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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Des nombres et des lettres » (Vélimir Khlebnikov)

Un passionnant regard en coupe sur l’œuvre d’un poète mathématicien, linguiste et historien.

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C’est le texte consacré par Vassili Golovanov au poète, linguiste et mathématicien Vélimir Khlebnikov (l’un des six de son si beau « Espace et labyrinthes ») qui m’a donné envie de me précipiter séance tenante sur cet auteur, sans avoir la patience d’attendre la réédition de ses œuvres annoncée pour le 3 avril 2017 aux éditions Verdier (mais je serai à l’affût de cette parution, bien entendu), et en recourant donc aux éditions (épuisées) de l’Âge d’Homme.

« Des nombres et des lettres », publié en 1986 par la maison de Lausanne, regroupe un ensemble de textes divers, traduits et présentés par Agnès Sola (comme l’autre volume, « Le pieu du futur »), textes dont elle a choisi la dominante, ou l’imprégnation plus ou moins secrète, celle de la composante numérique de la pensée poétique de Vélimir Khlebnikov, qu’elle explique avec une grande clarté dans son introduction au volume. En effet, si c’est bien comme poète que ce Russe natif d’Astrakhan, au bord des steppes et de la mer Caspienne, où son père exerça l’essentiel de son métier de biologiste ornithologue, mort brutalement en 1922 à 37 ans, demeure le plus connu, son travail obsessionnel en tant que mathématicien (grand praticien des nombres imaginaires et admirateur de Lobatchevsky et de ses espaces non-euclidiens), en tant que linguiste désireux de comprendre les systèmes de proto-langues et de racines universelles ou semi-universelles, et en tant qu’historien soucieux de corrélations numériques entre les événements, à des siècles de distance, demeure bien plus qu’un hobby, et constitue, sous ses trois facettes, le véritable carburant de son œuvre.

Nous suivions à nouveau un chemin jaune, défraîchi, un sentier de neige jaune, nous pressant au point de presque tomber et les branches mystérieuses des mélèzes s’inclinaient comme des âmes d’ancêtres défunts qui auraient hanté ces parages.
– Mon grand-père ou ma grand-mère vit dans cette branche noueuse, pensai-je précipitamment.
Mais voici que le bruit d’une vibration me parvint et à l’intérieur de l’arbre je remarquai quatre plaques réunies par une toile d’araignée, quatre plaques toutes simples comme les mots d’un soldat. (« Ka », 1916-1922)

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Si ses premiers travaux poétiques sont ancrés dans le symbolisme alors dominant à Saint-Pétersbourg, dans les années 1904-1908, il s’en émancipe rapidement pour devenir l’une des figures essentielles du futurisme russe (qui se distingue très largement toutefois de son cousin le futurisme italien), qu’il nourrit de des travaux mathématico-linguistiques conduisant à une appréhension poétique bien particulière de l’humanité – avant de s’en écarter nettement pour suivre une voie très personnelle.

Non, si la vivante pierre blanche respire dans la tombe du penseur, injuriez son sommeil ; lancez-lui le mot de haine, à lui que l’humanité a l’habitude de séduire par un sourire. Que les morts sortent de leurs tombes magnifiques et se mêlent à la bataille ! – Les vivants sont fatigués. Morts, venez et prenez part à notre querelle. Nous sommes fatigués.
Les hommes ressortiront transformés de ces eaux, pudiquement ils remettront leurs vêtements comme après un bain dans le fleuve de la mort
Je marchais dans la rue. Les siècles, par les vibrations de leur cordes, reliaient entre eux les fragments de siècles. L’âge des trains se tenait au pied de larges murs gris avec d’étroites amphores posées dans des trous ; des boyards chenus se dissimulaient en l’air près des bulbes d’or d’un sanctuaire de pain d’épice, fleurs d’or des coupoles dorées et foule imaginaire en zipounes d’argent – bruit de la grande ville produit par eux. Prés verts des toits.
Les réfugiés remplissaient la ville. Les cochers, à tout bout de champ stoppaient leurs rosses débonnaires et le réfugié qui marchait le long des vieux murs surmontés de petites têtes grises sculptées se précipitait au milieu de la rue et pressait et secouait la main d’une réfugiée qui passait en voiture ; il y mettait toute l’ardeur d’une rencontre inattendue après leur brusque séparation là-bas où la face de la guerre s’imposait aux affaires humaines. (« Ka », 1916-1922)

Poésie souterrainement influente et extrêmement étudiée par les écrivains et les universitaires longtemps après la disparition de l’auteur, intégrant finement ses préoccupations universelles, spirituelles et scientistes (peut-être davantage que scientifiques proprement dites, même si sa rigueur inlassable dans ce que l’on appellerait sans doute aujourd’hui le traitement des données – et notamment le malaxage et le concassage des dates auxquelles il essaie d’appliquer ses schémas de correspondance numérique – force le respect) aux motifs constitutifs de la littérature russe de la fin du XIXème siècle, telle que la période révolutionnaire la transfigure,  l’œuvre de Vélimir Khlebnikov trouve de nombreux échos, en des lieux parfois inattendus, tels que les combinatoires incantatoires de certains hétéronymes ou émules d’Antoine Volodine, ou tels que les poèmes bio-analytiques des grandes personnalités de l’Histoire du Progrès mis en œuvre par Hans Magnus Enzensberger (« Mausolée », 1975).

