hamilton, 119 p.)
    « A Curious Street » (1984, Hamish Hamilton, 208 p.)
    « A New Shirt » (1986, Hamish Hamilton, 215 p.)
    « A Farewell to Prague » (1996, Faber and Faber, 245 p.)
    « The Edge of the City: A scrapbook 1976-91 » (1993, The Lilliput Press, 193 p.)

    Et pour les compilations de nouvelles
    «Diamonds at the Bottom of the Sea and Other Stories» (1979, Hamish Hamilton, 181 p.)
    «Children of Lir: Stories from Ireland» (1981, Hamish Hamilton, 136 p.) recueil de13 nouvelles
    «Stories» (1982, Macmillan, 256 p.) recueil de nouvelles
    «The Mourning Thief and Other Stories» (1987, Faber and Faber, 145 p.)
    «Lebanon Lodge» (1988, Faber and Faber, 192 p.)
    «A Link With the River. Stories» (1989, York: Farrar, Straus, Giroux, 325 p.)
    «Lark’s Eggs: New and Selected Stories» (2005, The Lilliput Press, 256 p.)
    «Lebanon Lodge» (1988, Faber and Faber, 192 p.) recueil de 31 nouvelles
    «Old Swords and other stories» (2006, The Lilliput Press, 144 p.) recueil de 11 nouvelles
    « The House of Mourning and Other Stories » (2013, Dalkey Archive Press, 245 p.)

