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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La douleur porte un costume de plumes » (Max Porter)

Un journal de deuil inventif et poignant, désespérant et merveilleusement drôle.

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Miraculeusement, et comme Philippe de Jonckheere dans «Une fuite en Égypte», Max Porter réussit dans ce premier livre, publié en 2015 et superbement traduit par Charles Recoursé pour les éditions du Seuil (2016), à parler du deuil le plus douloureux, avec authenticité, une tristesse désespérée et une profonde drôlerie.

Une femme vient de mourir, laissant derrière elle un mari et deux fils. Spécialiste de Ted Hugues, le père était en train d’écrire un livre sur le poète anglais, qui a écrit son livre le plus célèbre, «Crow», après plusieurs années sans inspiration suite à la disparition de Sylvia Plath. Quelques jours après le décès, un corbeau frappe à la porte de l’appartement londonien de cette famille et, fixant le père de son œil de jais brillant et imposant, lui déclare : «Je ne partirai pas tant que tu auras besoin de moi».

Poétique singulière et poignante,  le texte alterne trois voix dans des sections courtes et sous des formes changeantes, celle du père malheureux et mélancolique, continuant à vivre comme un «automate architecte de routines pour petits enfants sans mère», des garçons dont la voix unique exprime le lien au père et la complicité de ces deux titans minuscules, et enfin celle du corbeau, intrus dérangeant et magnifique.

«LES GARÇONS

On était des petits garçons avec des voitures télécommandées et des boîtes de tampons encreurs et on savait qu’il se passait quelque chose. On savait qu’on nous répondait pas la vérité quand on demandait « elle est où Maman ? » et on savait que quelque chose était plus pareil, même avant qu’on nous emmène dans notre chambre et qu’on nous dise de nous asseoir à droite et à gauche de Papa. On devinait et on comprenait que la vie était changée et que Papa n’était plus le même genre de Papa et qu’on n’était plus les mêmes petits garçons, on était courageux, on était les meilleurs des petits garçons qui n’ont pas de Maman. Alors quand il nous a dit ce qui s’était passé je ne sais pas ce que mon frère a pensé mais moi je pensais ça :

Ils sont où les pompiers ? Ils sont où le bazar et le boucan d’un événement comme ça ? Ils sont où les inconnus qui viennent nous aider, qui crient et qui nous lancent des trucs de secours fluorescents pour essayer de nous calmer et de nous sauver ? Il devrait y avoir des hommes avec des casques qui parlent une langue nouvelle et horrible, la langue de l’urgence. Il devrait y avoir des bruits forts et atroces, qui n’ont rien à voir et à faire dans notre appartement londonien tranquille.»  

® Masahisa Fukase, Ravens

«Un soupçon de plumage noir et l’odeur de la mort» : figure de la mort, symbole du Souvenir funèbre et éternel chez Edgar Allan Poe, oiseau noir des romantiques, planant au-dessus des champs de bataille pour se repaître des cadavres, le corbeau est aussi associé dans la mythologie à la lumière et à la vie. Né de l’imaginaire ou des obsessions du père, ou pas, le corvidé géant qui entre dans la vie de cette famille après la tragédie apparaît aussi, comme dans le poème d’Emily Dickinson («Hope is the thing with feathers»), comme l’oiseau qui a réchauffé tant de gens. Avec gravité, dérision ou humour, le grand corbeau joue tour à tour les rôles de guérisseur, de messager, d’assistant maternel, d’amuseur, de conteur, de psychothérapeute ou d’aiguillon.
Le corbeau du «Crow» de Ted Hugues évolue dans un monde dévasté et cruel, celui de Max Porter permet de vivre avec la douleur, d’écrire sur un événement inconcevable, il est la multiplicité des voix de la fiction qui permet de décoller et de se recoller à la vie.

«PAPA

Il y a un aller-retour constant et fascinant entre le naturel de Corbeau et son côté civilisé, entre le charognard et le philosophe, la déesse de l’être entier et la tache noire, entre Corbeau et son être-oiseau. Il me semble que c’est le même aller-retour qu’entre le deuil et la vie, avant et aujourd’hui. J’ai beaucoup à apprendre de lui.»

Récit, listes, théâtre, fable…, les variations de ce texte-caméléon semblent être à l’unisson du dérèglement de l’existence de la famille, le miroir des fluctuations complexes et quotidiennes de leurs émotions, en même temps qu’une manière d’hommage à toutes les formes de la fiction.

«LES GARÇONS

Elle a été battue à mort, j’ai dit à un garçon pendant une fête.
Oh merde, il a dit.
J’ai menti à propos de ta mort, j’ai chuchoté à Maman.
J’aurais fait la même chose, elle m’a répondu à voix basse.»

Fabrice Colin en parle magnifiquement sur son blog ici, et Christine Marcandier sur Diacritik ici.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « La douleur porte un costume de plumes » (Max Porter)

  1. Je note tout de suite dans ma liste ! Merci et excellente année 2018 à vous …

    Publié par aline angoustures | 3 janvier 2018, 10:06
  2. Très belle année à vous Aline !

    Publié par Charybde 7 | 3 janvier 2018, 12:07

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les lectures les plus marquantes de Charybde 7 en 2017. | Charybde 27 : le Blog - 18 mars 2018

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