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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Toute seule » (Clotilde Escalle)

Roman d’une « sans-dents » au sens propre, roman de la pauvreté et de la nudité contemporaines, roman d’une poésie totalement paradoxale dans sa brutalité même : voici « Toute seule ».

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Elle marche, marche dans sa tête, contre les jours et les nuits. Soudain elle décide qu’elle n’aura plus peur d’être seule. La nuit, ce sera sûrement plus difficile. Boîte à images, tirées au petit bonheur la chance, du noir et blanc, une succession d’aïeux, des spectres pleins d’histoires effrayantes. La nuit est trop calme par ici, mais qu’on ne lui parle pas de la ville. Elle est faite pour les trous à corbeaux.
Je voudrais seulement qu’on me refasse la bouche, qu’on me redonne des dents, et des belles, des perles de dents accrochées à de la gencive saine.
– C’est invraisemblable comme la jeunesse se perd vite, dit le vieux sadique.
Il la fait pleurer en cachette sur son paradis perdu de petite fille, où il y aurait des arbres à dents – il suffirait de les cueillir -, des langues toutes propres, sans mots de vipère, des robes à taille de guêpe, le gazouillis des oiseaux, et une porte à ne pas ouvrir, derrière laquelle se tramerait l’innommable.
Surtout ne pas y penser.
Elle marche, marche, en faisant des détours.
Le bois et la terre. Les corbeaux, encore.

Sans dents : quel qu’ait pu être l’état d’esprit de l’homme politique français surpris à utiliser semi-publiquement ce vocable, il est l’un des plus cruels sans doute de la langue française contemporaine. Signe visible dans la chair, gencives et mâchoires, de la lutte quotidienne avec la pauvreté, loin des mutuelles et des assurances, lorsque les fameux minima sociaux honnis par tant de nantis par ailleurs peinent à être au rendez-vous de la misère. Paul est un artiste peintre (de ceux que l’on appelle généralement, presque pudiquement, « du dimanche », même si ce n’est pas ainsi que lui-même se voit), qui fut jadis cheminot, que la déchéance physique, avec la vieillesse, menace à présent. Françoise, sans profession, plus jeune d’une vingtaine d’années, fut son amante, et n’est sans doute plus aujourd’hui que vaguement sa compagne et de proche en proche sa garde-malade. Tous deux survivent de la maigre et unique retraite de la SNCF, de la vente occasionnelle et opportuniste de quelques toiles issues de l’abondant stock de l’ex-cheminot et peut-être d’autres prestations à la sauvette que l’on subodorera en temps utile, ainsi que d’une modeste charité villageoise pas toujours si bien intentionnée, alors que la rage et la violence habitent au quotidien leur couple désassorti, que les services sociaux soupçonnent et rôdent, et que les perspectives sont au minimum fort sombres. Plus beaucoup d’amour dans le paysage, s’il y en eut auparavant, mais une complexe dépendance réciproque qui dit mal son nom. Françoise a perdu ses dents il y a déjà longtemps, faute de soins trop onéreux pour elle comme pour lui, en effet. Et pourtant… il faut bien avancer encore, non ?

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Des passants sortis de la messe – oreilles propres, vêtements impeccables et résistants, la bonne qualité qui dure des décennies, toile et laine sans chichis mais confortables -, marchent d’un pas tranquille et les saluent, sourire chrétien aux lèvres. Ils passent lentement, en quête d’un deuil, avides de cette lèpre à laquelle ils sont étrangers, l’hypocrisie de la compassion sur leurs joues roses, la nacre des ongles amollie par l’eau bénite. Un hochement de tête, un bonjour timide, un écart. Derrière les sourires, ils toisent la femme dans sa robe de chambre crasseuse bleu ciel, ses pantoufles usées. Curiosité, mépris.
Elle ne les regarde même pas.
– Qu’est-ce que vous aimez ? Je descendrai les tableaux demain. Vous passez demain, et je vous en donnerai deux. À vingt ou trente euros pièce.
– C’est le monsieur qui peint ?
– Oui, c’est lui. Il partira bientôt. Mais il a beaucoup peint, on a de la réserve. Alors, qu’est-ce que vous voulez ?
Ses dents sont à présent découvertes. Des chicots, mais c’est surtout cette surélévation de la mâchoire inférieure, dans le fond, du côté gauche, qui étonne : une herse de dents cariées qui semblent vouloir sortir de là.
Les chiens cognent contre la vitre.
C’est dans l’une des rues principales de Pierzy, là où tout est à l’abandon ou presque, à part une demeure bourgeoise qui vient d’être restaurée et la boulangerie – trois baguettes pour le prix de deux depuis qu’une autre a ouvert à l’entrée du bourg sur la nationale. Un bourg sacrifié, c’est d’ailleurs affiché à l’entrée. Au lieu de l’habituel « BIENVENUE », « VOUS ENTREZ DANS UN BOURG SACRIFIÉ ». Le centre des impôts va bientôt être transféré, au moins trente emplois sauteront.

