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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Exemplaire unique » (Milorad Pavić)

Roman policier onirique, vertige métaphysique des chemins qui bifurquent là où l’on ne s’y attend pas forcément, récit diaboliquement ouvert : un nouveau tour de force joueur et insidieux de l’auteur du « Dictionnaire khazar ».

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À cet instant, la salle s’obscurcit, et commence le prologue dans le cimetière du monastère. Lempicka attend avec impatience de voir apparaître sur scène son amant Disteli. Ce soir il interprète le rôle principal. Pendant la représentation, elle remarque les gestes de magie auxquels Disteli a recours : discrètement il embrasse l’ongle de son pouce et serre un bouton de son habit doré. Il chante en italien. Elle ressent sur sa peau à quel point Disteli est envié et haï par ses collègues à l’opéra. Elle sait parfaitement distinguer les couleurs de ces haines différentes et se dit avec horreur qu’on ne peut pas plus échapper à la haine qu’à l’eau dans ses chaussures.
À la fin de la représentation, le public réclame à plusieurs reprises l’apparition du chanteur devant le rideau, mais Disteli ne se montre pas et elle se rend dans sa loge. C’est une pièce luxueuse avec, devant la glace, sa statue de bronze dans le rôle de Falstaff, un récamier où se prélasse le lévrier, et une énorme salle de bain en cobalt avec, devant la baignoire, un salon Louis XVI. Visiblement fatigué et écroulé dans un fauteuil, Disteli, à moitié déshabillé, a devant lui sur la table un verre de whisky Chivas Regal et une flûte de champagne Moët. Il a enlevé à moitié son costume royal de Boris Godounov et mis à moitié ses vêtements habituels.
Madame Lempicka arrive en trombe dans la loge, le lévrier sursaute, se redresse sur ses pattes arrière et l’embrasse sur la bouche. Il la dépasse d’une tête. Lempicka crie :
– Arrête, Tamazar, ça suffit !
Elle boit une gorgée de whisky, s’assoit sur les genoux de Disteli et, d’un baiser, reverse le whisky de sa bouche dans la sienne.
– Tu étais brillant, chuchote-t-elle, mais ne reste pas comme ça à moitié vêtu. Le diable attaque l’homme lorsqu’il le trouve à la frontière.
– Quelle frontière ? réplique distraitement Disteli.
– N’importe laquelle : celle entre la lumière et l’obscurité, entre le jour et la nuit, un pied ailleurs, l’autre pied chez soi. Tu as l’air fatigué… C’est si difficile que cela de chanter ?
– Ce n’est pas un problème, de chanter. Je n’aime pas ce rôle. De plus, j’ai mal dormi la nuit dernière et, il y a quelques jours, on a essayé de me cambrioler. On s’est introduit dans mon appartement.
– Tu as fait une déclaration à la police ?
– Non.
– Non ? Comment ça ?
– On a conclu un accord.
– Nom de Dieu, comment peux-tu conclure un accord avec un cambrioleur ?
– Il ne l’est peut-être pas. Peut-être qu’il voulait seulement avoir un objet à moi. Pour me dédommager, il m’a donné un numéro de téléphone. C’est le numéro d’un vendeur d’avenir.
– Et tu as l’intention de consulter ce charlatan ?
– Pourquoi tu t’y intéresses ?
– Parce que tu as une mine épouvantable. Je ne t’ai jamais vu comme ça.
– C’est à cause de mes cauchemars. Ca fait deux fois que je rêve de Pouchkine par épisodes.
– Moi aussi je rêverais de Pouchkine si je m’occupais à ce point de Moussorgski, de Boris Godounov et des créatures de Pouchkine. Laisse tomber tout cela, repose-toi, je vais te faire des câlins.

