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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « Une longue vague porteuse » (Frédéric Jacques Temple)

Rêverie d’un navigateur, à la barre, et parcours des inspirations d’un poète, à la mémoire.

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Publié en 2016 dans la belle collection « Un endroit où aller » d’Actes Sud, ce journal d’un vagabondage intérieur durant une navigation à la voile en Méditerranée, confié par le poète Frédéric Jacques Temple, parcourt en moins de 150 pages plusieurs océans réels et métaphoriques.

Je tiens la barre, timonier de mes rêves, insoucieux de la maison, sans craindre la bourlingue, mais toujours anxieux d’apercevoir à temps quelque cargo qui, indifférent aux feux de position, viendrait droit sur nous, mangeant le vent et frôlant l’abordage. J’ai la haine des gros pétroliers et des monstrueuses villes flottantes, bourrées de touristes à lunettes noires, en bobs et bermudas, qui triomphent à Venise en violant les eaux de la lagune, et sans honte sapent peu à peu l’un des joyaux du monde. Je rêve souvent à un capitaine Nemo qui, sans état d’âme, en purgerait les mers. Mais c’est vouloir lutter contre un blanc cachalot.

Convoquant les ressorts secrets de l’imagination, lectures d’enfance et d’adolescence, grands espaces découverts par la page écrite bien avant de l’être physiquement, appelant à la rescousse intime Joseph Conrad et Herman Melville, Fenimore Cooper et Joshua Slocum, Oskar Władysław de Lubicz Miłosz et Jules Verne, Daniel Defoe, Alexandre Dumas et bien d’autres, Frédéric Jacques Temple les associe étroitement à des souvenirs de rencontres concrètes, avec des amis forts ou des connaissances plus fugitives, qu’ils soient poètes, peintres, romanciers, musiciens, voyageurs, ou même moines…

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Atala au tombeau (Anne-Louis Girodet, 1808)

Mon grand-oncle avait connu ce monde en son adolescence, dans le sertão et sur les pentes forestières du Corcovado ; à Tiradentes où la rivière des Morts charriait jadis de l’or ; à Ouro Preto, triomphe de l’Aleijadinho ; et plus tard en campant avec les gauchos du côté de Maldonado, sur la pampa uruguayenne, avant de revenir s’enfermer dans les retraits de son appartement bourgeois où il avait cloué sur les murs de sa chambre des carapaces de tortues, des bolas, une peau de vigogne, un tatou et un petit anaconda empaillé ; reliques devant lesquelles il remâchait ses regrets et ses remords de vieil adolescent spolié et meurtri, en lisant et relisant son Journal intime où il retrouvait le jeune homme qu’il avait trahi.

Si les phrases échappées des romans d’aventure et les vers profondément imprimés des poètes ont la part belle dans la construction de cette puissante rêverie à la barre, les photographies ou les tableaux jouent aussi un rôle essentiel dans ce que Frédéric Jacques Temple nous raconte s’être produit ou se produire : clichés de navajos des années 1950 chez Laura Gilpin, photographies de navires naufragés en Cornouaille et aux Scilly chez la famille Gibson, toiles mythologiques d’Anne-Louis Girodet ou fresques et fusains de Georgia O’Keeffe. Sans oublier l’impact de certaines musiques, devenues autant de guides spirituels et intellectuels au cœur de l’impressionnant maquis de cette mémoire polyphonique, où Jean-Sébastien Bach côtoie Arthur Honegger, où Franz Schubert voisine avec Lionel Hampton.

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Épave aux Scilly (collection Gibson)

J’ai souvent confessé que je devais ma découverte de l’Amérique en grande partie à la contemplation des seins blancs d’Atala dans le tableau de Girodet. Ils m’ont dirigé vers la Grande Prairie, les bivouacs des Mohicans, les obscures forêts de ce Nouveau Monde pour lequel, dans mes rêves, j’ai longtemps armé tant de navires. Ainsi mûrit mon Amérique où, sur fond d’incroyables paysages, dans le tumulte des troupeaux de bisons, au surplomb polychrome des canyons, à l’écoute de la plainte sans fin des Indiens morts, j’ai accroché les portraits de Jefferson, Sitting Bull, Franklin, Whitman, Lincoln, Red Cloud, Audubon, Melville, Thoreau, Twain, Faulkner, Roosevelt, Hemingway, et bien d’autres encore qui m’ont ordonné de traverser l’Atlantique pour vérifier que je n’étais pas victime de mes lectures et de mon imagination.

Certains des souvenirs surgissant tout à coup au détour de la vague ou du changement d’amure renvoient à une trajectoire personnelle marquée aussi par l’expérience de la guerre en 1943-1945, lorsque l’auteur était chef de char en Italie, en Provence puis en Allemagne. Soumises au trempage de la navigation en solitaire, de la randonnée alpine ou de l’expédition dans le désert, les strates de cette expérience singulière acquièrent ainsi une étonnante qualité de résonance, pour notre propre plaisir de lectrice ou de lecteur, et pour nos propres songes.

La mer est un désert, comme la grande forêt, la pampa, les sables infinis des dures solitudes sahariennes. Comme eux, elle est vivante. On s’y trouve, on fait connaissance avec soi-même. Chaque fois on s’y retrouve. Mais on peut s’y perdre.

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À propos de charybde2

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