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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La littérature à l’estomac » (Julien Gracq)

Le célèbre pamphlet de Gracq, beaucoup plus qu’un texte de circonstance.

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RELECTURE

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Publié en 1950 chez José Corti, ce court essai de Julien Gracq a souvent été qualifié de pamphlet, que ce soit à l’époque ou depuis lors, et conduisit en toute logique – par sa dimension rejetant une grande partie du fonctionnement de l’establishment des lettres – à son refus de l’acceptation du prix Goncourt obtenu par « Le rivage des Syrtes » l’année suivante.

À la relecture, si le caractère de circonstance d’une partie de l’essai demeure manifeste (dont l’agacement face à l’accueil fort brutal de la critique théâtrale vis-à-vis de son « Roi pêcheur » l’année précédente est sans doute l’élément le plus visible), on ne peut qu’être impressionné par la qualité acérée et la hauteur de vue indiscutable dont fait preuve le questionnement ici mis en œuvre, questionnement dont une grande partie reste d’actualité, plus de soixante ans après son écriture.

La France, qui s’est si longtemps méfiée du billet de banque, est en littérature le pays d’élection des valeurs fiduciaires. Le Français, qui se figure malaisément ses leaders politiques sous un autre aspect que la rangée de têtes d’un jeu de massacre, croit les yeux fermés, sur parole, à ses grands écrivains. Il les a peu lus. Mais on lui a dit qu’ils étaient tels, on le lui a enseigné à l’école : il a décidé une fois pour toutes d’aller satisfaire ailleurs ses malignes curiosités. Lisant peu, il sait pourtant que son pays, de fondation, est grand par les ouvrages de l’esprit. Il sait qu’il a toujours eu de grands écrivains, et qu’il en aura toujours, comme il savait jusqu’à 1940 que l’armée française est invincible. Mais, de même qu’il savait en même temps de connaissance obscure qu’une armée ne gagne pas à sortir trop souvent de ses casernes, il commence à se douter que la récolte annuelle de « grands écrivains » sur laquelle il compte est une de ces opérations magiques qui s’exécutent quelque part dans des conditions mal connues, et pour lesquelles la vérification gagne à s’espacer tant qu’on n’en est pas aux cartes de rationnement. Nous connaissons tous ce léger voile de gaze qui commence à embrumer comme par hasard aux lisières proches les horizons par où nous soupçonnons lointainement que pourrait bien nous venir « du vilain ». Les nouvelles s’en raréfient : pas de nouvelles, bonnes nouvelles – et le mieux comme on sait pour n’avoir pas de nouvelles est encore de n’en point prendre. La France, qui ne s’est jamais attribué tant de « grands écrivains » vivants, commence à se dispenser résolument, en 1949, d’en prendre des nouvelles, je veux dire qu’elle n’a jamais acheté si peu de livres. Tout se passe comme si le lecteur moyen avait pris son parti maintenant de ce que la réputation des écrivains se fondât autrement que comme bon lui semble, dans une région qu’il localise mal et à laquelle il n’a pas accès, et d’où pourtant lui parviennent des porte-parole mandatés qu’il ne songe guère à récuser en des réputations toutes faites. Comme le commettant à ses élus, il a délégué à ces puissances obscures ses pouvoirs de décision – mais, comme vis-à-vis d’eux, il conserve le souci prudent de garer de leurs décisions son portefeuille. Sans contester les renommées, il préfère le plus souvent s’acquitter vis-à-vis d’elles par un pieux tribut des lèvres : « he pays lip-service », comme disent les Anglais. Les libraires s’en plaignent. Ainsi fleurissent, en 1949, de proche en proche, les réputations sur les lèvres des hommes, pendant que les éditeurs déposent leur bilan.