Alexandre / Sandra Klozevitz, subtil androgyne aux personnalités chatoyantes ou discrètes, à volonté, est un commerçant d’un genre un peu particulier, puisqu’il vend à ses clients des fragments de rêves futurs. Convoqué plutôt brutalement par Sir Winston, énorme magnat friand de cigares Partagas sous tube de verre et maître occulte d’une bonne partie des trafics illicites de la ville, il / elle doit accepter un double contrat pour payer ses dettes imposantes : deux personnes, un homme et une femme, à liquider, quoi qu’il en coûte. Au cours des reconnaissances indispensables de ses cibles, il repère Isaïe Kruz, le directeur du casino, mais aussi le célèbre chanteur d’opéra Mateus Disteli, ainsi que son ardente maîtresse, Markezina Androsovitch Lempicka, puis les importants banquiers Maurice Erlangen et Livia Heht. Les choses se corsent lorsque, du fait d’un cambriolage surpris en flagrant délit, un deal s’opère, autour d’un fragment de rêve à venir. Que ce rêve implique le grand poète et dramaturge Pouchkine, mais aussi un service de cancérologie, ne complique peut-être qu’à la marge le déroulé de cette quête risquée, mais lorsque les cadavres surprenants commencent à apparaître pour de bon, dûs à des morts naturelles ou non, l’affaire devient officielle, et le fin limier qu’est l’inspecteur supérieur Eugène Stross entreprend de passer au crible les tenants et les aboutissants de ces étranges circonstances intriquées. Tandis qu’il en apprend bien davantage sur le commerce des rêves – et que Markezina Lempicka semble devoir mener sa propre enquête, les choses se précipitent, un coupable se révèle de manière inattendue, un procès doit maintenant avoir lieu (dans lequel on compte parmi les pièces à conviction, justement, deux rêves presque complets, l’un sur la mort de Pouchkine et l’autre sur les pas dans un placard d’enfance) ; hélas – ou pour notre plus grand bonheur -, l’extrême fin de ce roman policier si surprenant se dérobe : pour le mener à son terme, il faudra peut-être bien choisir parmi les cent feuillets mobiles du « Cahier bleu », coffret à l’intérieur du coffret, mis à notre disposition par l’auteur.

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– Qui est le responsable de ces bureaux ? demande quelques minutes plus tard, dans l’appareil  à l’entrée du bâtiment en briques rouges, monsieur l’inspecteur supérieur Eugène Stross, et il se présente.
La porte sur laquelle est écrit :

SYMPTOM HOUSE
A&S. K. – Transactions mobilières

s’ouvre et madame Lempicka et monsieur Stross prennent l’escalier. Soudain, ils se retrouvent dans une toute petite église de type protestant à la décoration sommaire. Ils sont accueillis par une très belle femme aux grands yeux rêveurs, dont le rêve semble à chaque instant traversé par celui de quelqu’un d’autre. Elle porte dans ses cheveux un éventail de laque noire parsemé des étoiles de la constellation du Cancer.
Monsieur Stross indique qu’il fait une enquête sur Disteli, le chanteur d’opéra défunt, et présente madame Lempicka.
– Êtes-vous une parente de la peintre du même nom ?
– Non. Je suis la cousine de feu monsieur Disteli, ment Lempicka.
– C’est une église, ici ? demande l’inspecteur supérieur.
Et pendant que les deux dames conversent, il essaie d’entrouvrir en cachette le tiroir de sa chaise à bascule, et le referme aussitôt. Il est à moitié vide, il y a au fond un objet allongé et transparent qui brille. L’inspecteur réussit seulement à voir une partie d’une inscription qui se termine par ‘…tagas ».
– Non, ceci n’est pas une église mais une entreprise commerciale.
– Ah bon ! Bien. Voulez-vous avoir l’amabilité de nous aider à écarter quelques doutes concernant le défunt monsieur Disteli, chanteur d’opéra ? Mais je vais trop vite. Dites-moi d’abord, car je l’ignore totalement, à qui nous avons l’honneur de nous adresser ?
– Sandra. Sandra Klozevitz. Propriétaire de l’entreprise Symptom House. Je suis astrologue, déclarée.
– Est-ce que monsieur Disteli était votre client ?
– Oui.
– Que lui avez-vous vendu ?
– Un petit extrait de son avenir, mais je ne crois pas que l’on puisse mourir de l’avenir.
– À votre avis, de quoi est mort monsieur Disteli ?
– Le diagnostic était le cancer.
– Vous avez raison, mademoiselle Klozevitz, répond calmement Stross, juste au moment où madame Lempicka se mêle à la conversation :
– En quoi consiste votre commerce ?
– Je vends des rêves. Un pain bien pétri et un rêve bien pétri valent de l’or. Et ils se vendent bien.
– C’est comme si vous disiez vendre du brouillard.
– Ce que vous venez de dire, madame Lempicka, est bien plus vrai que vous ne le pensez. Il y a beaucoup de brouillard dans les rêves, mais encore bien plus de rêves dans le brouillard.
– Comment cela ?
– L’air est depuis toujours plein de rêves. C’est-à-dire que les rêves sont partout autour de nous. Pas seulement les nôtres, deux des humains, mais aussi les rêves des animaux, des plantes et des pierres, les rêves de l’eau, qui sont éternels, car l’eau n’oublie jamais rien, elle se souvient de tout pour toujours. Il y a partout autour de nous des rêves rêvés et des rêves encore inrêvés. Nous les respirons dans la vie réelle sans les remarquer tout comme nous ne remarquons pas l’air, et la nuit ils passent un certain temps en nous, nous nourrissant de ce qui fait défaut à nos pensées, ainsi qu’à ce que nous mangeons et buvons. Il y a un livre qui dit que tous ces rêves, qui remplissent l’enveloppe aérienne de la Terre et l’univers, constituent une forme reconnaissable, même un corps énorme, mais pour nous, vendeurs de rêves, tout cela n’a pas d’importance. Nous sommes une catégorie de commerçants très ancienne, bien que peu connue. Presque une caste. Nous ne sommes pas une secte religieuse, nous sommes une entreprise commerciale qui s’occupe de la vente et, en général, du marché des rêves…

