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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Très bonnes nouvelles du Bénin » (Jacques Dalodé)

Entre Cotonou, Porto-Novo et la brousse, 13 nouvelles du Bénin d’aujourd’hui et de juste hier.

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Ce n’est pas un secret : la vente de charité fut introduite à Boulagon en 1928. Par des pères missionnaires, désireux de réchauffer l’ardeur et le saint zèle de leurs fidèles, peu enclins, au départ, à contribuer de leurs deniers à la construction de la première église. Depuis, cette kermesse d’un jour est devenue une tradition. Bel exemple de greffe missionnaire, elle correspond bien au tempérament joueur et généreux des habitants de ce village.
Au matin de la vente de charité, la démarche insouciante des paroissiens se dirigeant d’un pas lent vers la petite église en banco – alors que sonnent à toute volée les cloches annonciatrices du début de la grand-messe – ne laisse en rien soupçonner l’animation et l’agitation à venir.
C’est à la fin de l’office que les énergies se libèrent. La foule égayée des fidèles envahit d’un seul mouvement la vaste cour de l’église Sainte-Thérèse-de-l’Enfant-Jésus. Elle prend d’assaut les apatams et leur armée de vendeuses offrant à boire et à manger. C’est en riant qu’on leste son estomac. C’est en riant qu’on aborde les jeux. Ici, l’on s’amuse à jeter des cauris dans une petite calebasse qui flotte et tangue sur l’eau constamment remuée d’une grande bassine. Là, au « chamboule tout », il faut, avec de petits sacs de tissu garnis de kapok, faire tomber, en trois coups décisifs, un échafaudage de boîtes de lait vides. Qui rate son coup déclenche rires et railleries. Et que dire des multiples tombolas : celles où l’on gagne à tous les coups, mais aussi celles où les zéros pleuvent comme chez l’instituteur. Ces tombolas fouettent le désir, l’excitent, le stimulent. Chacun brûle de gagner le gros lot. L’appât du gain ouvre les porte-monnaie. Les poches se vident, dans la bonne humeur et la gaieté. Plus loin, des gamins se dirigent vers un mât de cocagne garni en son sommet de petits lots surprises qu’on décroche en grimpant. Le mât, enduit de sauce gluante, transforme l’exercice en un véritable supplice de Tantale : chaque lot convoité s’écarte dès qu’approche une main, le joueur glissant évidemment à la dernière minute ! S’il s’entête et grimpe à nouveau, il glisse encore, encore et toujours, pour le plus grand bonheur des spectateurs aux joyeux quolibets.
Après le repas et les jeux, les paroissiens s’installent sur les bancs disposés en face de la tribune aux enchères. Car, la vente de charité, c’est d’abord et avant tout une vente aux enchères ! Celle-ci débute vers treize heures. L’ouverture de la vente est faite par le curé en personne qui présente à l’assistance une médaille envoyée par le pape. Et, doux miracle tropical, les habitants de Boulagon, d’ordinaire si calmes, se transforment soudain en adultes bruyants. Ils crient, sautent, dansent, hurlent pour conquérir la médaille. Les missionnaires, ces anthropologues du dimanche, ont joliment compris l’âme africaine. Nous aimons trop les échanges somptueux, les dons ostentatoires ! Devant témoins, il nous faut gonfler la poitrine, bomber le torse pour jouer au généreux. (« Vente de charité à Boulagon »)

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Ingénieur de formation, ayant travaillé aussi bien au Bénin natal qu’en France ou ailleurs, venu sur le tard à l’écriture, Jacques Dalodé nous offrait en 2011, aux Continents Noirs de Gallimard, ce recueil de treize nouvelles mettant en scène, à divers moments de leurs vies et de leurs activités, plusieurs personnages emblématiques, entre Cotonou, son périphérique quartier PK7 et le village imaginaire de Boulagon, situé, si l’on en croit certains repères géographiques, quelque part entre Cotonou et Abomey. Si l’on ne trouvera pas ici le grain de folie et d’écriture magique qui hante les textes de Florent Couao-Zotti (par exemple, « L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes » en 2000 ou « Poulet-bicyclette & Cie » en 2008) et de Ken Bugul (par exemple, « La folie et la mort » en 2000 ou « Aller et retour » en 2014), on parcourra toutefois d’un pas alerte, le sourire aux lèvres (mais en étant préparé aux irruptions de la gravité lorsque nécessaire), plusieurs réalités du quotidien béninois en particulier, et ouest-africain en plus général : si les idiosyncrasies savamment comiques y sont relativement nombreuses (« Le douanier Sèbolola », « Vente de charité à Boulagon », « Annonce radiophonique »), les situations plus âpres, prégnance de la sorcellerie (« Mission cruciale ») ou de la corruption trop ordinaire (« Une silhouette à vélo sur le chemin du baobab », « L’Impopulaire ») par exemple, marquent aussi leur présence ici. Et l’authentique fantastique n’est pas si loin, proposant soit une réinterprétation mythologique rusée (« Le serpent vert »), soit une savoureuse prouesse de magie au quotidien, peut-être bien la plus belle nouvelle du recueil (« Le voyage de Daa Boulanon »).

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Des jours paisibles suivent les jours à problèmes. Des jours à chance suivent les jours à malchance. Dans le flot des jours qui passent, le sage sait distinguer les fastes et les néfastes. Daa Boulanon savait les distinguer, en expert, en sage et en devin. Il savait par exemple que, pour sa fille Delphine, ce samedi s’annonçait faste. Cette information qu’il avait tirée de ses divinations, il tenait à la mettre à profit en se rendant à Cotonou pour prêter main-forte à Delphine dans sa recherche de travail. Sa fille, l’intellectuelle de la famille, avait poursuivi ses études. Sélectionnée, triée sur le volet, promise à l’excellence par les concours – mais dupée en fin de parcours -, Delphine était ce qu’on appelle une « diplômée sans emploi ». Sa maîtrise en économie ne lui avait ouvert les portes d’aucun service. Hébergée par le douanier Sèbolola, son cousin, elle vivait encore de la sollicitude familiale et, pour elle, les jours s’écoulaient dans la grande incertitude de l’attente. Daa Boulanon voulait y mettre fin. Rien ne vaut un travail et un chez-soi. Daa Boulanon se faisait fort d’y pourvoir, d’y contribuer. Comme il estimait avoir réussi à le faire pour Paulin, l’aîné de ses enfants, mécanicien de son état, réparateur de scooters et de mobylettes, qui maintenant croulait sous le travail à Parakou. (« Le voyage de Daa Boulanon »)

Ce qu’en dit joliment chez Gangouéus est ici. Ce qu’en dit Blaise Ahouansé dans la Nouvelle Tribune est ici.

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