La forêt primitive s’avançait sur l’humanité : l’humanité des nombres, armée de l’équation de la mort et de l’équation des mœurs et qui pensait à l’aide de la vue et non de l’ouïe.
Les hommes sont devenus plus malins et plus prudents et, impuissants qu’ils sont à vaincre le destin de toute l’humanité, ils se comportent avec lui comme avec la nature inorganique. (« Ka », 1916-1922)

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Sur le fier oustroug de l’unité négative voguer sur l’âme de Razine, sur ses larges ondes comme sur un large fleuve, parmi saules et sapins diriger l’esquif en travers de la vague, en travers du courant, ayant choisi comme Volga son destin achevé sur le billot, tel un aigle de son bec cruel, et donner à la vie un autre cours, inverse par rapport aux étoiles au-dessus d’elle, en coupant malgré lui le cours du temps, des steppes kalmoukes aux Jigouli, en voguant à travers le bruyant torrent de son Moi. Et comme un avare compter les sous translucides des ondes, le clapotis des ondes quand l’illusoire oustroug de l’unité négative vogue calmement sur le fleuve de Razine en travers du cours normal de la nature du temps, de son Moi, au milieu des noires ondes des Jigouli, du pays d’aval de sa simple tête, – dans sa pensée gisant sous la hache, fusillée des regards de foules soudain pensives,  – jusqu’aux sources de la vie du jeune habitant du Don, coupant en travers de toute la Russie pour surprendre les voix nordiques, voir les yeux du dieu nordique, du dieu du nord,  – ou bien sur le Dniepr où, debout au-dessus du tourbillon, la hardiesse païenne de ses yeux faisait surgir de la vague bleue les ondines qui serrent contre leurs boucles d’eau tant de noms sonores, ornements des antiques annales. (« Razine », 1922)

Le choix de textes (et d’extraits de certains très longs poèmes) présenté par Agnès Sola ici couvre l’ensemble de la production de Vélimir Khlebnikov, tant celle publiée de son vivant que la part importante rassemblée par ses amis et éditée à titre posthume, en insistant (c’est la logique de ce recueil) sur les pièces poétiques les plus pénétrées des thématiques numériques (« Ka », « Razine », « Zanguézi », « Égratignure sur le ciel »)  et sur les textes théoriques qui les explicitent encore davantage (« La verbocréation », « La langue transrationnelle », « Conception mathématique de l’histoire : la gamme du futurien », « Nouvelle doctrine de la guerre », « Extrait des tables du destin » – ce dernier et vaste texte constituant lui-même une intrication particulièrement subtile de contenu théorique et d’écriture poétique).

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Comme un courrier qui file et se hâte avec une missive cousue dans le pan de son manteau, la rivière a conservé dans ses ondes bleues la lettre à la Volga écrite par le nord.
Quelqu’un là-bas a ri dans la profondeur des eaux et avec défi a lancé le crâne et sylvestre « ohé ! » à qui de là-haut penchait la tête, à l’étranger venu de là-bas, du monde des hommes ; quand le fleuve s’est retiré de son lit creusé dans la pierre, sur le fond marécageux à demi asséché on a pu voir les larges griffures que l’ours y avait esquissées librement, puis imprimées et dont le fleuve avait fait une édition somptueuse avec de larges marges et les magnifiques vignettes des pins dans une couverture de rives sablonneuses et de cimes neigeuses au loin coiffées de pins noirs.
Ce sont les chants inspirés de l’homme d’autrefois, ces petites chansonnettes pleines du souffle de la vie qui laissaient deviner l’âge de leur créateur, où il allait, quelle était son humeur, s’il était courroucé ou pensif, si l’univers lui semblait une sinistre malédiction ou une bénédiction apportant à foison les graines des mots argentés, s’il lui semblait le sabre d’un ivrogne s’abattant sur sa tête ou une poignée de main rêveuse la nuit ?
Le nom des éditions de la forêt était imprimé sur les livres du marais noir. Non seulement les ours, mais les chasseurs aussi savent lire les couplets populaires dans l’édition des marais fangeux qui datent des premiers temps du monde.
Quelle Laure lira les chants de son sylvestre Pétrarque ?
Et nous, nous remontons le cours du fleuve, allons toujours plus haut jusqu’au faîte austère des monts. (« Razine », 1922)

Avant-gardiste résolu nourri de tradition, écrivain pénétré d’une mission et néanmoins ouvert aux influences de rencontre, travailleur infatigable et perfectionniste, Vélimir Khlebnikov apparaît bien dans ce recueil comme l’impérissable et profondément original penseur et poète dont Vassili Golovanov dresse le portrait émerveillé, et dont tant d’auteurs, russes ou non, cultivent la mémoire souterraine.

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Dès que l’édition Verdier sera disponible (avril 2017), n’hésitez pas à la commander à la librairie Charybde !

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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