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Publié en 2004, traduit du serbe en français en octobre 2021 par la merveilleuse et infatigable découvreuse Maria Béjanovska, pour le compte des jeunes et audacieuses éditions des Monts Métallifères, « Exemplaire unique », malgré l’insistance éditoriale amusée sur ce point, est loin de se réduire à un tour de force de conception d’objet-livre à tiroirs, aussi impressionnant – voire miraculeux – soit-il.

En résonance naturelle avec le « Marelle » (1963) de Julio Cortazar ou avec « Les malchanceux » (1969) de B.S. Johnson, mais également de manière plus transversale avec son propre « Dictionnaire khazar » de 1984, et davantage encore avec son formidable puzzle à disséquer et assembler, « La boîte à écriture » (1999), Milorad Pavić nous offre l’une des plus belles et des plus machiavéliques démonstrations de récit ouvert qui soient. Pour s’en convaincre, il faudra toutefois refuser sans doute le pari joueur d’unicité proposé par l’éditeur, et parcourir chacune des cent « fins alternatives » proposées, pour pénétrer le dense tissu spéculatif qu’elles forment toutes ensemble : « votre rêve est un exemplaire unique », dira Mademoiselle Sandra à la page 49, pas nécessairement votre objet-livre lui-même.

Comme chaque fois qu’elle attend une réponse importante, sa langue transparente apparaît entre ses lèvres. Elle se tait, les yeux fermés.
– Vous serez obligée de tuer quelqu’un.
Lempicka ouvre les yeux et dit :
– C’est la condition ?
– Oui. Mais, étant donné que vous ne vivrez pas au-delà de votre trente-septième année, ce n’est pas si inquiétant pour vous. Car, n’oubliez pas, si j’ignore le moment de votre mort, je sais en revanche que cela arrivera avant votre anniversaire.
– Donc, cela peut arriver plus tôt… Combien plus tôt ?
– Ça, je ne le sais pas. Je n’ai pas pu le calculer.
– Vous êtes une merde polie et très bien élevée.
– Ne vous fâchez pas, madame Lempicka, prenez votre temps avant de vous décider. Si, malgré votre expérience commerciale avec nous, vous avez un doute, réfléchissez à ce qu’on vous offre maintenant. Si vous obtenez la moindre partie de cet avenir où vous n’existerez pas, une petite cuillère de cet avenir après votre mort, une petite partie du temps après la fin de votre vie, alors ce serait vraiment un gros lot. Ne pensez-vous pas qu’il faille essayer et sacrifier quelque chose pour un tel exemplaire unique ?

Témoignage aussi féroce qu’enjoué du réalisme magique inscrit au cœur de la littérature slave contemporaine (même le précurseur Mikhaïl Boulgakov et son « Maître et Marguerite » n’auront ici qu’à bien se tenir), contaminé de notations synesthésiques passées en partie du côté du spectaculaire marchand (les marques de mode, omniprésentes dans certains contextes à l’intérieur du roman, comme les parfums traquant peut-être quelque émule de Patrick Süskind, ou encore l’électro-tango de Gotan Project et la célèbre compilation ambient du « Chemin khazar »), « Exemplaire unique » évolue avec une grâce résolument folle entre l’oniromancie chère à Antoine Brea (« Roman dormant », 2014) et le rêve éveillé d’un Goran Petrović (« Atlas des reflets célestes », 1993), pour nous offrir l’un de ces grands moments de littérature inattendue qui ne sont pas si fréquents.

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  1. Pingback: EXEMPLAIRE UNIQUE de Milorad Pavic | Maria Béjanovska - 21 mai 2022

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