    Sous presse (2016 ?) «Walking through Truth Land» (The Lilliput Press, 192 p.), mais je n’en ai pas trouvé trace.
    De tout cela, on ne dispose que des traductions des deux premiers titres des romans
    « Le Garçon aux Icônes » traduit par Pierre Demarty (2015, Grasset, 256 p.)
    « Les Feuilles d’Ombre » traduit par Serge Chauvin (2016, Grasset, 224 p.)
    « Renaissance » est une courte nouvelle (25 pages petit format) tirée de «Diamonds at the Bottom of the Sea and Other Stories», traduite par Julie Adam et Louis Jolicoeur dans «Nouvelles d’Irlande» (1997, L’instant même, 210 p.).
    C’est donc avec intérêt que j’ai acheté son « Une rue étrange » traduit par Pierre Demarty (2018, Grasset, 384 p.)
    La critique officielle le salue comme « l’un des auteurs les plus prometteurs de sa génération », mais les générations sont nombreuses, surtout chez les jeunes irlandais. Quoiqu’il en soit, il obtient une bourse à Berlin, puis à Prague, et depuis 1997, se serait fait oublier. Homosexuel assumé, il a été condamné en 2008 pour violences sur mineur à domicile à Ballybunnion en Irlande. Pierre Demarty, dans sa préface de « Le Garçon aux Icones », dit de lui « On dit qu’il n’a pas d’adresse, pas de téléphone, pas d’ordinateur, on dit qu’il ne communique que par cartes postales. / On dit qu’il vivrait aujourd’hui de nouveau à Dublin ».
    Donc « Une rue étrange » narre l’histoire du sergent britannique Jeremy Hitchens, envoyé à Belfast. Le roman date de 1984. A Belfast, c’est l’année où Gerry Adams, le député britannique, membre du Sinn Fein, est blessé par balle. L’IRA provisoire fait également exploser une bombe à Brighton, en Angleterre, pendant le Congrès du parti conservateur anglais. Mais en fait ce ne sera pas la situation à Belfast qui est importante, c’est le souvenir de Alan Mulvanney, que Eileen, la mère de Jeremy a aimé il y a une trentaine d’années de cela. A partir de là, on passe à une certaine nostalgie. Trois grandes parties, Enfance, Adolescence et Lendemains rythment la vie. « Alan était obsédé par des histoires d’amour, évoquant sans cesse de grands exemples historiques ». Il faut dire que Alan était écrivain. Mais une fois le roman terminé, « il prit son manuscrit sous le bras, le rapporta chez lui, l’enferma dans un tiroir. Peut-être avait-il peur de sa dimension sexuelle, de ces accouplements entre homme et homme, entre homme et femme, entre cygne et cygne». Son roman reste ainsi consigné dans un tiroir. Pourquoi ces cygnes qui reviennent souvent dans le texte. « Il devait y avoir des cygnes sur la Shannon et de vieilles matrones en train de boire un verre de vin rouge à l’hôtel ». Tout commence par une histoire dans un roman que lui lit la logeuse. Un jeune couple « trouve refuge dans le château que la jeune femme possède au Connemara, où ils survivent en se nourrissant de bigorneaux et de cygnes. Or une vieille malédiction irlandaise pèse sur ceux qui mangent les cygnes, et les amants finissent séparés; elle se marie à Anvers tandis qu’il voyage jusqu’en Andalousie, où il épouse une jeune fille marocaine et vit très vieux parmi les orangers et la pourpre des arbres de Judée ». Il y a donc sous jacent sous ce thème la séparation et le malheur, qui reviennent tout au long du livre. « La jeunesse s’enfuit avant qu’on ait pu voir un cygne perdre la moindre plume » était déjà dans « Le Garçon aux Icones »
    Irlandais de nature, ou plutôt de cœur, il vivait à Dublin. Sa logeuse avait peur des bombes, on est pendant la seconde guerre. « Certains soirs, il prenait le bus pour aller en ville, passait devant les affiches annonçant les dernières nouvelles du front, les femmes en noir qui attendaient, la Liffey menaçante, vêtu d’un long manteau, écharpe autour du cou ». « Alan allait parfois explorer la campagne, arpenter les collines, surplomber Dublin, manger l’herbe en chemise blanche. C’était l’occasion d’être seul ».Tout jeune il écrit également un poème sur « M. Bonhomme-de-neige ». Ce sera prétexte pour sa tante de lui montrer des scènes de nativité. « Alan fut impressionné en particulier par les mages, la myrrhe, l’or et l’encens pieusement rehaussés de couleurs choisies ». C’est une autre obsession de Desmond Hogan, que ce gout des couleurs. La nature avec « tant de vert au bout de la rue […] et le brasier des boutons d’or ». Cela m’avait déjà interpellé dans ses premiers romans traduits.
    Dans toute cette première partie, on lit des allusions à la guerre, via les bombardements qui ont eu lieu en Irlande. Il y a les camps de concentration en filigranes, dont on a écho par personnes interposées. Sans plus, et sans violence. C’est en fait l’histoire d’Allan Mulvanney, et incidemment celle de Eileen Carmody, puis de Thomas Hitchens, son mari, le père de Jeremy.
    Il y aura ensuite les années d’école avec Mrs Hearne, et l’amitié qui va se nouer avec tout d’abord, Martin et Lily, puis Eugene et Cherine. Mais dès le début du chapitre, cette dernière « commence à travailler deux jours par semaine chez les bonnes sœurs, deux jours par semaine chez le fleuriste et vendeur de glaces au bout de la rue ». Amoureuse d’un garçon qui est « parti combattre en Espagne […] Franco qui est un fasciste », Le garçon ne reviendra pas. Puis l’auteur retourne à l’histoire d’Alan, qui découvre son homosexualité, sans toutefois encore en être pleinement conscient.
    Avec la troisième partie, l’auteur nous emmène aux Saintes Maries de la Mer. « C’étaient les monstres et les rois de mon enfance, les gipsys ». Puis, retour en Irlande. « Jeremy écrivit pour annoncer qu’il avait été promu sergent.[…] Comment il avait réussi à berner à ce point l‘armée ». Et il va se marier avec Marion. Et toujours l’Irlande en toile de fond, avec ses batailles, ses morts, ses chagrins, la douloureuse « conscience d’un chemin à jamais perdu ».

    Publié par jlv.livres | 28 octobre 2018, 15:01

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « À dos de Dieu  (Marcel Moreau) | «Charybde 27 : le Blog - 30 octobre 2018

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