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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Kyborash » – Ashlu 1 (Scott Baker)

Une somptueuse fantasy d’apprentissage, dans le rigide royaume religieux de Chal.

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RELECTURE

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Publié en 1983 chez J’ai Lu dans une traduction de Iawa Tate (soit quatre ans avant la sortie de l’édition « originale » américaine – qui, mystères de la complexe aventure éditoriale de Scott Baker, sortira elle-même un après celle du tome deux de ce mini-cycle de fantasy), « Kyborash » (titre français auquel on pourra légitimement préférer l’américain « Drink the Fire from the Flames »), quatrième roman écrit par l’auteur, est sans doute – avec sa « suite », « La danse du feu » – l’une de ces authentiques merveilles, toujours trop ignorées, de la littérature ambitieuse de fantasy.

Le Chaman chevauchait solitaire dans Kyborash déchue. Suspendus à son caftan de peau de chèvre noire, les os dorés de Tibor, l’esprit-faucon, cliquetaient et tintinnabulaient tandis qu’il franchissait la porte délabrée et s’engageait sur l’avenue.
L’épaisse croûte de boue jaunâtre qui recouvrait la chaussée cédait sous les sabots du cheval. Un revêtement identique atténuait les contours des bâtiments. De la cité entière s’exhalait une odeur de putréfaction.
Il est ici, chuchota Tibor. Les Yeux Roses tiendront leur promesse. Il te suffira de faire ton choix parmi les captifs, et les cités seront détruites.
Rien n’est encore sûr, Tibor, rien n’est encore sûr. Où dois-je aller ?
Il fit résonner la question sur son tambour divinatoire.
Vers le centre. Sur leur Grand-Place. C’est là qu’il t’attend.
Cliquetant et tintinnabulant, les os dorés de l’esprit-faucon répondirent à celui qui les interrogeait, Casnut, fils de Tlantlu, naguère de la tribu Tleichu, désormais solitaire. Un Grand Chaman du peuple nomade.

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Dans cette contrée imaginaire aux airs de Mésopotamie ancienne, trois civilisations cohabitent, plutôt mal que bien, entrecoupant leurs guerres permanentes de trêves hypocrites,  nécessaires au commerce et à la reconstitution des forces militaires.  Les nomades et leurs rares et puissants chamans assaillent tour à tour de leurs raids les riches cités du Delta et leurs mystérieux princes eunuques comme le royaume de Chal et sa rigoureuse théocratie à la rigide hiérarchie. Dans un gigantesque flashback à partir de la destruction de la ville chaléenne de Kyborash, c’est tout le roman d’apprentissage du jeune Moth, fils de potier pouvant devenir également forgeron – rare exception dans un système de castes professionnelles d’une étanchéité presque à toute épreuve -, et ce pour des raisons qu’il ne m’appartient pas de révéler, initié de ce fait progressivement à bien des mystères, que Scott Baker déroule sous nos yeux.

Dans six jours, Moth fêterait son huitième anniversaire. En dépit de l’importance de l’événement, Kuan refusa de le dispenser de ses tâches quotidiennes. Les matinées demeurèrent immuablement consacrées au désherbage du potager où les plants d’ail, d’oignons, de ciboule, de menthe et de safran, de coriandre, de rue et de thym composaient autant de cases nettement découpées.
Moth avait le dos rompu à force de se tenir penché. Palmiers et abricotiers procuraient une ombre parcimonieuse, insuffisante pour lutter contre la chaleur torride. Quel soulagement quand sa mère l’envoya travailler dans le champ d’orge familial. Complètement dévêtu (il ne gardait que son collier de céramique bleue), il pataugeait avec délices dans l’eau boueuse du canal d’irrigation, décapitant les longs roseaux qui menaçaient de l’obstruer. C’était un jour parmi d’autres.
Le lendemain, l’Astrologue Ordo proclama l’arrivée des Grandes Crues de Printemps et Moth se vit accorder la permission d’aller jouer avec ses camarades au bord de la rivière, à charge pour lui de mettre les bouchées doubles pour rattraper le temps perdu.
Il courut à la rivière. D’une traite il gravit la haute digue de terre sans laquelle Kyborash eût été bien des fois submergée. Les eaux gonflées, gorgées de limon, continuaient leur ascension insidieuse.

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Aux marges modestes – mais exposées continuellement au faste rugueux des puissants – de cette société chaléenne reproduisant fidèlement les caractéristiques du despotisme oriental de Karl August Wittfogel, Scott Baker nous invite pourtant à un redoutable cheminement, au cours duquel des machinations enchevêtrées ne portent leurs fruits qu’après plusieurs années, des rituels impliquant l’ensemble de la population referment périodiquement leurs mâchoires sur chacun, des contrôles sociaux aussi fermes qu’intériorisés jouent pleinement leur rôle. C’est dans ce cadre étouffant – mais que ses yeux d’enfant ne perçoivent longtemps pas du tout comme tel – que Moth apprend, et qu’au fil de ses initiations et de hasards terribles (mais s’agit-il vraiment de hasard ?), il voit peu à peu, de ses yeux dessillés, le tissu de superstitions qui l’englobe, et les réalités, matérielles et mystiques, qui en agitent la toile sous-jacente, réalités qui ne se révèleront pleinement que dans le second volume du cycle d’Ashlu, « La danse du feu ».

À l’aide de la truelle, il remplit les deux sacs.
– Ne tire jamais du sol plus d’argile que tu ne peux en porter, dit-il à Moth. Une fois que tu as soulevé ton sac plein, tu ne dois plus le mettre en contact avec le sol avant d’être arrivé dans l’enceinte d’un atelier de poterie.
– Pourquoi, Père ?
– La Terre Nourricière a perdu son enfant : l’esprit a perdu sa mère. Qu’ils se touchent, ne serait-ce qu’un instant et de nouveau ils connaîtront les affres de la séparation. Cette souffrance inutile les rendra furieux contre toi. Comprends-tu ce que je dis ?
– Oui, n’importe qui le comprendrait. (Rhé Tal lui tendit un sac. Sa légèreté l’étonna.) Je suis fort, Père. Je peux porter bien davantage.
– Pourrais-tu descendre le versant d’une falaise avec un chargement plus lourd.
– Bien sûr.
– Tant mieux. Nous te mettrons à l’épreuve le jour où nous irons chercher l’argile blanche des montagnes. Aujourd’hui, contente-toi de ce faible poids. Tu as les épaules solides de ton grand-père, c’est vrai, mais nous ne sommes pas encore rendus. Attends d’être arrivé à Kyborash : le sac te paraîtra bien plus lourd, crois-moi.

Apprentissages,  déclins et chutes : c’est dans une tonalité mêlant étroitement le bucolique et le cosmique, comme l’intime et le cruel, rappelant par moments certains accents du cycle de Terremer d’Ursula K. Le Guin, que Scott Baker utilise l’enfant puis le jeune Moth pour nous offrir une somptueuse histoire à étages, en à peine plus de 300 pages, et y décrypter un monde et ses souterrains secrets.

Pour acheter le livre en occasion chez nos amis de Scylla, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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