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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Atlas des reflets célestes » (Goran Petrović)

La fantaisie comme ruse de guerre, kit de survie et arme fatale. Un immense roman à cinquante-deux étages.

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Atlas des reflets célestes

Publié en 1993 en Serbie, traduit en français en 2015 par Gojko Lukić dans la belle collection Notabilia de Noir sur Blanc, le premier roman de Goran Petrović marquait, d’emblée, l’apparition d’un auteur contemporain majeur, droit et honnête dans ses influences, subtil dans ses visées, audacieux dans son écriture, et – peut-être surtout – rayonnant d’une fort rare bienveillance subversive.

Il mérite une pleine coupe de reconnaissance sincère, le bel usage qu’avaient les anciens cartographes d’essayer leur plume sur la première page de leurs atlas avant de se mettre à en dessiner les cartes, et ce non seulement pour s’assurer du bon état de leurs instruments et de la fermeté de leur main, mais aussi pour aider en quelques mots le voyageur à se repérer dans ce qui l’attend. Comme notre plume est bonne – quelle joie de voir le pitoyable Vide reculer d’effroi devant sa pointe ! -, il nous reste à dévoiler un petit quelque chose (mais pas plus) de l’idée qui la guide. Peut-être ceci, qui peut tenir dans la paume d’une main tendue : les cinquante-deux chapitres sis à l’air libre, les cinquante-deux couloirs souterrains de notes diverses et les cinquante-deux planches modestement encadrées qui vont suivre ne constituent pas seulement un espace de lecture. Le voyageur peut aussi cheminer à travers ce territoire, suivre les sentiers balisés ou non, pénétrer dans des paysages existants ou inexistants, plonger pour voir le fond des eaux, s’accroupir pour examiner quelque herbette intéressante, se hisser sur la pointe des pieds pour observer un nuage silencieux… Et disons encore ici – car les rivières furent jadis des gouttes et les routes de simples sentes – que le voyageur est libre de composer chemin faisant son petit atlas. Bien entendu, il lui revient de décider comment employer les matériaux disponibles, dans quel ordre construire, où prévoir les jointures, où percer des ouvertures, bref, à quel point orner l’atlas de son propre imaginaire. Le cartographe espère que les matériaux de construction proposés permettront de bâtir une demeure riche d’une vaste vue. Cependant, son plaisir ne serait pas écorné d’un sourire si avec ces matériaux le voyageur bricolait un simple gîte d’une nuit, douillet et chaud.

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Dès l’introduction ci-dessus – qui, première « planche illustrative » encadrée de l’ouvrage, joue à la fois un rôle d’avertissement au lecteur, de déclaration de principe et de bel encouragement à se lancer aux côtés de l’auteur -, un ton particulier est donné. Jorge Luis Borges et Milorad Pavić sont bien présents, et revendiqués ; « Tlön, Uqbar, Orbis Tertius » et « Le dictionnaire khazar » sont vigoureusement penchés, fées conniventes, sur ce berceau improbable. Comme eux, Goran Petrović développe cette rare capacité à maintenir le sérieux imperturbable de la main et de la bouche, alors que l’œil pétille en diable. Il y ajoute toutefois, me semble-t-il, une caractéristique qui n’appartient qu’à lui, et qui donne à son jeu pince-sans-rire fantastique et érudit une résonance bien particulière : sans jamais mentionner quoi que ce soit à l’apparence officiellement « politique », comme ses anges tutélaires avant lui, il parvient à inscrire dans chacune de ces cinquante-deux scènes, fragments d’une tranche de vie collective, une bienveillance fondamentale, une conviction libertaire chevillée à l’âme, qui transforme insidieusement – mais tout à fait décisivement – un grand exercice post-moderne d’écriture – qui serait déjà une formidable ode au pouvoir rusé de la littérature – en un subtil brûlot lancé à la face des conformismes de tout bord, et au premier chef du chacun-pour-soi érigé de fait en doctrine fondamentale des existences contemporaines.