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Jean-Paul Sartre en 1948. Photo AFP

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Julien Gracq traite de plusieurs préoccupations liées à l’époque, qui peuvent néanmoins garder des échos, distants ou déformés, dans notre contexte contemporain : c’est tout particulièrement le cas de la domination de l’existentialisme sur les lettres, ces années-là, avec son caractère presque absolu, disqualifiant la « concurrence » en pratiquant volontiers l’anathème, n’hésitant pas à « mettre au pas » les critiques récalcitrants, et délivrant tous azimuts une bonne parole solidement univoque et sûre d’elle-même. Face à cette invasion, il s’agit bien de mobiliser d’autres ressources, moins assujetties (et le recours visible davantage qu’en filigrane à la figure d’Albert Camus en porte le témoignage), d’une part, et d’éviter le piège du procès en non-engagement d’autre part : Julien Gracq ne refuse absolument pas la dimension politique de la littérature, il entend en revanche affirmer avec force le caractère primordial de l’écriture – et de la poésie, avant toute chose. Les guerres de chapelles littéraires, les diktats assenés avec aplomb pour décider de  » ce qui se fait » ou « ne se fait pas » (voire, rejoignant par anticipation les réflexions de Boris Groys, de « ce qui est nouveau » ou ne l’est pas), n’ont, elles, si elles n’ont sans doute plus la vigueur assourdissante des duels de l’après-guerre, rien perdu de leur pénible actualité.

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Comme le fera à son heure, en référence directe à cet essai, Pierre Jourde avec sa « Littérature sans estomac » de 2002, Julien Gracq aborde, sous la bataille « du moment », une question qui continue à hanter le rapport du lecteur au texte, à savoir celui de la médiation, et tout particulièrement celle de la « critique », de ses modes opératoires, de ses insuffisances en termes de travail, et pire encore, de ses inféodations. Le lien entre la critique et le lectorat « direct », dépendant de facteurs multiples qui vont du type d’éducation littéraire reçu à « l’air du temps », du travail plus ou moins subtilement commercial des éditeurs aux connivences entretenues, demeure l’un des points aveugles permanents du phénomène littéraire.

À partir du moment où il existe un public littéraire (c’est-à-dire depuis qu’il y a une littérature), le lecteur, placé en face d’une variété d’écrivains et d’œuvres, y réagit de deux manières : par un goût et par une opinion. Placé en tête à tête avec un texte, le même déclic intérieur qui joue en nous, sans règle et sans raisons, à la rencontre d’un être va se produire en lui : il « aime » ou il « n’aime pas », il est, ou il n’est pas, à son affaire, il éprouve, ou n’éprouve pas, au fil des pages ce sentiment de légèreté, de liberté délestée et pourtant happée à mesure, qu’on pourrait comparer à la sensation du stayer aspiré dans le remous de son entraîneur ; et en effet, dans le cas d’une conjonction heureuse, on peut dire que le lecteur colle à l’œuvre, vient combler de seconde en seconde la capacité exacte du moule d’air creusé par sa rapidité vorace, forme avec elle au vent égal des pages tournées ce bloc de vitesse huilée et sans défaillance dont le souvenir, lorsque la dernière page est venue brutalement « couper les gaz », nous laisse étourdis, un peu vacillants sur notre lancée, comme en proie à un début de nausée et à cette sensation si particulière des « jambes de coton ». Quiconque a lu un livre de cette manière y tient par un lien fort, une sorte d’adhérence, et quelque chose comme le vague sentiment d’avoir été miraculé : au cours d’une conversation chacun saura reconnaître chez l’autre, ne fût-ce qu’à une inflexion de voix particulière, ce sentiment lorsqu’il s’exprime, avec parfois les mêmes détours et la même pudeur que l’amour : si une certaine résonance se rencontre, on dirait que se touchent deux fils électrisés. C’est ce sentiment, et lui seul, qui transforme le lecteur en prosélyte fanatique, n’ayant de cesse (et c’est peut-être le sentiment le plus désintéressé qui soit) qu’il n’ait fait partager à la ronde son émoi singulier : nous connaissons tous ces livres qui nous brûlent les mains et qu’on sème comme par enchantement – nous les avons rachetés une demi-douzaine de fois, toujours contents de ne point les voir revenir. Cinquante lecteurs de ce genre, sans cesse vibrionnant à la ronde, sont autant de porteurs de virus filtrants qui suffisent à contaminer un vaste public : il n’y faut que quelques dizaines d’années, parfois un peu plus, souvent beaucoup moins : la gloire de Mallarmé, comme on sait, n’a pas eu d’autre véhicule – cinquante lecteurs qui se seraient fait tuer pour lui.

Et c’est ainsi que Julien Gracq, loin de la querelle potentiellement futile, nous rappelle en beauté et en intelligence que toutes et tous, critiques et auteurs éminemment inclus, sommes avant tout – et quoi qu’on veuille en dire parfois – des lectrices et des lecteurs. Et que c’est important.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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