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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Le mitard » (José Revueltas)

La prison mexicaine, métaphore d’une société de victimes, de brutes et de mercenaires aveugles au réel.

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Le mitard

Publiée en 1969, traduite en français en 1990 par Philippe Chéron dans la belle collection L’Heure furtive des éditions Complexe, cette nouvelle de soixante pages, presque un court roman, de José Revueltas, est l’un des textes les plus connus de cet auteur mexicain, communiste convaincu mais résolument contre le très stalinien PC mexicain durant toute sa vie, et dont Octavio Paz disait en 1979, trois ans après sa mort, qu’il « occupait une place à part et unique dans la littérature mexicaine ».

Rédigé lors de son propre séjour à la Prison Préventive de Lecumberri, à Mexico, après la sanglante répression de la révolte étudiante de 1968 (le massacre de Tlatelolco et ses centaines de morts, le 2 octobre de la même année, quelques semaines avant l’ignominieuse ouverture des Jeux Olympiques – massacre qui fonde, d’après Paco Ignacio Taibo II, le révulsif Mexique contemporain), dont José Revueltas était accusé d’être le « cerveau », « Le mitard » est à la fois le fruit réaliste d’une minutieuse observation des personnes et des faits, autour de lui, dans ce milieu carcéral qu’il connaissait bien, ayant été très jeune déporté par deux fois, pour son activisme politique, au bagne des îles Maries, dans le Pacifique, et emprisonné à nouveau en 1958, observation mise en poésie, grâce à son exceptionnelle écriture, de scènes dont il fut témoin, mais aussi éclatante construction métaphorique d’une société entière, bien au-delà du Mexique, qui refuse de voir pour ce qu’elle est la prison qui l’entoure en permanence.

Comme l’expriment Philippe Chéron et sa fille Andrea Revueltas dans leur excellente postface : « Voilà pourquoi, sans vouloir entrer dans le détail de la riche symbolique de ce livre (le rapport du Couillon avec sa mère, la Mère mexicaine, la cellule-matrice, l’animalisation des personnages comme manifestation de leur dégradation, etc.), l’auteur insistait sur la valeur métaphorique de la prison : pour lui, c’est la société en miniature, avec ses classes sociales, ses tyrans, ses oppresseurs ; les grilles de la prison sont celles de la ville, ce sont celles du Mexique et celles du monde. »

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« Pendant quelques secondes la cage rectangulaire restait vide, comme s’il n’y avait pas de singes, après le passage de chacun d’eux dont les pas les menaient, en sens inverse, aux extrémités de leur cage, une trentaine de mètres, soixante allers-retours. Et cet espace vierge, sans dimension, se transformait alors en territoire souverain, inaliénable de l’œil droit qui surveillait obstinément, millimètre par millimètre, tout ce qui pouvait se produire en cet endroit de la Section. Singes, archi-singes, stupides, vils et innocents, possédant l’innocence d’une putain âgée de dix ans. Suffisamment stupides pour ne pas se rendre compte que les prisonniers c’étaient eux et personne d’autre, eux et leurs mères, leurs enfants et les pères de leurs pères. Ils se savaient faits pour surveiller, espionner, regarder autour d’eux, afin que personne ne puisse filer entre leurs doigts, s’échapper de cette ville aux rues de grilles, de ces barres multipliées à l’infini, de ces recoins, et leur visage stupide n’était que l’expression de la vague nostalgie d’autres facultés qu’il leur était impossible d’exercer, un certain bégaiement de l’âme ; ces visages de primates, dans le fond plutôt tristes à cause d’une perte irréparable et ignorée ; ils étaient couverts d’yeux de la tête aux pieds, d’une résille d’yeux, une rivière de pupilles parcourant tout leur corps, la nuque, le cou, les bras, le thorax, les couilles ; ils disaient et pensaient que c’était pour pouvoir manger, pour qu’on ait de quoi manger chez eux où la famille singe dansait, glapissait, les fils et les filles et la mère, velus par dedans, pendant les vingt-quatre heures de garde à la Prison Préventive, allongé sur le lit, sale et poisseux, les billets crasseux des misérables pots-de-vin posés sur la table de nuit et ne sortant pas non plus de la prison, infâmes, prisonniers d’un circuit sans fin, billets de singe que la femme étirait et repassait entre ses mains, longuement, terriblement, sans qu’elle s’en rende compte. Sans qu’ils se rendent compte de rien du tout. De la vie. Sans qu’ils s’en rendent compte, ils étaient là dans leur cage, mari et femme, mari et mari, femme et enfants, père et père, enfants et parents, singes effrayés et universels. »

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revueltas

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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