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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « La fête sauvage » (Annie Mignard)

Faire spectacle de tout, et peut-être surtout du fait divers tragique dans lequel remontent l’obscur et le fatal.

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Cette nouvelle (ou novella) d’Anne Mignard, publiée aux éditions du Chemin de Fer en 2012, réussit en 52 pages de texte (mais, comme souvent chez ce magnifique éditeur, il faut absolument compter avec les douze illustrations pleine page, confiées à Emmanuel Tête, qui font beaucoup plus que simplement accompagner les mots) un subtil et puissant équilibre entre fable contemporaine et mythe immémorial, entre mise en scène du vice profond d’une société désormais accoutumée à faire spectacle de tout et reddition fatale face à des forces obscures – ou qui, en tout cas, nous dépassent encore et toujours. Et cela à partir d’un unique fait divers italien, la chute d’un enfant dans une crevasse des collines.

Alors la terre, personne n’y a cru. Les parents, les voisins, les carabiniers imaginèrent un fait divers. Ils supposèrent : enlèvement, rançon, pédophile, un chauffard l’a écrasé sur la route, un pervers sexuel le séquestre et l’épouvante – des histoires au ras des hommes, des histoires de maintenant. Ils cherchèrent partout le petit garçon perdu. On raconte qu’ils le cherchèrent tout le soir, toute la nuit. Le lendemain tôt, dans le matin brumeux, léger, doré, quand tout dormait encore, ils entendirent sa petite voix forte, fraîche, sortir des plantes, comme s’il était très près et nulle part.
Il paraît qu’il criait. Il criait, la face levée.

Dès qu’on sut où il était, ce fut la ruée. La foule accourut de très loin. Parce que si les parents, les voisins, les carabiniers avaient cru au siècle d’aujourd’hui, la foule, elle ne s’y trompa pas. Sa mémoire remonte à la nuit du monde. Elle comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un sacrifice humain, d’un très vieux rite, et qu’il fallait venir. Miracle ! La terre mange un enfant en direct ! Elle l’a happé de sa bouche vorace, elle est en train de le déglutir tout cru.
Les gens de la foule se pressent. Ils arrivent à pied, ils descendent des bicyclettes, des vespas, ils sortent des camionnettes, des cabriolets de luxe, des voitures qui ne trouvent plus où se garer, des autocars. Ce sont des familles avec leurs gosses, des vieilles en tablier, des paysans, des bourgeois des villes voisines, des reporters en moto. Ils viennent de partout. Ils se parlent dans un fouillis de langues, ils envahissent tout en un désordre chaotique d’appels, de cris, d’odeurs fétides. On soulève un enfant pour le faire pisser au-dessus d’un petit buisson. Tout le monde pleure dans un échange d’accolades, il y a des vendeurs de saucisses et de beignets, on dirait le pays de cocagne, quelqu’un est en train de vomir.

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La description incisive et curieusement poétique de ce phénomène de foule, de son indécence mêlant l’inconscient et le pleinement assumé, crée un jeu d’échos particulièrement terrifiant, même aux accents d’une sardonique kermesse ou d’une danse des morts avec chapeaux pointus, lorsque l’on songe, par exemple (car ils abondent davantage qu’on ne le pense d’abord) à la Colombienne Omayra Sanchez, dont les treize ans agonisants durant trois jours et trois nuits dans la boue de l’éruption du Nevado del Ruiz firent le tour du monde, en direct, en 1985.

On songera aussi certainement à la manière dont Perrine Le Querrec (« L’apparition », 2016) et Marie Cosnay (« Aquerò », 2017) ont su s’emparer, chacune à leur formidable manière, de la ferveur religieuse et marchande qui peut saisir face au merveilleux, à l’inexplicable, à l’inordinaire, surtout lorsqu’il s’enveloppe de la possibilité secrète du malheur ou même simplement de l’opprobre.

On raconte que sa voix résonnait si proche dans le conduit que là-haut ils riaient de soulagement (« On t’entend ! On t’entend ! On est là ! »). Il est tombé dans ce terrier abandonné, un trou de renard, on va l’extraire, le hisser en lui tendant la main, une perche, une corde. Amenez la torche par ici. Et ils amenèrent la torche. Mais au fond de l’isthme, ils ne le voyaient pas. Où est la sonde ? Amenez la sonde. Et ils firent aller la sonde, et à mesure que les mètres défilaient ils changeaient de visage, une suée leur venait, et aussitôt : comment le sortir ?, casse-tête, ils lâchaient un mot ou deux sans se regarder. Ils commencèrent par descendre une petite lumière jusqu’à lui, parce qu’il disait « j’ai peur dans le noir », et un biberon parce qu’il disait « j’ai faim », dont la bouillie était mêlée d’analgésiques parce qu’il disait « j’ai mal », menus viatiques humains pour son voyage aux enfers. Cela suffit à le rassurer. Et la voix de sa mère qui le rassura plus que tout. Et même on l’aurait fait rire au début, à ce qu’on rapporte, pendant que des équipes d’hommes là-haut, hors de sa vue, fourbissaient leurs armes pour venir le sauver. « C’est maman, trésor, je suis là. Tu n’es plus seul. On va te sauver. » « On vient te chercher, petit bonhomme, ce ne sera pas long. On va te remonter parmi nous. » Il riait.

Cette belle nouvelle a été récompensée par le Grand Prix de la SGDL en 2013, et Annie Mignard sera l’une des sept invité(e)s de la Soirée de la nouvelle à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris), mercredi 15 mars prochain à partir de 19 h 30.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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