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Quatre ans après son « Mangés par la terre » aux éditions du Sonneur, Clotilde Escalle nous propose son dixième roman, « Toute seule », publié chez Quidam éditeur en octobre 2021. Né d’une fugace rencontre réelle (comme l’autrice le raconte sur son blog multi-artistique, ici), ce roman réussit une double prouesse thématique qui tient debout par la puissance rageuse et pourtant hautement subtile d’une écriture.

Celle de nous immerger au cœur de la pauvreté matérielle, d’abord, cette pauvreté dans laquelle chaque euro compte et doit être compté, dans laquelle l’aumône d’une baguette de pain par quelque Auvergnat authentique ou métaphorique prend vite une allure quasiment vitale, dans laquelle le regard des autres est devenu un impalpable au-delà de la honte, ce luxe. Pas encore la pauvreté finale de la clochardisation urbaine, celle si crûment rendue comme de l’intérieur par le Thierry Jonquet de « Mon vieux » ou le Jean-Luc Manet de « Trottoirs » et de « Aux fils du Calvaire », mais celle, antérieure et plus rurale, où subsiste et s’agite l’énergie désespérée – le sale espoir ? – d’échapper à l’ultime dégringolade. Et de pratiquer cette immersion forcée sans voyeurisme, sans fausse compassion et sans complaisance non plus. Comme le dit Pierre Jourde, avec sa pénétration littéraire coutumière, dans sa belle préface : « Les personnages de ce récit ne sont pas sympathiques, il n’y a pas de victimes, pas de coupables. L’héroïne se défend contre l’apitoiement, par sa dureté, sa méchanceté. Les phrases tranchent dans le vif comme des lames. C’est la seule manière de respecter la souffrance et, peut-être, d’accéder à quelque chose de difficile, dont la vérité est toujours masquée par toutes sortes de faux-semblants […] ».

Le vieillard tente une nouvelle sortie. Il piétine, tremble, apeuré. Les chiens se sont calmés.
– Rentre ! On fait affaire !
Amants maudits. Enfin, quand le vieux pouvait encore. Elle ne le dit pas au couple, mais ils l’ont deviné. Il fallait avoir plein de pâquerettes dans la tête pour ne pas voir que ça finirait mal. Lui, l’artiste, ancien cheminot à la retraite, un pinceau à la main, à peinturlurer fleurs et chiens, copier les images des magazines, et sa donzelle qu’il tabassait. Avant de devenir maigre et vieux et tout rabougri.
Bien fait. Fallait pas jouer au joli cœur.
Parfois quand ça se castagne à l’étage, le vieux dévale les escaliers. La dernière fois, il a été bon pour l’hôpital. Elle ne le supporte plus. Crie qu’il ne peut plus rien, ni tenir un pinceau ni autre chose. Crie que ça la démange de le rouer encore plus de coups, derrière les rideaux en macramé anciennement blancs, tout aussi boueux que la pièce du rez-de-chaussée – faut oser imaginer l’étage.
Plus bon à rien, le vieux.
– Il va mieux, dit-elle, comme pour rassurer les visiteurs. Mais on se connaît pas ? On s’est pas déjà vus ?
– Si, répond Louise.
– C’est vous qui êtes déjà passés ? Vous vouliez acheter une peinture ? Je vous ai dit de revenir le lendemain, le temps que je les descende ? Et vous n’êtes pas venus ?
– Si, mais vous n’étiez pas là.
– Et là, c’est quoi qui vous intéresse ?
Toi, a envie de dire Louise. La manière que tu as de jaillir dans la vitrine en soulevant les rideaux, tel un diable de sa boîte, pour nous attraper au passage. Tes yeux de folle, cette douleur au fond. Le vieux que tu maltraites. Toute cette misère qui se réveille chaque jour et dans laquelle tu es bien obligée de vivre. Ce n’est pas de la curiosité, ni même une obscénité à me repaître de ton malheur. Non. C’est que j’ai l’impression d’avoir eu un temps ton regard. Il y a eu ça aussi chez ma mère. Toi ou moi, c’est pareil, sauf que pour moi ça s’est rééquilibré, et puis je n’ai pas perdu toutes mes dents ou presque.