Bien que Sacha nous eût scrupuleusement prévenus qu’il serait raisonnable d’attendre l’avis des absents, le matin même, après avoir allumé la radio et jeté l’ancre au milieu d’un allègre ruissellement musical, puis bu un verre d’eau-de-vie d’abricot pour nous donner du cœur à l’ouvrage, nous nous sommes attaqués à la tâche prévue. Les manches retroussées des hommes n’avaient pas eu le temps de retomber que tout l’ameublement des pièces de l’étage se trouvait au rez-de-chaussée. Tout autour les femmes s’affairaient pour mettre soigneusement à l’abri les objets fragiles : vaisselle, vases, assiettes décoratives, flacons, tableaux, cruches, lampes de bureau, miroirs, médaillons, pots de fleurs, coupes, bibelots en porcelaine ; enfin, toutes ces choses qui n’ont pas l’habitude de déménager, si bien qu’au moindre déplacement elles font exprès de s’ébrécher ou, plus sournoisement encore, de se fêler.
Entièrement absorbés par l’importance de la tâche que nous venions d’entreprendre, nous ne pouvions songer à tout, si bien que nous avons complètement perdu toute notion d’effort. C’est peut-être pourquoi le plafond a été démoli avant que midi se fût épanoui en après-midi. Bref, les gouttes de sueur roulaient sur nos fronts, la fine poussière du mortier se déposait sur nos cils, le craquement des canisses brisées du plafond n’avait pas encore cessé de résonner à nos oreilles qu’au pied de la maison s’élevaient de grands tas rouges de tuiles ôtées du toit. (« Du bleu comme conséquence d’un travail mené à bien »)

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Al-Idrisi (1100-1165), Carte du monde. Un triptyque le représentant avec ses fils, attribué à Di Paolo, fournit plusieurs planches de l’Atlas.

Acte fondateur du roman, dès la « troisième planche », la tâche entreprise par cette curieuse communauté, colocation ou famille née de choix plutôt que de biologie, que nous allons découvrir au fil des pages, consiste à « changer la couleur » du toit de leur maison, en l’enlevant purement et simplement pour lui substituer le bleu du ciel. Acte radical et hautement fantaisiste, qui soulève d’ailleurs fort logiquement inquiétude et opprobre du voisinage, ce travail de terrassiers et d’architectes, exécuté en toute gaieté, donne la haute note de ce dont il peut s’agir, dans cet « Atlas » : inviter la fantaisie collective, synthèse complexe des douces folies individuelles, la nimber d’un fantastique joyeux – même lorsque les circonstances se révèlent bien sombres -, la justifier férocement avec toutes les apparences de la rationalité érudite, et l’utiliser comme solide marchepied – fût-il tissé de rêves, de chimères, de nuages ou d’impalpable – pour une prochaine étape du parcours collectif, toujours à inventer, mais tirant parti de chaque bribe de mémoire, précieusement cultivée et conservée – au sens quasiment muséographique du terme – après avoir été arrachée au passé et à l’abrutissement de la nouveauté perpétuelle prônée par d’avisés marchands de conscience et de distraction.

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Zaharija Stefanovic Orfelin_(1726-1785), dont la statue, dans un parc, est l’une des 52 planches de l’Atlas.

