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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Une fuite en Égypte » (Philippe de Jonckheere)

Exceptionnelle écriture de l’égarement d’un père en deuil.

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Pendant les toutes premières phrases, une question se pose : s’agit-il d’une réponse à une mise en accusation ou d’un monologue intérieur ?
Le déferlement des phrases ponctuées uniquement par des points virgule, leur succession ininterrompue et leur continuité incertaine happent immédiatement le lecteur d’Une fuite en Égypte, dans le feuilletage des pensées du narrateur, dont la femme est morte récemment dans un accident de voiture et qui tente, en se racontant par itérations et ajustements, d’appréhender ce qui est maintenant et, peut-être, de réussir à vivre après le deuil.

«Je vous arrête tout de suite ; je ne l’ai pas tuée ; elle est morte ; c’est vrai ; mais je ne l’ai pas tuée ; ce n’est pas moi qui l’ai tuée ; d’ailleurs personne ne l’a tuée ; elle s’est tuée toute seule ; ce n’était pas un suicide ; elle ne s’est pas tuée exprès ; elle est morte dans un accident de voiture ; c’est elle qui conduisait ; elle n’était pas mauvaise conductrice pourtant ; elle aurait pu aussi bien mourir d ‘un cancer ou d’une maladie rare de l’épiderme ; une maladie dont nous aurions pu elle et moi constater chaque jour les progrès sur sa peau ; elle avec peur ; certaine que cette progression la conduirait là où on ne peut aller plus loin ; moi avec un peu de dégoût tout de même ; ce dont je me serais toujours caché ; oui ; je ne lui aurai jamais dit que certaines de ses plaques ; de ses rougeurs ; étaient pour moi rebutantes ; d’ailleurs elle aurait beaucoup tenu à ce que nous fissions l’amour jusqu’au bout ; jusqu’au bout aurait-elle dit si souvent ; mais en fait non ; ce n’est pas comme ça qu’elle est morte ; elle est morte dans un accident de voiture ; il y a six mois de cela ; nous l’avons incinérée ; si ; ses cendres ; en fait ; je les ai vues ; mais pour moi les cendres ; ce n’est plus tout à fait la personne ; elle avait voulu d’ailleurs que ses cendres soient dispersées dans un potager ou un verger ; nous n’avions pas nous-mêmes de jardin ; un jardinet en fait ; modeste étendue de pelouse pelée devant notre pavillon qui ne pouvait décidément pas se dire jardin ; je trouvais délicat de demander aux seuls amis que je connaissais et qui habitaient à la campagne d’accueillir ses cendre dans leur potager ; de fait ils cultivaient leur potager ; et puis finalement si ; je leur avais demandé ; ils avaient accepté ; sans enthousiasme on s’en doute ; je crois qu’ils étaient très gênés ; ils n’ont pas osé refuser ; je les comprends un peu»

La pensée de cet homme, qui chemine en coq-à-l’âne et s’échappe sans arrêt dans les rêvasseries et les souvenirs, laboure la tristesse et le désarroi, l’impossibilité de faire face avec ses deux enfants au regard désormais assombri d’un filtre de tristesse, les problèmes ménagers pesants et le désordre qui a envahi l’ordre domestique où les enfants pleurent et mangent dans leur bain, et rejoignent chaque nuit le lit et les bras de leur père, la paranoïa de cet homme et ses obsessions angoissées de la maladie et des agressions nocturnes.

Photographe comme l’auteur, le narrateur est hanté par des images macabres qu’il n’a pas vues, du corps sans vie de son épouse, de l’accident et de la voiture transformée en piège de ferraille, et hanté par les images du souvenir qui s’effacent.

«j’avais beau être au travail ; j’essayais de me souvenir de nos étreintes ; de ces moments volés à la vie où nous faisions l’amour ; mais alors si je revoyais avec précision le lit de telle maison de campagne ; je ne me souvenais plus de la douceur de ses cheveux sur mon ventre ; toutes ces images on eût dit qu’elles étaient mangées d’une lèpre opaque qui s’étendait et de fait gagnait du terrain avec le temps ; photographe, j’aurais voulu photographier mes souvenirs»

® Lucian Freud

Il ressasse des motifs – les circonstances de l’accident, la mauvaise passe qu’ils traversaient, les images de leurs corps, sa relation avec une autre femme qui l’attirait avant mais dont il ne parvient pas à tomber amoureux maintenant, des images crues des corps et des scènes de sexe – et pourtant, malgré la douleur qui submerge cet homme, le récit, sans ordre flagrant d’avancée ou de classification, à l’image du foutoir qui règne dans le garage du narrateur, est parfaitement fluide, d’une forme aérienne.

Ce qui frappe aussi est la justesse absolue, sans auto-complaisance, des phrases qui se succèdent et qui ne cachent rien des angoisses, des peurs et parfois de l’humour d’un homme qui nomme tout et met à nu la douleur et tous les angles morts du deuil, sombres, éprouvants ou drôles, au fil des motifs répétés, musicaux, à la manière d’une fugue.

Énorme choc de lecture, le premier roman de l’auteur, plasticien et photographe et vidéaste Philippe de Jonckheere,  publié en mai 2017 aux éditions Inculte, dit ce que fait le deuil, non seulement à la vie mais aussi au langage : la disparition du nous, de cette possibilité de dire «nos enfants», la transformation du langage, tentative d’ajustement et de survie, phrase après phrase.

Pour cheminer encore, on peut prolonger la lecture de ce roman envoûtant, où le regard et les gestes du photographe et du peintre sont omniprésents, sur le site de Philippe de Jonckheere, desordre.net.

Thomas Giraud en parle superbement sur Addict Culture ici et Claro sur Le Clavier Cannibale ici.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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