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La deuxième prouesse d’écriture ici, c’est d’avoir su rendre compte avec une grande subtilité, au cœur même d’un flux de conscience et d’un flot langagier pourtant largement déchaînés, de l’étrange pudeur, de la complexité des non-dits qui habitent la narratrice, non pas tant vis-à-vis du monde extérieur que vis-à-vis d’elle-même. Il faudra, avec Clotilde Escalle, percer à jour ce qui se trame parfois dans l’obsession toujours réaffirmée, par son personnage, de « sortir marcher ». Corps féminin marchandisé faute de mieux, corps féminin exposé en vitrine métaphorique (quelque Red Light District, loin d’ici, nous le rappellerait si nécessaire), formes ramifiées ou ordinaires de l’échange de fluides corporels et maigrement financiers : il y a là aussi à l’œuvre certaines mécaniques déambulatoires que même la brutalité nue de Françoise préfère laisser dans l’ombre des futaies et dans le semi-silence des évidences. Roman d’une souffrance emblématique et ordinaire, roman d’une violence nécessaire et d’une beauté fortement paradoxale, « Toute seule » s’impose dans le choc, l’effroi et la lucidité des chutes annoncées, mais peut-être pas, in fine, inévitables.

Sortie se promener.
Si elle le pouvait, elle emporterait toutes les toiles, trouverait un autre magasin abandonné, une vitrine plus propre, la vieille épicerie ferait l’affaire, sa devanture bleue, les stores crème, ça irait avec la signature du vieux Ladier. Elle se mettrait à son compte. On pourrait même dire que ce serait un genre de galerie, avec une entrée pour les visiteurs, les peintures en devanture et aux murs, elle au rez-de-chaussée, comme maintenant, à guetter le client. Un magasin plus propre et sans le vieux. Elle n’en peut plus de ses piétinements et de ses airs de pauvre chien qui ne sert à rien et qui mange par-dessus le marché, alors qu’il est inutile, son riz froid à pleines plâtrées – terminé le temps des gâteaux. Compte pas sur moi pour une tarte aux pommes ou un opéra. Elle les nomme – ce sont ses préférés – pour le voir saliver, lèvres luisantes, pointe de la langue, elle pourrait presque s’attendrir, à cause de son museau tout blanchi de vieux renard. Pas fière allure le cheminot peintre, dit-elle pour l’enfoncer davantage dans la boue du décor. Opéra et tarte aux pommes qu’on ne me vendrait pas de toute façon, console-toi comme ça, la boulangère ne voudrait pas que j’entre dans sa boutique et que j’aille jusqu’à la caisse – pour vivre chez nous, il doit falloir un masque à gaz. Elle l’a dit devant moi, la fausse blonde aux yeux bleus et aux trois brioches pour deux euros. Elle dit aussi que tu m’as amenée là, elle renseigne les curieux, un père et sa fille croyez-vous, oh que non, des amants. Enfin, chacun fait ce qu’il veut, du moment que ça reste chez soi.
« Ça », tu te rends compte, elle dit « ça » pour parler de nous.
Elle se cause. Ma belle jouvencelle aux dents en allées, une de partie comme ça, tombée de la gencive, puis un mois après, une autre. T’as peut-être envie de ressembler au vieux à force de vivre avec lui. Eh bien, qu’il dégage ! La moitié de la mâchoire soudain vide, la langue là-dessus, peau lisse et douce du nouveau-né, la langue faisant désespérément le tour du propriétaire. Les nerfs et la peur qui grandit face au miroir. T’as de beaux yeux encore et un beau bout de nez, un nez qui n’a presque pas bougé depuis l’enfance, une petite boule au bout, une drôle de petite boule, elle te vient du grand-père aux origines grecques, un maçon de rien du tout, et le père, employé à la cimenterie, puis peintre, surtout peintre d’église comme on lui aurait fait l’aumône, et toi, eh bien rien, à part la peinture du cheminot et tes séances de pose.

N.B.: trop belle coïncidence, Gilles est un retraité de la SNCF vivant dans les Ardennes qui réalise, à ses moments perdus ou non, de somptueuses vitrines miniatures (à voir ici), dont celle ci-dessus, intitulée « L’atelier du peintre ».

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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