Chacune des cinquante-deux scènes de cet almanach fantastique se présente sous un modèle similaire : un bref récit d’une aventure, d’une anecdote, d’un événement survenant au sein du collectif de la Maison sans Toit, élément apparemment isolé dont on découvre peu à peu la manière dont il s’articule aux autres et fait Histoire, des notules académiques, éminemment sérieuses, explicitant avec force arguments et références les éléments que l’on jugerait trop vite les plus extraordinaires au sein de la tranche de vie venant d’être évoquée, et enfin, une « œuvre » (la « planche encadrée »), tableau, sculpture, enluminure ou objet d’art, jamais montré mais toujours décrit, imaginaire le plus souvent, « réelle » parfois, peut-être – mais qu’importe, au fond ? – dont l’anecdote prétend être une forme de commentaire ou de réponse à l’inspiration suscitée. On y trouvera ainsi un Miroir de Delphes, par Morier (« Apparitions de tante Despina, cheveux trop bien coiffés et travaux de printemps »), Lady Helen Hoggard avec le grain de beauté du lieutenant Augustus Hope, une huile sur toile d’Edwin Oliver Webb (« Bogomil, Esther et Augusto »), le diadème de la sultane Olivera, serti par Tarik de Boukhara à partir rayons de lune et de soleil, exposé au palais de Topkapi (« Alternance extrêmement désinvolte de la vie et de la mort »), les billes de Louis XIV, un assortiment en verre de Murano issu de l’atelier des frères Zanccino (« Force gravitationnelle et autres objets de la foi »), ou encore un fragment du manuscrit perdu Des gardiens et des voleurs de rêves, de Flavius Vegetius Renatus (« Comment a disparu un grain de grenade »), et on notera au passage à quel point les titres décernés aux cinquante-deux scènes (cités ici entre parenthèses) sont savoureux.

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Une peinture sur soie chinoise de l’époque Song, conservée à l’Institut asiatique de Chicago, dont une cousine est l’objet d’une planche de l’ouvrage.

De temps à autre, dans un tiers du Miroir du Nord, nous apparaît la tante de Bogomil, Despina. On entend d’abord frapper, tout à fait comme le ferait un visiteur à notre porte, puis une voix fringante se fraye un chemin jusqu’à nos oreilles : « Bonjououour, il y a quelqu’un ? » Et pour finir une partie du miroir s’éclaire et découvre le visage de tante Pina. Elle est toujours d’humeur joyeuse, les seuls changements sont ceux de sa garde-robe ; selon le pays d’où elle vient quand elle se manifeste, elle porte un chapeau colonial, un manteau d’hermine ou un tailleur parsemé de fleurettes, et elle a une fois (ayant estimé qu’il s’agissait d’une urgence) « fait le voyage » en chemise de nuit de couleur rose. Volubile (une bonne partie de la famille dirait plutôt qu’elle est un vrai moulin à paroles), sans même attendre que nous soyons tous réunis devant le miroir, elle s’empresse de demander des nouvelles de la famille, relate quelque aventure, ne manque pas de raconter sa nouvelle histoire d’amour et, bien entendu, de se repentir de l’ancienne, désire savoir si l’on parle ici de son dernier exploit, avertit son neveu de se garder des refroidissements et, tout aussi subitement qu’elle a surgi du miroir, disparaît en nous laissant émerveillés par la détermination inébranlable avec laquelle elle s’occupe des choses les plus extravagantes qui soient au monde. Bogomil en a évoqué quelques-unes et elle nous en a fait connaître d’autres, par exemple : en Chine, Desmina s’est intéressée au croisement du papillon et du chrysanthème ; avec les chamans de Sibérie, elle a transformé des nuages en bons géants ; au sud de Marrakech, elle a rejoint une expédition lancée sur les traces d’un mirage égaré, celui du phénix, l’oiseau immortel ; dans les forêts du Brésil, elle s’est employée à exterminer les spectres des mygales ; à Riyad, elle a appris à tisser les tapis volants… En ce moment, elle se trouve dans un pays d’au-delà des océans où, avec une baguette de sourcier, elle cherche le point de jonction des trois temps.

