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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Les oiseaux de Bangkok » – Pepe Carvalho 5 (Manuel Vázquez Montalban)

À Barcelone, le détective Pepe Carvalho s’ennuie doucement avant de partir brutalement en Thaïlande à la recherche d’une connaissance disparue. Une enquête très savoureuse et légèrement atypique du plus grand gourmet de la littérature policière.

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Bien loin du bouillonnement politique de sa précédente enquête, « Meurtre au comité central », le détective privé barcelonais Pepe Carvalho, dont on a lu les origines presque mythiques dans « J’ai tué Kennedy », et dont on a assisté à l’émergence en tant que personnage hautement singulier, désabusé, revenu en apparence des engagements, ne vivant peut-être bien que pour la gastronomie de Catalogne et d’ailleurs, et pour brûler à l’occasion dans sa cheminée l’un ou l’autre des innombrables livres qui l’ont in fine trahi ou simplement déçu, dans « Tatouage », « La solitude du manager » et « Les mers du Sud », manque un peu de travail et s’ennuie – ou vice versa. Finissant tranquillement d’élucider une affaire de détournement de fonds dans une petite entreprise familiale, tentant un moment de trouver une cliente ou un client parmi les protagonistes de la fort bourgeoise affaire du « meurtre à la bouteille de champagne », qui défraye la chronique locale, il finit, de justesse et sur un quasi-coup de tête, par répondre à l’appel – et, littéralement, voler au secours – d’une vieille connaissance, Teresa Marsé, dont le parcours touristique désordonné en Asie du Sud-Est vient de s’interrompre par un ultime appel téléphonique angoissé, suivi d’une disparition. Et voici le fin gourmet transformé en baroudeur entre Bangkok, Chiang Mai et Songkhla, suivi de près par la police locale, par la mafia thaïlandaise et par un big boss vengeur, en une quête largement atypique à ce stade de sa carrière, pour notre plus grand plaisir de lectrice ou de lecteur.

Depuis qu’il avait accepté l’affaire Daurella, il avait l’impression de travailler à heures fixes, de la manière la plus proche possible de la vertueuse coutume catalano-japonaise qui consiste à passer un tiers de la journée à travailler afin de pouvoir dormir huit heures et étancher les blessures du corps et de l’âme pendant les huit autres. Cela venait en partie de l’habitude qu’avait le vieux Daurella de lui donner rendez-vous entre neuf heures et neuf heures trente dans le commerce de stores et piscines qu’il avait dans le quartier du Pueblo Nuevo. Ensuite, la seule possibilité de faire le tour de l’affaire à partir du centre radial du vieux patriarche, c’étaient les heures ouvrables : lorsque à l’appel de la sirène ils rangeaient tout ce qu’ils retrouveraient à la même place le lendemain, les Daurella, coupables ou innocents, se dispersaient à travers le monde, dans une zone prudemment voisine de Barcelone mais assez loin les uns des autres, comme pour tisser un univers de points cardinaux de la famille, chaque fils à l’un des quatre coins de l’horizon avec les parents dans leur appartement de l’Ensanche, rue du Bruch, au centre de la terre. C’est ainsi que, lorsque le vieux Daurella parlait de Jordi, Esperança, Núria ou Ausiàs, il tournait la tête vers le nord, l’ouest, l’est et le sud, car Jordi vivait dans une petite maison à Sant Cugat ; Esperança possédait une vieille ferme juste à la limite de la zone où Esplugas de Llobregat devenait cité dortoir ; Núria était installée dans un lotissement du Maresme et Ausiàs, le benjamin et macrobiotique Ausiàs, avait plus de jardin que de maison au Prat. Et en réalité le vieux n’avait pas à tourner la tête vers tous les horizons car dès huit heures du matin les Daurella travaillaient dans l’immense enceinte des Stores Daurella, SA.
– La SA, c’est eux. N’allez surtout pas penser qu’il y a ici des capitaux américains.
L’avertit le vieux Daurella qui pensait au quart de tour. Eux, c’étaient Jordi, Esperança, Núria et Ausiàs, bruns ou petits bruns selon leur poids, et semblables à leur père avec des traits plus ou moins dilatés, comme si à l’heure du coït avec Mme Mercé, Daurella avait imposé la condition sine qua non que tous ses enfants devaient lui ressembler, tous sans exception. Et peut-être parce que l’amour est chromosomiquement prédestiné, ils avaient cherché des moitiés qui leur ressemblaient, sauf Ausiàs, le benjamin, el més mimat, disait encore le père Daurella lorsqu’il parlait de lui, qu’il soit ou non présent, qui était arrivé à épouser un être humain blond, une Hollandaise qui, il y a seulement cinq ans, aurait mérité les pages centrales de Playboy ; aujourd’hui, elle travaillait à plein temps pour la reproduction et la macrobiotique ; elle avait l’air d’une jolie blonde ravagée préposée aux relations extérieures de Daurella SA parce qu’elle parlait anglais comme une Anglaise, insistait le vieux Daurella, et français comme le général de Gaulle. La métaphore aussi était du patriarche. Les autres gendres et brus travaillaient également dans l’affaire. Le mari d’Esperança, l’aînée, coordonnait les représentants, lui-même voyageait en Espagne pour rendre visite aux clients. Celui de Núria était chef du magasin, et la femme de l’aîné, Jordi, dirigeait le bureau installé dans un préfabriqué où l’affiche des Folies-Bergère annonçant la super-vedette espagnole Norma Duval mettait une note d’exotisme. M. et Mme Daurella la lui avaient rapportée d’un récent voyage à Paris où ils s’étaient rendus pour fêter leurs noces d’or.

