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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Aloysius » (Fabrice Pataut)

Faussement fantastique, réellement subtile, conspiration intime dans les plis de la grande Histoire.

aloysius

Publié en 2001 chez Buchet-Chastel avant d’être réédité en 2009 chez Motifs, le premier roman du philosophe du langage Fabrice Pataut était déjà sainement ambitieux. Plaçant d’emblée ses pions fantastiques (le Diable – incarné en femme légère couverte de bijoux, en créature médiévale ou en simple phalène, ou bien un chat doué de parole et nommé Verlaine,…), il utilise habilement leur présence pour distraire l’attention du lecteur, et, tel un prestidigitateur, l’entraîner sans qu’il le réalise immédiatement dans une terrible histoire d’usurpation d’identité et de vengeance, dans laquelle la brutalité de la prise de Minorque par les troupes franquistes en 1939 a pour douloureux échos les réseaux d’amitiés tissés en Espagne par les nazis en fuite, jusque dans les années de la Movida…

Dans le cadre quelque peu idyllique et légèrement suranné des Baléares de 1939, le tout jeune Aloysius, seul héritier d’une riche famille anglo-espagnole, basculera un beau matin dans l’horreur et la tempête, le charme stylé de l’écriture de Fabrice Pataut, sans abus d’effets spéciaux, appuyant discrètement la brutalité surprenante des événements. Un peu comme si une division Das Reich énervée débarquait à l’improviste dans un Combray entièrement voué aux madeleines…

Quarante ans plus tard, le détachement glacé du héros, de retour au pays après un long exil en Allemagne sous une identité d’emprunt, et la sobriété même de sa quête, feront bien entendu planer le fantôme de Montecristo, avec sa patience et sa fulgurance, dans la Barcelone de l’immédiat post-franquisme…

Nimbé de Marcel Proust et de Virginia Woolf, organisé en une exigeante narration, le roman de Fabrice Pataut, dix ans avant son « Reconquêtes », nous parle déjà subtilement des puissances parfois bien obscures de la mémoire…

« Aloysius baissa la tête. Ce n’était pas que Maria Christina aurait dû ignorer l’existence de Stanley. Bien au contraire. Tout, en un sens, était arrivé grâce à lui. Elle venait simplement de rompre le pacte implicite qui l’obligeait à ne jamais en parler. Ils appartenaient à deux mondes incompatibles, aussi opposés qu’il était possible de l’être, engagés dans un conflit impitoyable, une guerre des peuples comme seules les Écritures peuvent les raconter sans tomber dans le ridicule, avec la hauteur légitime des véritables épopées. Il y avait dans cette franchise inattendue quelque chose de profondément troublant qui infirmait d’un seul coup sa représentation du monde, une représentation d’autant plus familière qu’elle avait été lente à s’imposer, convaincante parce que opportunément rigide et, qui plus est, subreptice. Elle était maintenant caduque ; le nom prononcé venait de détruire la niche qu’il s’y était ménagée. Ce monde n’était pas, comme il l’avait cru jusqu’ici, essentiellement par opportunisme, scindé en deux parties égales et étanches : l’une contenant Maria Christina et les siens, inclus un par un au fil des occasions obligatoires, déjeunes d’anniversaires et goûters du samedi, sans que cela eût toujours revêtu l’importance escomptée, et, de l’autre, l’univers prétendument aventureux de Stanley, ses bords flous, ses odeurs de sueur et de sperme séché, ses règles inflexibles, sa cartographie maniaque et ses rituels de collège.
Bien qu’elle n’eût rien dit de surprenant, Maria Christina venait de faire un aveu décisif en affichant ouvertement son mépris pour les manières de l’homme auquel elle l’avait arraché de force. Tout s’en trouva bousculé : son sens de la chronique familiale, le sentiment de sa valeur personnelle et jusqu’à l’idée qu’il avait lui-même choisi son rôle, jusqu’ici tout en apartés, dans un minuscule recoin de l’histoire des hommes. Elle tenait dans ses main un fabuleux kaléidoscope et venait d’en tourner l’embout de quelques millimètres sans qu’on ait pu avoir l’impression qu’elle avait fait plus que l’inciter à en observer innocemment l’intérieur. L’arrangement de ses fragments mobiles réfléchissait maintenant une tout autre combinaison, inhabituelle et presque dangereuse. La nouvelle configuration des petits morceaux de verre coloré reflétés dans le jeu de miroirs angulaires exigeait rien moins qu’un réajustement de tout son être. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici. Et pour acheter « Reconquêtes » du même auteur, c’est .

Ci-dessous : Chim, [Destroyed typewriter, Gijón, Spain], January–February 1937. © Chim (David Seymour)/Magnum Photos.

Mexican Suitcase, MS 21

Et un extrait lu par Xavier Clion lors d’une rencontre à la librairie Charybde :

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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