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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Lento » (Antoni Casas Ros)

Éloge politique et sensuel de la lenteur sous forme d’un curieux conte psychiatrique contemporain.

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Publié en septembre 2014 chez Christophe Lucquin, jeune éditeur dont m’avaient déjà bien intrigué ou plu le « Hitler in love » de Florencia Edwards et « L’ange gardien de Montevideo » de Felipe Polieri, le cinquième roman d’Antoni Casas Ros avait attisé ma curiosité, et m’a poussé à lire d’abord, par une sorte de scrupule, son tout premier roman, « Le théorème d’Almodovar » (2008).

« Lento n’en finit pas de naître. Une femme, jambes ouvertes sur la table d’accouchement, face au corps médical stupéfait. Lent glissement vers la lumière aveuglante. Il défie les lois de la nature. Il impose son rythme. Il n’hésite pas à naître mais il prend ses aises, décide du tempo.
Il sort d’abord la tête de la vulve de sa mère, il sent le glissement des chairs sur son front, son nez souple, sa bouche. Le menton passe. La tête entière émerge. Pour l’instant, il décide d’en rester là. Regarder avant d’aller plus loin. Peser le pour et le contre. Naître n’est pas un mouvement anodin puisqu’il implique la mort. Une mort simultanée à la naissance ? Alors pourquoi ne pas attendre ? N’être pas tout à fait né c’est n’être pas tout à fait. Juste la tête pour ne pas mourir. »

Ayant mis 72 jours à naître, le jeune Lento, avec la bienveillante complicité de sa mère, instinctivement compréhensive du « projet » qui prend progressivement corps sous ses yeux, affronte la vie d’une manière bien particulière, privilégiant avec détermination la lenteur, le temps de découvrir chaque chose en profondeur, jusqu’à, au fil des années, développer le pouvoir d’accéder à l’intime essence, par l’ensemble des cinq sens et même quelques-uns supplémentaires, des objets et des êtres.

Mais l’institution, dans toute sa splendeur, la crèche et l’école se débarrassant rapidement du cas Lento en le confiant, malgré sa mère, au centre spécialisé et à la psychiatrie lourde de l’enfermement coercitif « pour son bien », ne l’entend pas de cette oreille, et insiste absolument pour un respect du « normal », ne réalisant jamais – à quelques rares exceptions, personnes qui marqueront l’enfance de Lento de leur empreinte positive – à quel point leur normal est pathologique.

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« Le moment le plus important de la journée : son voyage vers la lenteur. Remettre le corps en phase, rouvrir la sensibilité, ralentir chaque geste pour trouver le rythme juste, celui qui va l’accorder au monde. Lento aime penser son corps comme un instrument de musique. Les sens sont les cordes, la sensation le musicien invisible qui fait vibrer, l’orchestre le monde environnant. Lento veut rétablir la fluidité, la libre circulation et malgré les séquelles encore visibles du Speedoron, il sent que son corps en élimine peu à peu les traces. À « À travers champs », lui-même s’appelait le sous-marin. Il mettait toute sa force et toute sa volonté dans un périscope qui lui permettait de sortir de soi et de voir le ciel, l’espace infini, la mer, les oiseaux, les avions dont il aimait les sillages de crème dans l’azur. Il avait peint des sous-marins minuscules, flottant dans un espace bleu. C’est l’une de ces peintures qui avait éveillé l’attention de Julie. Elle avait compris la force de l’enfant, le pouvoir salvateur de l’imagination. Elle lui avait raconté comment Reinaldo Arenas avait survécu à des années d’enfermement dans les geôles castristes en imaginant des éléphants royaux. « L’imaginaire est le dernier refuge de la dignité ». Elle lui avait fait lire « Arturo, l’étoile la plus brillante ». Comment d’autres prisonniers avaient établi un dialogue avec un insecte, un rat, une blatte, une ombre sur le mur. La chimie psychiatrique vide le territoire de l’imaginaire. Le périscope lui avait permis de glisser le long tube dans ce vide, à en transpercer les cloisons, à traverser les flots et à se perdre dans le ciel. Il avait vu la lune, les étoiles, les satellites au mouvement trop régulier. Il avait vu la foudre, les orages, les éclipses, les nuages chassés par des vents rapides. Tout ce que l’enfermement intérieur tentait de gommer. »

Plutôt que la forme de la fable endiablée et électrique du « Théorème d’Almodovar », Antoni Casas Ros a ici choisi le conte épuré pour son éloge de la lenteur, du temps pris soigneusement pour percevoir et sentir en profondeur, à l’opposé d’un culte frénétique, hystérique, de la vitesse, trop souvent confondue avec l’efficacité (comme le rappelle incidemment François Jullien dans son « Traité de l’efficacité », à propos de philosophie stratégique chinoise), vitesse dont Paul Virilio essaie aussi de déchiffrer les tenants et aboutissants, dans sa pensée hautement analogique.

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Apologie du « slow food » à la puissance dix, qui deviendrait « slow life » et ouvrirait les portes, non pas simplement de la perception, mais bien d’un nouvel Éden connecté à l’intimité du monde, paradis sensuel et amoureux, le conte fantastique de « Lento » réussit son pari de mise en scène d’une rêveuse alternative à la coupe bien réglée, et lourdement armée, qui prétend régir nos vies si terriblement modernes, au service de la machine, avec l’aide d’une redoutable escouade de normalisation musclée. Il est toutefois dommage qu’il dilue une partie de sa force ramassée par des longueurs indéniables (malgré ses cent trente-huit pages seulement), excursions longuettes dans l’exploration des sens surnuméraires, digressions sur des goûts musicaux spécifiques qui prennent vite l’allure gratuite des cheveux tombant dans la soupe (ce tic d’écriture étant sans doute l’un des plus répandus aujourd’hui, y compris parmi d’excellents auteurs…), ou justifications alambiquées des caricatures sociales ou politiques opérées de ci de là – trop longues – et inutiles – pour un conte philosophique, trop courtes pour vraiment convaincre.

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Otto Gross (1877-1920)

Si le résultat est intéressant et attachant, sans aucun doute, il reste ainsi légèrement amoindri par cette hésitation digressive qui l’empêche d’atteindre la pleine force d’impact du véritable conte, dense, ramassé et puissant, balle lente chère au Iain M. Banks de « La plage de verre ».

L’intéressant entretien de l’auteur avec Édith Noublanche, en juillet dernier, est ici. Et pour acheter le livre chez Charybde, c’est.

« Julie s’installe. Lento l’aide à organiser l’atelier. Le papier, les pinceaux, les pots de gouache.
– J’ai recopié cette phrase d’Otto Gross pour toi. Ecrite en 1913. Quand je l’ai lue, j’ai immédiatement vu ton image.
Lento lit la phrase, concentré :
« Je ne suis pas satisfait de l’ordre social existant. Si l’on considère que la normalité est l’adaptation à l’ordre existant, on peut estimer que l’insatisfaction par rapport à cet ordre est signe de trouble mental. Mais si l’on prend pour norme l’épanouissement de toutes les virtualités innées de l’homme et si l’on sait intuitivement, et par expérience, que l’ordre social existant rend impossible cet accomplissement suprême de l’individu et de l’humanité, alors c’est celui qui se satisfait de cet ordre qu’on considèrera comme malade. » « 

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Octobre 2014 : lectures de rentrée, un deuxième point. | Charybde 2 : le Blog - 29 octobre 2014

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