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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « À la lumière de ce que nous savons » (Zia Haider Rahman)

Instabilité du monde et refuge de la littérature : le premier roman total de Zia Haider Rahman.

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Entre Londres, New-York, Kaboul, Dacca et Islamabad, le premier roman de Zia Haider Rahman, paru en 2014 et remarquablement traduit en 2016 par Jacqueline Odin pour les éditions Christian Bourgois forme un roman d’une rare ambition, une fresque aux modulations amples où réflexions philosophiques et géopolitiques et choix de vie personnels couvrant plusieurs décennies s’entremêlent, construisant une cathédrale romanesque dont l’ampleur et la finesse évoquent le «Confiteor» de Jaume Cabré.

En septembre 2008 à Londres, le narrateur, associé d’une banque d’investissement pris dans la tourmente de la crise financière voit ressurgir un de ses anciens condisciples d’Oxford, Zafar, après dix ans d’absence. Exilé, fatigué et hagard, «comme si parcourant la carte du monde, il en avait découvert le bord et l’avait franchi», Zafar va lui livrer la confession de son existence et bouleverser ainsi le centre de gravité de ses préoccupations, l’extraire de l’état d’impuissance et de sidération dans lequel l’ont plongé le désordre des marchés financiers, l’effondrement de sa carrière de banquier et le désastre de son mariage.

Le narrateur prend la plume pour se pencher sur le parcours et la vie intérieure de Zafar, son rôle et leur amitié, à partir des souvenirs de leurs conversations, des enregistrements de leurs échanges et de multiples carnets entremêlant les événements et les idées de son ami, qu’il complète de ses propres réflexions.

«À un moment indéterminé de l’année 2001, Zafar disparut aux yeux du monde, devenant ensuite, par occasion, le sujet des rumeurs, en apparence ridicules pour certaines : qu’il s’était converti au catholicisme romain et avait épousé une aristocrate anglaise, qu’on l’avait aperçu à Damas, Tunis ou Islamabad, et qu’il avait tué un homme, été père et, absurdement, semblait-il, espionné pour les services secrets britanniques.»

inthelightofwhatweknowNé dans une région rurale du Bangladesh, élevé dans une grande précarité en Grande-Bretagne, pauvreté dans l’enfance qui pèse sur sa vie entière, renvoyé pour quelques années dans son village natal à l’âge de douze ans, étudiant surdoué d’Oxford, banquier puis avocat spécialiste des droits de l’homme, le parcours de Zafar, proche par bien des aspects de celui de l’auteur, diverge profondément, en particulier en ce qui concerne ses origines sociales et ses choix amoureux, de celui du narrateur, issu de la haute société pakistanaise, élevé aux Etats-Unis, marié par raison avec une femme de la même origine et du même milieu, aujourd’hui banquier résident à Londres, mais dont les certitudes longuement pétries par son milieu d’origine sont en train d’être broyées par la violence de la crise.

Sécession sanglante de 1971 ayant conduit à l’indépendance du Bangladesh, guerre indo-pakistanaise, rôle des Etats-Unis dans cette région du monde, impact des événements de septembre 2001, guerres d’Afghanistan et dégâts causés par les institutions internationales et ces ONG qui se croient du côté des anges, soldats de la bienfaisance à la recherche d’une guerre juste dont Lyonel Trouillot parlait avec tant de souffle et de rage dans «Kannjawou», incidence de la crise financière de 2008 qui foudroie ses acteurs, résonant avec «Les effondrés» de Mathieu Larnaudie, collusion entre le monde de la finance et ses régulateurs, «À la lumière de ce que nous savons» est un roman global, habité d’un appétit insatiable de connaître et de cartographier le monde.

«J’avais douze ans et je voyageais seul à travers un pays qui n’était ni chez moi ni étranger à moi, voyageur dont le monde bougeait autour de lui. Ne voyageons-nous pas dans l’espace à des milliers de kilomètres par seconde, comme nous l’expliquent les livres pour enfants, continuant de nous éloigner à cause de cette explosion centrifuge initiale ? Mon parcours vers le nord-est me semblait dépourvu de direction consciente, hors de ma volonté, en tout cas, de sorte que, assis dans le train, je fus gagné par l’idée que mon corps subissait l’influence d’une énergie dans le pays, transportée à travers des kilomètres et des kilomètres de rizières, née des collines et des forêts inconnues, des plantations de thé et des cascades, souffle s’élevant de la terre verte et de la terre rouge, d’une rive à l’autre des lacs et des étangs et d’un labyrinthe de cours d’eau. J’acquis la certitude qu’il y avait un sens ici, attendant mon retour, un sens à la manière dont les mathématiques peuvent dévoiler leurs secrets dans les lieux les plus invraisemblables, quand, un instant durant, on a l’impression que la lumière inonde tout, non parce qu’on a trouvé une solution, mais parce que ce qui nous a été inintelligible pendant si longtemps, pendant des jours ou peut-être seulement des heures, prend soudain un sens.»

