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Notes de lecture 2014, Nouveautés

Note de lecture : « Le cas Perenfeld » (Fabrice Pataut)

Quarante-six nouvelles de mémoire sans doute fallacieuse, de paradoxe apparent, d’énigme et de fantastique rampant par l’auteur d’ « Aloysius » et de « Reconquêtes ».

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Publié en mars 2014 chez Pierre-Guillaume de Roux, ce recueil de Fabrice Pataut regroupe quarante-six nouvelles, certaines totalement inédites, d’autres parues dans le cadre de divers projets ou de plusieurs revues littéraires, certaines enfin publiées initialement dans… leur traduction portugaise au sein du recueil « As ostras e outros contos » (« Les huîtres et autres contes », 2000).

Voici donc une belle occasion de retrouver (ou de découvrir) le fantastique rampant et les subtiles interrogations sur la construction a posteriori de la mémoire, avec ses ambivalences et ses mensonges, qui hantaient l’excellent « Aloysius » (2001), le léger onirisme contrebalancé par d’audacieuses affirmations réalistes à contrepoint qui charmaient le lecteur de « Reconquêtes » (2011), ou encore, dans une étonnante version alternative et compacte, l’inquiétude et le profond sentiment que « quelque chose cloche » sans pouvoir immédiatement mettre le doigt dessus qui déstabilisaient si habilement au contact de « Vidéos » (2003).

On retiendra tout particulièrement « Mademoiselle Salinas », reliée à plusieurs autres textes (dont le superbe « Cinq portraits de Lol ») pour engendrer une petite saga à elle seule, toute irriguée de poésie hispanisante, « Machines », qui lorgne si joliment vers du Jules Verne domestique ou du steampunk gérontophile, « Le Rhin », somptueuse et authentiquement inquiétante comme du Mélanie Fazi, « Le banquet », qui lui fait comme un écho où traces et indices s’efforcent de nous dire une vraisemblable horreur, « Monsieur Loiseleur », l’une des plus courtes, dense et intense comme un petit poème en prose, l’horrible et incisive « Derme, épiderme, pachyderme » et sa poisseuse odeur coloniale, « Ulan Bator » et son piège logico-onirique, ou encore « L’herbier, d’abord, puis le bateau », qui porte comme une étrange saveur de Christopher Priest (à moins que ce ne soit parce que j’y suis davantage sensible, étant en train de lire ou relire l’œuvre du machiavélique Britannique).

Fabrice Pataut nous offre de plus une précieuse postface donnant la genèse détaillée des différentes nouvelles et leurs éventuelles correspondances entre elles, ainsi qu’un remarquable « tableau périodique » de leurs éléments constitutifs, officialisant ainsi les thèmes qui les parcourent : amour, Angleterre, cannibalisme, douce France, échec, exil, frères, lâcheté, mères et fils, mode, musique, Orient, Paris, perte de temps, prostitution, rituels, vérité, yiddishkeit.

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« En bas, Antoine était déjà perché sur une pile d’annuaires. Il avait ordonné le silence. Mamie serrait très fort la main de Béatrice. Je me suis installée sur l’accoudoir à l’autre bout du canapé. Antoine a imité le son du cor de chasse puis, toujours sans postillonner, le roulement du tambour. Enfin, il s’est retourné vers nous, s’est penché pour faire sa révérence et a brutalement relevé le drap.
Celle-là était beaucoup plus grande que les précédentes. C’était une énorme machine faite de vieilles ferrailles, avec toutes sortes de poulies et de rouages dentés. Nous avons applaudi toutes les trois très fort. Antoine pivotait de droite à gauche sur ses talons comme s’il faisait face à une rangée de fauteuils d’orchestre et a continué à s’incliner. Puis il est monté sur un escabeau en bois placé sur le côté, a enfourché la selle et s’est mis à pédaler.
Nous nous sommes vite rendu compte que la machine était disproportionnée par rapport à son corps, qu’elle était beaucoup trop grande pour son âge et que sa construction avait dû nécessiter de longues heures d’assemblage. Tout cela – taille, nombre des pièces, complexité – lui conférait une puissance monstrueuse. Les jambes d’Antoine étaient semblent-ils bien faibles pour l’actionner. Jamais il n’avait construit quelque chose d’aussi gigantesque. Mamie poussait Béatrice du coude pour qu’elle aille l’aider, mais Antoine a levé le bras pour faire signe que non. Il était tout rouge et pédalait de plus en plus vite. Puis toute la machine s’est mise à vibrer de haut en bas et à faire des bruits métalliques. Les petits moyeux sous les pédales poussaient un essieu qui faisait tourner des roues à pneus lisses de différentes tailles. Il y avait des pistons qui montaient et descendaient, des cordes qui se tendaient. » (« Machines »).

