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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Traité de l’efficacité » (François Jullien)

Dégager la conception chinoise de la stratégie, du pouvoir et de la manipulation. Un texte majeur et abordable.

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Traité de l'efficacité

Publié en 1997 chez Grasset, le dixième texte du philosophe et sinologue François Jullien poursuivait le patient travail entamé en 1979, davantage focalisé depuis « Éloge de la fadeur » (1991) sur l’élucidation et le décryptage de valeurs et de concepts-clé de la pensée chinoise, dans un contexte philosophique et politique plutôt que dans l’approche prioritairement littéraire et poétique  des débuts.

« Traité de l’efficacité », autour de cette valeur opératoire centrale de la modernité occidentale, tisse une analyse serrée d’un corpus impressionnant de textes classiques chinois pour dégager les lignes fines d’une conception globale de la stratégie, de la politique et de la psychologie de la manipulation qui les irriguerait le cas échéant.

« La propension des choses », publiée cinq ans auparavant, opérait déjà une étude détaillée de l’efficacité telle qu’elle apparaît dans la littérature chinoise : cet essai-ci résume d’abord les conceptions occidentales, et leur ancrage dans la Grèce antique et les racines platoniciennes, de l’efficacité, dégageant la genèse de la phronesis (prudence) chez Aristote et l’élimination précoce, hors du champ théorique, de la mètis (résumant habilement au passage les travaux de Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant), travail d’approche qui permet à l’auteur de questionner ensuite brillamment la tardive et ambitieuse synthèse de Clausewitz, et tout particulièrement ses points aveugles vis-à-vis du lien entre théorie et pratique.

« Ce qui fait la guerre, c’est précisément cette distance inévitable qu’y prend le réel vis-à-vis de son modèle : penser la guerre, en somme, c’est penser comment elle est portée à trahir son concept. »

Detienne Vernant

« Plus important encore est que, de cette intelligence rusée, nous ne rencontrons nulle part, en Grèce, la théorie. On peut la déceler partout dans le jeu des pratiques sociales et intellectuelles, et même parfois « de façon obsédante », mais aucun texte ne l’analyse pour nous en livrer les fondements ou nous en montrer les ressorts. Aussi, pour l’étudier, Vernant et Detienne n’ont-ils d’autre ressource que d’interroger les mythes qui la mettent en scène, car elle apparaît toujours plus ou moins « en creux », « immergée dans une pratique qui ne se soucie à aucun moment, alors même qu’elle l’utilise, d’expliciter sa nature ni de justifier sa démarche ». Par ce qu’elle suppose de mouvant et d’insaisissable, donc de réfractaire à toute forme érigée en modèle, la mètis échappe à l’entreprise de stabilisation identitaire, sur fond d’Être et de Dieu, à laquelle s’est vouée l’esprit grec. Seuls les sophistes avaient commencé d’ouvrir l’intelligence philosophique aux ressources inquiétantes de la mètis, mais on sait comment leur orientation s’est trouvée tôt refoulée ; il était donc inévitable que la mètis « reste extérieure à ce qui constitue désormais le foyer de la science hellénique » (et le mot lui-même a tôt disparu de la langue grecque). Est-ce seulement par désintérêt pour elle que la connaissance s’en détourne, préoccupée comme elle est d’abord de trouver de la consistance aux choses et d’ordonner le monde ? Ou ne serait-ce pas plutôt que cette perpétuelle mouvance dans laquelle se débat l’action, l’outillage théorique grec (mais qui reste aussi largement le nôtre) ne saurait s’en saisir ? Toujours est-il que cette efficacité pratique, du moins du côté grec – et quelque importance qu’on lui reconnaisse, voire quelque plaisir qu’on ait pris à l’évoquer -, reste impensée. »

S’appuyant sur cette notion de propension décortiquée en 1992 comme sur celle de fadeur issue de ses travaux de 1991, François Jullien analyse ensuite longuement, à partir des textes chinois classiques, les notions de potentiel d’une situation et d’exploitation de ce potentiel, sous une forme qu’un esprit pétri de stratégie canonique occidentale tendrait à qualifier d’étonnamment (mais très subtilement) « passive », dans une recherche permanente d’économie de l’effort déployé, et de rejet des catégories de courage et de lâcheté, en regard de celles de discernement et de lecture du potentiel assemblé par le cours des choses. Rappelant comment Machiavel et Clausewitz se sont approchés de ces concepts mais n’ont pu, faute d’outillage mental, les penser réellement, l’auteur montre ensuite à quel point cette vision fluide des événements qui s’auto-saisissent irrigue non seulement la pensée stratégique chinoise, mais aussi la conception de la diplomatie et celle de l’exercice du pouvoir.