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Huitième roman de Manuel Vázquez Montalban, publié en 1983 et traduit en 1987 par Michèle Gazier au Seuil, « Les oiseaux de Bangkok » marque une forme de tournant dans la série entamée onze ans plus tôt, et lancée dans un véritable rythme de croisière, avec une nouvelle parution tous les deux ans, depuis 1977. Délaissant pour un temps, en apparence, les affres d’une certaine haute bourgeoisie espagnole se reconvertissant en toute hâte depuis la fin officielle du franquisme, qui servaient jusqu’ici de toile de fond principale aux enquêtes du détective, communiste semi-repenti et agent occasionnel de la CIA également rangé depuis longtemps des voitures, ce roman-ci plonge à la fois de manière incisive dans une certaine détresse humaine ordinaire (à Barcelone) et dans une insouciance de riches (ou relativement riches) n’ayant guère de considération réelle pour les conséquences de leurs actes (en Thaïlande). L’humour féroce qui caractérise le personnage se mêle aussi, davantage que précédemment sans doute, à quelques explications progressives développant les raisons de l’autodafé auquel se livre régulièrement Pepe Carvalho, ainsi que la nature complexe des relations l’unissant à Charo, la prostituée indépendante qui partage une grande part de sa vie, et de son regard souvent contrasté sur les femmes « en général ». Forme discrète de « pause » après les quatre  épisodes précédents, « Les oiseaux de Bangkok » est aussi l’occasion, pour la première fois, de placer en perspective l’Espagne de 1983 (qui se remet doucement de la tentative de coup d’état militaire de 1981, en se préparant aux quinze ans du règne socialiste de Felipe Gonzalez) vis-à-vis du reste du monde, mouvement qui ira s’amplifiant au fil de certains volumes ultérieurs de la si savoureuse saga Pepe Carvalho.

Le rez-de-chaussée du Shangarila était un immense restaurant populaire, où un bon pourcentage des mille millions de Chinois existants dans le monde se consacrait à tisser et détisser leur voracité au moyen de baguettes. Par un escalier, on accédait aux étages supérieurs et au fil des étages le restaurant acquérait les caractéristiques des endroits chers, avec hôtesses en longues robes rouges fendues pour laisser entrevoir une jolie jambe asiatique terminée par une petite chaussure vernie. Devant Carvalho défila un chariot avec un canard laqué, il le suivit, flairant son arôme, jusqu’à la petite table qu’on lui indiqua. La courtoisie fonctionnelle des Asiatiques se manifesta lorsque, au vu de la solitude du détective, on lui attribua un serveur efféminé qui s’enquit de ses désirs gastronomiques à dix centimètres de son visage, avec les battements de cils de la fiancée de Donald et un anglais d’institutrice prise de fureur utérine. Carvalho demanda une portion de riz cantonais, une demi-ration d’abalones à la sauce d’huître, et un canard aux feuilles de thé Long Jin Ya, un délice qui était aussi joli à entendre en espagnol qu’en chinois. Cet étage-là de l’édifice était plein de Chinois à têtes de nouveaux riches. Propriétaires des principales richesses de ce pays, les Chinois de Thaïlande, comme tous ceux du Sud-Est asiatique, avaient quitté la Chine tout au long des derniers siècles, poussés par la faim ; ils avaient imposé leur volonté de survie à l’indolence des enfants du tropique. Un nouveau riche, ce Chinois obsessionnel qui dirigeait le dîner de ses deux commensaux plus discrets, découpant laborieusement le poisson cuit aux algues, multipliant les baguettes sur les plats qui couvraient la table, engloutissant cinq bols de riz blanc qu’il tenait au bord de ses lèvres, pour ne perdre ni un instant, ni un grain lors du voyage sans distance entre le récipient et ses mandibules. Ce Chinois-là mangeait avec la mémoire, pas seulement la sienne, mais aussi avec la mémoire collective d’un peuple qui avait fui la faim et, curieusement, il inspirait une confiance historique dans l’appétit humain. Carvalho se sentit a priori bien disposé à l’égard de ces plats de riz, abalones et canard que l’on plaça à sa portée. Le canard était une nouveauté pour lui et lorsqu’il demanda au serveur des renseignements sur sa préparation, le gentil jeune homme s’excusa en disant qu’il n’entendait rien à la cuisine, mais que le maître lui donnerait toutes les explications. Le maître lui dit que ce plat était fait avec du thé vert, si possible de la province du Zhejiang, en Chine, mais comme il était impossible d’en avoir pendant l’année, ils utilisaient du thé séché, du meilleur, du plus aromatisé. On faisait macérer le canard dans du gingembre, de la cannelle, de l’anis étoilé, des feuilles de thé, un verre de vin Shao Hsing, tout cela après l’avoir frotté de sucre et de sel. On ajoutait à la marinade un verre d’eau et on faisait cuire le canard au bain-marie sur ce bouillon pendant deux heures. On le laissait refroidir et on préparait une casserole avec du thé Long Jing où l’on plongeait et faisait cuire le canard pendant quatre minutes. Et c’était presque prêt. Il suffisait de faire frire les morceaux de canard à l’huile d’arachide pour les faire dorer et de les servir aussitôt très chauds.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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