« Ce n’est qu’aujourd’hui que je me décide à rapporter un rêve qui date de… mon Dieu… exactement dix ans à quelques jours près. Je ne suis pas certain qu’il s’agisse bien d’un rêve et il est possible que vous finissiez par en douter vous-même après avoir lu cette confession. C’est néanmoins dans un état de somnolence que j’ai donné mon avis en toute franchise sur les doctrines incompatibles de la consubstantiation et de la transsubstantiation. Je faisais face à deux contradicteurs agités. Nous étions installés dans le salon de thé situé à l’angle de la 57e rue côté nord et de la 8e avenue côté ouest, à quelques pas seulement du kiosque de Gory, le marchand de journaux. Monsieur Consubstantiation Numéro Un portait un costume gris et monsieur Consubstantiation Numéro Deux un costume bleu. J’avais quant à moi mis mon complet clair. Tous deux firent preuve d’une grande érudition. Je fis étalage d’une ignorance crasse doublée d’une maîtrise pénétrante des règles du syllogisme. Il faisait chaud. J’entrecoupai mes réfutations approximatives de bâillements ostentatoires. » (« Coupelle »).

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« Il était trois heures de l’après-midi lorsque nous arrivâmes à Ulan Bator. Frédéric voulut partir tout de suite à la recherche de la fumerie. Nous eûmes tout juste le temps de déposer nos bagages et nous le suivîmes à travers un dédale de rues semblables et anonymes. Nous tenions à rester habillés à l’européenne, mais il insista pour que nous rentrions chez un fripier et en ressortit le premier en costume mongol.
L’odeur de la rue était un mélange de soufre et d’épices rances, une odeur de vieille boutique qui évoquait quelque lieu sombre et secret, quoique en plein jour et sous un ciel parfaitement dégagé. À chacune de nos étapes, les marchands nous indiquaient le chemin de la fumerie. Elle se trouvait au fond d’une allée noire, derrière une porte qui l’obstruait comme un couloir d’appartement. Derrière, il y avait une autre porte. Puis encore d’autres couloirs ; une dernière tenture, enfin. La fumée y était si épaisse qu’elle formait une sorte de bloc solide et mouvant au travers duquel les habitués ne se déplaçaient qu’avec une lenteur extrême.
Frédéric nous invita à nous asseoir et demanda qu’on l’excuse. Il disparut derrière un panneau coulissant et revint quelque temps après accompagné d’un vieillard qu’il nous présenta comme le propriétaire de l’endroit. Nous restâmes jusque tard dans la nuit et je n’ai toujours pas la moindre idée de la manière dont nous réussîmes à regagner notre hôtel. Quelqu’un avait dû nous y faire transporter car il nous aurait été impossible de retrouver notre chemin à pied et sans guide. Le préposé de la réception resta muet sur ce chapitre.
Ce n’est que le lendemain matin que nous nous rendîmes compte que Frédéric n’était pas avec nous. » (« Ulan Bator »).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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  1. Pingback: Note de lecture : "Vidéos" (Fabrice Pataut) | Charybde 2 : le Blog - 22 mai 2014

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