La narration et l’histoire superposée des voix de ces deux hommes qu’on imagine de la même couleur de peau, mais que socialement tout sépare, le jeu de balancier entre leurs deux parcours qui s’entrecroisent, divergents ou convergents, font chatoyer la complexité des choix de l’existence, de la connaissance et de l’amour, «guirlande festonnée de doutes et d’incertitudes».

Toutes les connaissances sont passées au tamis de l’expérience intime et des questionnements des narrateurs, et en particulier de l’intelligence brillante, de la rage, et de la détresse de Zafar, personnage autodidacte à la trajectoire hors normes qui a traversé tant de frontières, entre pays, domaines d’intérêt et aussi classes sociales, mais s’est heurté aux préjugés et aux barrières de classe, entraves principales à sa relation amoureuse et à son union avec Emily, une femme issue de la haute société anglaise, dont pendant des années il ne cesse d’attendre un signe, et qui le conduit à accepter de se rendre en Kaboul en 2002 pour y effectuer une mission pour le compte d’une ONG.

«Mais ils venaient avec des conseils à prodiguer et l’arrogance de croire qu’ils pouvaient tout changer. Oui, leurs intentions étaient bonnes, mais le seul bien qu’une absence de malveillance garantit est une conscience sereine. Je savais qu’Emily adhérait à leur credo, et lorsque je le vis, lorsque je le compris, soudain, comme si un fil s’était coupé à l’intérieur, j’eus en moi une pensée, pas encore une intention mais une question, posée dans les langues de mon enfance et dans les lignes parfaitement nettes des mathématiques. J’eus une pensée aussi puissante qu’une idée née sous l’oppression : Qui arrêtera ces gens ?»

Comme Austerlitz dans le roman de W. G. Sebald, Zafar est habité de doutes sur ses origines, de la culpabilité de s’être sorti de son milieu d’origine sans s’être réellement intégré dans les classes sociales dominantes, et de cette question déterminante de l’appartenance, «ce cri enfoui dans n’importe quel cœur humain». Au cœur du roman brille la beauté des mathématiques, reine des sciences pour Zafar, pendant longtemps son unique terre d’accueil, «le seul et unique domaine où le statut, la position sociale et l’autorité n’ont aucune importance», le seul endroit où cet être exilé, coupé de ses racines géographiques et intimes, a éprouvé un sentiment d’appartenance sans frontières, ce que Yan Pradeau fait justement toucher du doigt dans «Algèbre» à propos d’Alexandre Grothendieck.

«J’ai toujours eu le sentiment que le choix est une rareté dans la vie, qu’il guette dans les fissures du temps, pour nous surprendre lorsque nous semblons avoir le moins de place pour manœuvrer. L’architecture générale de notre temps sur terre ne comporte nul choix, nulle trace de volonté ou de libre arbitre. Sans l’avoir voulu nous naissons et contre notre volonté nous mourrons. Nous ne choisissons pas nos mères, pas plus qu’elles ne choisissent les enfants à qui elles donnent le jour. Nous ne choisissons pas la situation financière de nos parents, la maison et le patrimoine, les talents immérités ou les conditions de nos années formatrices de prime enfance quand nos cerveaux se solidifient jusqu’à un état stable et les chemins neuraux nous placent sur le cours de nos existences. Il peut s’agir de règles de la culture et du conditionnement, schémas imprimés sur les tendres cieux de la jeunesse, il peut s’agir des règles nouées dans nos cerveaux, tissées à l’aide d’ADN par nos parents biologiques, mais toutes sont des règles silencieuses selon lesquelles nous vivons, par lesquelles nous sommes gouvernés.»

Le lecteur ou la lectrice songera certainement au «Principe» de Jérôme Ferrari, en découvrant que l’obsession de Zafar pour les mathématiques, personnage lumineux en proie à l’instabilité du monde contemporain et à une incertitude radicale, se cristallise autour du théorème d’incomplétude de Kurt Gödel qui énonce qu’à l’intérieur de n’importe quel système donné, il existe des assertions qui sont vraies mais dont la vérité ne peut être démontrée. En mathématiques comme en littérature, certitudes et connaissances définitives sont généralement absentes, mais la pensée et la beauté peuvent s’y exprimer librement, sans limites, et ce roman-mosaïque en est une expérience éblouissante.

Ce qu’en dit Christine Marcandier sur diacritik est ici.

Zia Haider Rahman

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À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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