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En suivant les aventures immobiles, goûteuses, joyeuses, angoissantes et formidablement humaines, de Sacha, Bogomil, Lyslys, Tania la Taciturne, Esther, Andrei et Dragor, la lectrice ou le lecteur pourra aussi jouer à identifier, ou simplement ressentir sans se poser davantage de questions, les nombreuses références, plus ou moins diaphanes que l’auteur dissimule dans ses morceaux de bravoure aux allures de conte, puisqu’il n’hésite pas, comme Alasdair Gray dans son immense « Lanark » (1981), à indiquer en appendice les sources possibles, œuvres de fiction attribuées à Ivo Andrić, à Svetislav Basara, à Dino Buzzati, à Italo Calvino, à Julio Cortázar, à Umberto Eco, à Carlos Fuentes ou à Danilo Kiš, parmi bien d’autres, mais aussi les nombreux traités savants ou très pratiques de résistance des matériaux, d’architecture, de préparation du ciment, d’herboristerie, de joaillerie, ou encore d’histoire générale, d’histoire de la littérature et d’histoire serbe. Savoir si ces références sont « réelles » ou « imaginaires » demeure toutefois une question joyeusement ouverte. Parmi les échos n’apparaissant pas dans les sources en question, mais aux résonances manifestes, on devrait légitimement inclure le grand Jérôme Noirez (celui de « Féérie pour les ténèbres » et de « Leçons du monde fluctuant ») pour sa forme particulière de fantasy / fantaisie, ainsi qu’Antoine Brea, pour la qualité de son arpentage de rêves et Antoine Volodine pour sa qualité proprement chamanique toujours renouvelée. Ultime clin d’œil pour initiés ou pour simples curieux / curieuses à l’esprit ouvert, l’une des toutes dernières scènes de l’ouvrage, intitulée sans hasard « Une fantaisie collective », raconte, en guise de pré-conclusion provisoire, rien de moins qu’une séance de jeu de rôle narratif (de type « forgien » pour être plus précis), qui sera sans aucun doute appréciée à sa juste valeur.

– La fantaisie ? demande Esther. – Qu’est-ce que la fantaisie ? La même chose que l’illusion ?
– Pas tout à fait. La fantaisie est quelque chose de bien réel, même si beaucoup de gens pensent qu’il n’y a rien derrière. Avec l’illusion, c’est tout le contraire qui se produit : il n’y a rien derrière ce mot, mais nombreux sont ceux qui voient en lui une réalité, a répondu Dragor.
– Tout ça me semble bien décoiffé, a dit Esther, déconcertée.
– Mais c’est ce qu’il faut, a fait Dragor avec un sourire.

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Exercice de bonheur, de respiration et d’accomplissement joueur, « Atlas des reflets célestes » nous offrait voici vingt-deux ans l’une des très rares, et certainement l’une des plus – tout simplement – belles, utopies pour éclairer en chacun de nous, et – qui sait ? – vaincre in fine, les reflets grisâtres qui nous sont perpétuellement promis et assenés, et nous aider, dans nos rêves et dans les siens, à lutter contre le Vide. Un texte qui peut se relire à loisir, accompagné par exemple du formidable « Soixante-neuf tiroirs » de 2000 (que je vais d’ailleurs m’empresser de relire, lui aussi).

LongJaneSilver en parle, brièvement et joliment, sur Sens Critique, ici. Alphonsine en dit aussi du bien dans ses Gnossiennes, ici., comme UMAC ici. Le géographe Jean-Louis Tissier dans Libération souligne aussi une dimension de l’ouvrage que je vous laisserai découvrir, mais qui inclut notamment une citation qui pourrait servir d’exergue au somptueux « Dans les ruines de la carte » d’Emmanuel Ruben :

Ce sans quoi on peut et ce sans quoi on ne peut pas dresser une carte.
Pour dresser les cartes, on peut se passer de bien des choses : chaîne, corde, pas, triangle, boussole, astrolabe, théodolite, échelle, compas, crayon, gomme, règle, micromètre, planimètre, rapporteur, curvimètre, longue-vue, planchette, éclimètre, jumelles, tachéomètre, quadrant, niveau, dioptre et sextant.
On ne peut pas dresser de carte sans courage.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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