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Notes de lecture 2012

Note de lecture : « Pensée mythique et narrations médiévales » (Jean-Jacques Vincensini)

Plongée rigoureuse et fervente dans l’univers de la narration médiévale et de son contenu mythique.

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Pensée mythique

Publiée en 1996, cette thèse de doctorat d’État soutenue en 1995 par Jean-Jacques Vincensini, l’un des meilleurs spécialistes français de littérature médiévale, compte parmi ces trop rares lectures universitaires, confondantes de rigueur, d’érudition et d’ambition scientifique tout en provoquant une compréhension heureuse et une envie difficile à réprimer de se plonger dans tout un champ du savoir.

Parcourant un corpus d’œuvres impressionnant, l’auteur s’appuie sur une hypothèse fondamentale, à savoir que « la séduction et l’agrément énigmatique de quelques-unes des narrations les plus attachantes de ce temps tiennent à ce qu’elles révèlent, avec une allure qui leur est propre, les jeux de la pensée mythique ». Il pose d’emblée face-à-face les deux approches dominantes jusque là en la matière : celle construite autour de Daniel Poirion, puissamment nourrie de formalisme russe et d’esthétique, largement acquise à la domination de la « translatio » (ou rôle dominant dans la narration de la transmission d’un héritage culturel), et celle que les travaux les plus récents de Claude Lévi-Strauss résumeraient sans doute le mieux, structuraliste ou plutôt « post-structuraliste », dans laquelle « l’intelligence des œuvres postule la compréhension de règles fondatrices, celles d’un discours sans assignation de créateur, expression de l’esprit qui force l’univers à signifier grâce au bricolage de relations découpées dans la livrée du monde ».

L’itinéraire proposé par Jean-Jacques Vincensini, sur 400 pages, comprend cinq parties.

La première, dans une revue dense de la littérature savante existante, montre que si l’approche à dominante formaliste identifie tout à fait correctement la nature fondamentalement littéraire de l’avènement des mythes médiévaux, elle peine à établir la primauté de la « translation », par excès d’historicisme d’une part, et par illusion humaniste et romantique, d’autre part.

La deuxième, si elle pointe sans complaisance les quelques excès auxquels un structuralisme aveugle et parfois peu inspiré a pu mener par le passé, contribue en revanche, de manière courageuse et salutaire, à la réhabilitation dans le champ d’études concerné d’une approche – défendue jusqu’au bout, avec talent et évolutivité, par Claude Lévi-Strauss – que l’on a eu bien souvent tendance, dans l’université française, à vouloir « jeter avec l’eau du bain » lors de l’une de ces révisions idéologiques dont la « liquidation de 1968 » s’est trop souvent fait une spécialité. Retrouvant avec à-propos les racines linguistiques des pères fondateurs du structuralisme, parcourant avec Lévi-Strauss la « constitution structurale » du phénomène mythique, confrontant les précieux apports enregistrés au réductionnisme parfois bien stérile hérité de Propp et de l’excès de formalisme, l’auteur a ainsi dégagé, dans les 80 pages de ces deux parties liminaires, les frontières méthodologiques du travail en cours, et ouvert la voie aux analyses détaillées et à la récolte de leurs fruits.

mélusine

La troisième partie, étudiant un corpus de 20 récits mélusiniens, majoritairement européen, mais acceptant avec brio quelques excroissances africaines, océaniennes ou nord-américaines (corpus dont le travail de définition – acceptation ou élimination d’un texte proposé – constitue en soi, comme au passage, une belle leçon de science appliquée au champ littéraire), permet de dégager d’utiles schémas fonctionnels / formalistes, de les enrichir d’une fine analyse de l’imagerie employée pour aboutir à une structuration figurative du récit, pour envisager une véritable sémiotique narrative (dans laquelle un détour dumézilien s’impose quasiment avec grâce), qui permet, à ce stade, de confirmer l’essentiel de l’approche lévi-straussienne en la matière, prioritairement la pertinence des notions de « codes » et de « conception topologique des paradigmes ».

énéas

La quatrième partie, en analysant en grand détail (et avec une verve communicative) le corpus retenu auxquels s’ajoutent le roman « Enéas » et le « Conte du Graal » de Chrétien de Troyes, s’attache à caractériser le mythe mélusinien, bien au-delà de l’énoncé d’ores et déjà atteint (« Faire communiquer des êtres ontologiquement et sexuellement séparés »), en y agrégeant notamment, grâce à l’ « Enéas », la part de « translatio », de structuration mythique, à l’œuvre dans la mission de « faire communiquer les dieux et les hommes » (et surtout, d’en trouver la « bonne distance »), et grâce au « Conte du Graal », l’ « allure » mythique consistant à « faire communiquer les mots, les actes, l’expérience et les êtres ».

conte du graal

La cinquième et dernière partie, enfin, s’attache à décoder le « matériel roulant » (selon le mot de Gaston Paris à propos du roman arthurien, rappelé ici par Jean-Jacques Vincensini) des fictions médiévales, et à clarifier soigneusement la trop fréquente confusion entre motifs, stéréotypes, topoi, configurations ou thèmes, grâce à la convocation d’un nouveau corpus minutieusement sélectionné autour des emblématiques « don contraint » et « cœur mangé ».

À l’issue du voyage ici proposé, le lecteur parvient aux stéréotypes anthropologiques qui irriguent la narration médiévale, et qui expliquent largement, au-delà des réelles beautés formelles et romanesques que l’on parcourt tout au long de ces 400 pages, la féroce envie de s’y plonger ou replonger que l’on ressent désormais.

Féroce envie qui ne serait pas le moindre des compliments à adresser au chercheur, donc.

On trouvera ci-dessous les deux parties de la captation de la soirée « Narration médiévale et bastard battle », avec Jean-Jacques Vincensini et Céline Minard, à la librairie Charybde en janvier 2013.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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