©FSN/Leemage

« En conséquence, la stratégie chinoise n’a pas à passer par le rapport théorie-pratique (la notion de potentiel de situation en tenant lieu à sa façon en assurant la médiation entre le calcul initial et la variation circonstancielle). Du même coup, elle échappe à la déperdition inévitable (de la pratique au regard de la théorie) qui a grevé jusqu’ici la théorie occidentale – Clausewitz y compris. Bref, elle n’a pas à rencontrer de « friction » ; car, tandis qu’elle menace tout plan dressé d’avance, la circonstance adventice est, au contraire, ce qui permet au potentiel impliqué d’advenir et de se déployer. Avec l’outillage théorique qui lui est propre, formalisateur et technicien, l’Occident s’est montré singulièrement démuni pour penser la conduite de la guerre, ne prenant en charge que ses à-côtés (ses préparatifs ou ses données matérielles), mais ratant le phénomène lui-même (tel que Clausewitz l’a pourtant identifié : un objet qui « vit et réagit »). Seule issue dès lors, à laquelle Clausewitz lui-même ne saurait entièrement renoncer : invoquer le hasard ou le génie. Par contraste, l’intelligence qu’a développée la pensée chinoise se révèle de nature éminemment stratégique. Dès la fin de l’Antiquité (à l’époque des Royaumes combattants, aux Ve-IVe siècles avant notre ère), les traités militaires en font un exposé cohérent ; et elle a également marqué, dès cette époque, les autres secteurs de l’activité humaine, notamment diplomatique et politique. »

Grâce aux catégories souplement dégagées au sein de ce corpus théorique, François Jullien peut ensuite analyser de près les oppositions, apparentes ou réelles, entre but et conséquence ainsi qu’entre action et transformation, définir la structure de l’occasion, ce concept central qui ne doit pourtant pas grand-chose à un simple opportunisme, et, réintroduisant la neutralité de la fadeur, se pencher attentivement sur le paradoxe apparent, aux yeux d’observateurs occidentaux, du « ne rien faire (et que rien ne soit pas fait) » chinois. C’est en exploitant cet ensemble autour du « laisser advenir l’effet » qu’il dégage une lecture extrêmement contemporaine du passage conceptuel de l’efficacité à l’efficience, une théorie lumineuse de la manipulation opposée justement à la classique persuasion, et qu’il achève son ouvrage en détaillant les implications de l’omniprésente métaphore chinoise de l’eau.

lart-de-la-guerre

« Ce qui caractérise la véritable force, en définitive, est qu’elle ne (se) force pas. La pensée chinoise ne se lasse de revenir sur ce motif : il est dans la nature de l’eau de couler vers le bas ; si elle peut charrier jusqu’aux pierres sur son passage, c’est en se contentant de suivre la pente qui s’offre à elle. L’eau est l’image de ce qui ne cesse de chercher une issue, pour poursuivre son chemin, mais sans faire violence à son inclination, en suivant sa propension (…). Le stratège, comme l’eau, contourne les obstacles et s’insinue par là où la voie est libre devant lui ; comme l’eau, il ne cesse d’épouser la ligne de moindre résistance et de trouver, à tout moment, par où c’est le plus facile de progresser. »

On sera ainsi frappé, à l’issue de cette lecture, par les résonances, dont pourtant l’exégèse ne peut attester les sources, entre ce décryptage théorique de la pensée chinoise de l’efficacité et certaines composantes essentielles de l’art de la guerre byzantin (tel que l’étudie notamment Edward Luttwak) et de l’art opératif soviétique, récemment redécouvert par d’inspirés analystes américains, français et israéliens, tandis que l’actuel travail de Laurent Henninger à l’EHESS, sur les espaces fluides et les espaces solides en matière d’art contemporain de la guerre, y prennent un bel éclairage supplémentaire.

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« Le pli, désormais, est pris : s’impose à nous ce couplage – théorie / pratique – dont nous ne songerions même plus à contester le bien-fondé (et nous aurons beau retravailler l’articulation de ces termes, c’est sans en sortir). J’y vois même un des gestes les plus caractéristiques de l’Occident moderne (ou du monde – si c’est d’après l’ « Occident » qu’il se standardise ?) : tous en chambre, et quels que soient les rôles, le révolutionnaire trace le modèle de la cité à construire, ou le militaire le plan de la guerre à conduire, ou l’économiste la courbe de croissance à réaliser… Autant de schémas projetés sur le monde, et marqués d’idéalité, qu’il faudra bien ensuite, comme on dit, faire entrer dans les faits. Mais qu’est-ce ici que « faire entrer », quand c’est dans le réel qu’on prétend le faire ? D’abord, l’entendement concevrait « en vue du meilleur » ; puis s’investit la volonté pour imposer ce modèle à la réalité. Imposer, c’est-à-dire placer sur, comme pour décalquer, mais aussi y soumettre de force. Or cette modélisation, nous sommes tentés de l’étendre à tout, elle dont le principe est la science ; car on sait bien que la science (européenne, du moins la science classique) n’est elle-même qu’une vaste entreprise de modélisation (et d’abord de mathématisation), dont la technique, comme application pratique, en transformant matériellement le monde, est venue attester l’efficacité. »

Un texte majeur, indispensable tant aux personnes intéressées par la Chine en tant que telle qu’à celles férues de stratégie et de politique, quels qu’en soient les contextes d’application.

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François Jullien

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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