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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « J’ai tué Kennedy » (Manuel Vázquez Montalbán)

Curieusement décalée, d’un ton unique dans la saga du détective Pepe Carvalho, sa toute première « enquête ».

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RELECTURE

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Lorsque l’on embrasse la longue saga (qui prendra réellement son essor à partir de 1977) du détective barcelonais Pepe Carvalho de Manuel Vázquez Montalbán, enquêteur gourmet et militant repenti des livres et des engagements (mais jamais autant qu’il feint de le revendiquer), on oublie fréquemment que tout a commencé en 1972 avec ce fort curieux deuxième roman de l’auteur, flirtant résolument aussi bien avec le post-modernisme qu’avec la science-fiction, traduit en français en 1994 seulement par Denise Laroutis chez Christian Bourgois.

– Si je me faisais construire un palais comme celui-ci, nous aurions le premier coup d’État de l’histoire des États-Unis.
– C’est bien ce dont il s’agit, lui répondit Reagan, qui est antipossibiliste en politique, en religion et en mathématiques.
La brutalité du commentaire ne refroidit pas les rapports entre les deux hommes et ne fit pas non plus avorter le projet, en dépit des résistances de Rose.
– C’est ce que j’appelle péter plus haut qu’on n’a le derrière. L’argent va manquer et ce sera au vieux Joe de payer, et moi, il y a un tas de choses qu’il me faudrait, et je m’en passe depuis la Grande Dépression.
La ténacité de Jacqueline vainquit tous les obstacles et le palais fut inauguré deux semaines après l’entrée en fonction du président. Pour sauver les apparences, les Kennedy font semblant de vivre à la Maison-Blanche. L’existence du palais passe inaperçue parce que Reagan n’a reculé devant rien et l’a suspendu dans les airs, dissimulé à la vue par une substance gazeuse et superfroide qui rend transparent le corps matériel de la construction. Le petit John-John n’arrête pas de se faire gronder parce qu’il passe ses journées, entre autres, à verser des liquides inavouables sur la gross caboche de la Maison-Blanche, vue sous une efficace perpendiculaire depuis sa chambre du palais des Sept Galaxies.

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En 1963, toute occupée à ses diverses « affaires », la famille Kennedy au grand complet habite un palais invisible flottant au-dessus de la Maison-Blanche, dans lequel se succèdent les entretiens privés, les réceptions mondaines, les tractations diplomatiques et les menées souterraines. Au coeur de la maisonnée, un garde du corps anonyme mais réputé extrêmement compétent nous raconte les menus potins de la présidence alors que la sécurité vient d’être informée qu’un redoutable assassin professionnel, Pepe Carvalho, est en route vers les États-Unis avec pour cible John Fitzgerald, qui doit justement se rendre prochainement à Dallas.

Les clairons électriques annoncent précisément l’heure du dîner dans la cinquième galaxie. Jacqueline se fait un devoir de distribuer le carton olfactif du menu : gâteau de chou, filet de porc  à la moutarde et mousse au chocolat. Elle dut remarquer ma moue dégoûtée quand elle en fut arrivée au chapitre des vins car elle m’interrogea, un peu inquiète :
– Vous n’aimez pas le vin de Monterrey ?
– Le clairet a une saveur trop acidulée, il ne va pas bien avec le porc.
Jacqueline se mit à pleurer.
– Ethel, c’est de sa faute ! Elle donne toujours des ordres absurdes au maître d’hôtel. Dans cette maison, je suis un zéro à gauche.
Je compris que je n’étais pas loin de provoquer une rupture entre les deux belles-sœurs et je fis l’éloge des qualités du monterrey avec le gâteau de chou, surtout s’il lui avait été donné une bouquet final un peu boisé. Le chagrin de Jacqueline en fut soulagé, mais pas encore assez. Pendant toute la soirée, elle n’eut de cesse qu’elle n’eût mon avis sur tous les plats et sur chacun de leurs ingrédients.
– La sauce est réussie ? Vous ne trouvez pas qu’il y a trop de crème et que le goût de la moutarde est masqué ? Et les pommes ? Le cœur a bien été vidé ?
J’approuvais avec un enthousiasme croissant. En partie parce que j’entrais avec plaisir dans les saveurs du dîner, en partie parce que je percevais l’animosité de Robert Kennedy, conséquence de la sollicitude dont faisait preuve Jacqueline à mon égard. Par ailleurs, et en dépit de mes sourires, le maître d’hôtel commençait à me haïr et nul n’ignore l’instinct meurtrier qu’ont les maîtres d’hôtel, y compris les maîtres d’hôtel des meilleures familles.

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Roman presque expérimental, machiavélique à souhait, foisonnant d’inventivité et de clins d’œil, il constitue bien une matrice primordiale pour l’ensemble des volumes mettant en scène Pepe Carvalho jusqu’à la fin en 2003, sa nature très particulière, avec des registres narratifs que Manuel Vázquez Montalbán n’utilisera plus par la suite dans cette série-ci, expliquant sans doute son véritable statut de mythe fictionnel interne, évoqué dans nombre d’épisodes ultérieurs sans qu’aucun détail ne soit jamais fourni à son propos à la lectrice ou au lecteur.

À la cour des Kennedy cohabitent des eunuques dalmates – qui chient de peur sur les sables de Long Island -, des cochers de fiacre de Nanterre, des cuisiniers suisses (excellents), un ambassadeur soviétique, des pom pom girls de Californie, des veuves de cinq guerres mondiales, deux objecteurs de conscience australiens, un champion du monde de ping-pong qui a apporté sa table préférée, trois vendeurs de chemises pédés qui font chambre à part, un gaucho empaillé par Ted (précoce taxidermiste depuis que Rose lui a offert une panoplie complète le jour de sa première communion), un pelotari basque avec des sourcils qui se rejoignent, une demi-douzaine de chanteurs sucrés comme un milk-shake à la vanille, deux vieux marins amoureux de deux énormes sirènes de Syracuse, dix défenseurs des droits civiques avec chacun son défendu, un sheriff méchant, deux sheriffs gentils, un batteur de jazz tuberculeux qui se masturbe dans tous les cabinets de Boston, un agriculteur abyssal spécialisé dans la greffe d’algue Rosalind, un châtreur de mites, un poète lettriste qui grince quand il marche, une vierge samoyède qui s’est perdue au pôle Nord, une doctoresse espagnole spécialisée dans les zones érogènes, deux chanteurs de jazz avec un cancer de la gorge, un milieu de terrain du Manchester United, un ailier droit de Manchester City, un philosophe allemand spécialiste de lui-même (sa femme le précède dans les couloirs en demandant de se taire aux gens qu’ils croisent), deux présidents de comité de quartier d’Ankara, un cousin germain de Hitler, qui lui ressemble beaucoup d’allure et dans l’intonation spéciale qu’il donne au mot spatule, un météorologue, un dompteur de poules, un dentiste florentin, des princes nains abandonnés dans des boîtes à ordures, un champion de parties d’échecs simultanées, le traducteur d’Oscar Wilde en ukrainien et la vraie princesse Anastasia, l’ultime carte que l’Occident se réserve de jouer pour réclamer le trône de l’U.R.S.S., une seconde avant l’agression nucléaire.

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Retrat de Montalbán

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