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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « À dos de Dieu » (Marcel Moreau)

La course folle du nommé Beffroi dans la fange de nos failles, pour en exhumer une lumière paradoxale.

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Beffroi, c’est tout autre chose. Pendant ce temps-là, il pousse à travers la ville. Ses yeux sont noirs et ils sondent. Ses bras en battoir, son torse de corsaire. Rire qui siffle. Cheveux sales, pense sa voisine, dans le tramway. Il en descend, disparaît. Sa façon de s’enfoncer dans une foule : comme une machette. Tout autre chose. Pendant ce temps-là, il boit.

Né en 1933, Marcel Moreau publie depuis 1962. En 1980 chez Luneau Ascot, la folle course du personnage nommé Beffroi, intitulée « À dos de Dieu », fut son quatorzième texte, fiction et essais confondus. Épuisée depuis longtemps, cette envolée magique et tellurique, aérienne et crue, violente et poétique, est rééditée ces jours-ci chez Quidam, dans la nouvelle collection Les Indociles, en compagnie du « Poéticide » de Hans Limon, qui rend par ailleurs un hommage appuyé et redoutable au maître des mots natif du Borinage. Personnage totalement hors normes, parcourant de sa foulée rageuse les immondices réels et figurés de nos vies pour y dénicher des trésors de vie, de mort et de mots, Beffroi, se déplaçant souplement à grands coups de « Ahon ! » gutturaux et de conviction qu’il se trouve en permanence, chemin faisant, « à dos de Dieu », conduit fatalement lectrice et lecteur au sous-titre du roman : « L’ordure lyrique ».

Ne tient pas en place. Agité qu’il est. c’est trop que de rester là une minute seulement. Faut partir. La mobilité, l’absolue mobilité le guide. Les sommeils lui font peur. Racines des arbres et fleurs en pot mettent en lui Malaise. Se déplacer sans cesse, se pousser, se ruer, échapper au grand renfermement. Sa souplesse est telle qu’il peut tourbillonner sur la branche d’un arbre, en choir, rebondir, la rattraper, se pendre à elle par les pieds dans un mouvement de plus en plus pendulaire. Dans l’espace, ses bras ses jambes éclatent, moi acrobate. Escalade mur hérissé de tessons, veux voler, voler. Beffroi sur un toit. Il découvre le village, tout. Ses pieds glissant en silence sur les tuiles, une longue caresse. Près d’une cheminée il se déboutonne, se touche. C’est la nuit et dans la rue des ombres d’hommes chuchotent, s’évanouissent. Il passe de toit en toit, attiré par une lumière lointaine. Vers elle il court. Tuiles, étoiles enchantent sa foulée. Suis à l’aise sur les pentes indécises ahon ! Les toits sont chauds ahon ! Les toits sont des pistes. Olympiques ahon ! Il se promène sur le peuple endormi. Arrivé près de la lucarne, il se penche et voit.

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L’usage de la fange et des fluides projetés, chez Marcel Moreau et par Beffroi, éveillerait peut-être certains échos du côté du Jean-Louis Costes de « Viva la merda ! » (2003), mais ce serait compter sans la gouaille féroce, le rythme endiablé et l’énergie presque insoutenable qui habitent cette course, certes folle mais certainement pas insensée. Paradoxale course d’Atalante, peut-être, avec une obstination féroce que l’on retrouve chez nombre des protagonistes inlassables de Jean-Marc Agrati (que ce soit par exemple dans « Le chien a des choses à dire » en 2004, ou dans « Ils m’ont mis une nouvelle bouche » en 2008), l’élan de Beffroi entraîne tout sur son passage : société, certitudes, convenances, cochons et couvées, résistances et doutes. Seule semble compter, toute en sombre beauté, la course dans la nuit, la rencontre, le choc de curiosité jamais rassasiée. Et c’est ainsi que la poésie sauvage de Marcel Moreau, crachant ses niveaux de métaphores sans jamais barguigner ni fournir d’indices évidents, emporte tout sur son passage, et notamment la conviction primordiale : c’est en côtoyant de près l’atroce en nous, et en jouant subtilement d’une aspiration à la destruction corps et biens, que l’étrange sublime et équivoque de nos conditions peut se faire jour, par la phrase, par les mots, par le rythme plus encore.

Il a des yeux globuliformes, il louche. Il n’est pas beau (à moins que…). Sa mère et son père l’ont raté, paraît-il. Il est livide, mal peigné. Il a un tic : s’enfonce souvent les doigts dans la gorge, comme pour vomir. Mais il ne vomit pas. Il ne vomit jamais. Sa mère est bonne pour lui. Elle fait l’impossible pour le rendre heureux. Foutaise. Il lui répond par des farces qui la mettent en position précaire, enfin passons. Elle pleure de le voir ainsi. Il rit. Seul le con de Marie la paralytique était parfait, pas difforme. Mais quel nœud que j’ai dénoué là. Pour son père, Beffroi a des insultes rentrées comme groignure ! jgouilleuse ! Il traite son père au féminin. Son père, qui a senti le danger, veut le corriger. Il s’avance vers Beffroi ; la main levée. Mère veut intervenir. En vain. À ce moment, Beffroi sort un projectile. Père recule, trébuche, s’étale. De l’argent s’échappe de sa poche. Beffroi s’en empare et fuit. Il s’achète un couteau. Il a un tic. Mais il ne vomit jamais. La lame est belle sous le soleil. Il lance furieusement le couteau sur le premier arbre venu. Somptueux. Le manche vibre. Beffroi retire le couteau, l’embrasse. Il marche pendant des heures dans la campagne.

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À propos de charybde2

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