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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Des étoiles & des chiens – 76 inconsolés » (Thomas Vinau)

76 coups de projecteur poétiques et enthousiastes sur 76 artistes. Un éclectisme fou et une cohérence souterraine manifeste.

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Le caramel de la flibuste
Celles qui ont des couilles au coeur
Ceux qui se sont échinés
à ne pas plier l’échine
Les obstinés farouches
Les entiers du bisou
Les poings qui tiennent la main
Les copains canines
Les copines venin
Les lapins qui font la nique aux chasseurs
Un sound system de hérissons
Les droits dans leur coin
Les radiateurs de poche
Les qui ont l’honneur de refuser
et la politesse de sourire
Les monstres bons
Les femmes pirates
La constellation des corniauds
Les infirmes infirmiers de l’infernal
Les doux récalcitrants
Les inconsolés qui consolent
et consolent et consolent
et consolent encore

C’est par ce bref poème que Thomas Vinau (dont j’ai tant aimé par ailleurs « La part des nuages », « Le camp des autres » ou « Le noir dedans ») ouvre en 2018, toujours au Castor Astral, la « suite » de « 76 clochards célestes ou presque » (2016), avant de nous présenter, chacune ou chacun en une ou deux pages enlevées et réjouissantes, sa nouvelle sélection d’artistes, issus du livre, de la musique ou des arts plastiques (parfois de plusieurs à la fois), pour nous faire partager son enthousiasme, communicatif, vis-à-vis de ces noms, connus ou moins connus. Il est évidemment hors de question de citer ces soixante-seize inconsolé(e)s, je ne mentionnerai donc qu’un modeste choix personnel, à l’intérieur de ce parcours communicatif en diable, qui éclaire celles et ceux que l’on connaît, et qui donne tant envie de connaître les autres.

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Jean-Pierre Abraham
(1936-2003)
Jean-Pierre Abraham était un poète de la lumière qui a vécu dans un phare, un lecteur inconditionnel d’André Dhôtel et il a travaillé pour Robert Morel l’éditeur si particulier de Jules Mougin. Ces trois raisons devraient me suffire pour l’aimer d’amour pur. Mais ensuite je l’ai lu et rien ne s’est arrangé. Jean-Pierre Abraham était ce type d’auteur sans posture qui a dévoué sa vie aux mots et à la lumière. Le genre de bonhomme à lire en toutes petites gorgées quand on a du mal à avaler ou que l’homme nous a asséché le gosier. Il ne voulait pas spécialement du statut d’écrivain, il voulait vivre, goûter la mer de Douarnenez, retaper une maison en Haute-Provence, garder une île aux Glénans avec sa famille, élever des chèvres, façonner des bouquins de navigation. C’est ce qui fait que malgré le succès de chacun, plusieurs dizaines d’années séparent ses premiers livres. C’est ce qui fait que chaque phrase était libre et mûrement posée. Pourtant il revenait toujours à sa table, à son monde de pas grand-chose pour se coltiner sans fioriture au noir des mots. Autrement dit il était poète, artisan de la langue, jésuite de la justesse, pas carriériste pour un sou. Il écrivait tout prêt, au tout prêt, ses sensations de peu, qui vous font basculer, et ces moments de vide qui font les cloques aux mains. Il écrivait le vent qu’il connaissait, le sel de la lune, le café à la lampe. Tout est à lire de lui mais en particulier ses trois premiers, Le Vent, Armen, Le Guet. Âpre et vrai. « Je ne fais pas carrière. Je n’écris pas pour rien. » Il déblaie. Allez voir chez Le temps qu’il fait. C’est évanescent, pourtant ça tient au cœur et au ventre. C’est beau comme de recommencer.

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Slow Joe (Photo ® Baghir)

C’est peut-être du côté des musiciennes et des musiciens que l’éclectisme enchanteur de Thomas Vinau se manifeste ici avec le plus d’éclat, capable de faire voisiner sans réel hasard, de faire résonner entre elles et entre eux, sans caractère anodin, au fond, des voix aussi diverses que celles de Louis Armstrong et de Bérurier Noir, de Bonnie « Prince » Billy et de Vic Chesnutt, de Pascal Comelade et de Nick Drake, d’Ibrahim Ferrer et de Fréhel, de Jacques Higelin et de Fela, de John Lurie et de Magic Malik, de Shane MacGowan (nous rappelant bien que nous allons là où vont les morts) et de Sixto Rodriguez, d’Erik Satie et de Slow Joe (souvenir personnel si chargé de beauté gentiment tragique, lorsque la plage de Goa se trouvait soudain projetée dans un studio d’enregistrement sur les hauteurs de Lyon), ou encore de Tricky et d’Amy Winehouse (dont la lumière vacillante donnait son éclairage si particulier à « Mythiq 27 », par exemple). C’est aux carrefours inattendus (comme aurait pu le certifier ici le maître Robert Johnson) que surgit la poésie, sous toutes ses formes et dans toute sa puissance, et Thomas Vinau excelle à nous faire partager ses étincelles, fugaces par définition, souvent brûlantes assurément.

Woody Guthrie
(1912-1967)
Woody Guthrie, c’est Steinbeck qui sait chanter, c’est Lucky Luke qui a lu Karl Marx. Le troubadour prolétaire. Woody Guthrie, c’est la voix des briques en terre, des tempêtes de poussière, des vaches maigres, des blizzards, des anarchistes des champs. C’est le fiston illégitime de cette grosse friponne d’Amérique, celui qui sauve la country à lui tout seul. Le bouseux, le nègre, l’ouvrier, l’indien, le péon. Il dessine, il chante, il écrit. Il est manœuvre, hobo, paysan. Il bosse. Il lit. On sait tout ça. Bien sûr. THIS MACHINE KILLS FASCISTS sur sa guitare. Le New Deal. Sa voix nasillarde, ses dessins noirs, sa silhouette de fil de fer du Colorado. On sait tout ça bien sûr, Pete Seeger, Bob Dylan, Joan Baez, Sacco et Vanzetti. « This Land is Your Land » est un hymne de justice révolutionnaire. On sait moins que c’est un vrai écrivain, qui peut raconter l’amour et la dignité des pas-grand-chose. La souveraineté du désir à faire pâlir Henry Miller. Le pouvoir mystique du vent, du ciel, des dust storms, des canyons. Un contestataire doux qui ne lâche pas une once de terrain. Un croyant panthéiste qui s’est fait tout seul, à la main. Lisez La Maison de terre. Souriez. Aimez. Ne vous laissez pas faire.

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Fred, « Philémon »

En à peu près deux pages à chaque fois, voici que surgissent, attrapés par des chemins parfois évidents, souvent surprenants, et pour ne citer qu’une petite partie de ces fulgurances, Jacques Abeille et Jean-Pierre Abraham, Henri Calet et Jana Černá, Varlam Chalamov et Charlotte Delbo, Raymond Federman et Fred, Nâzim Hikmet et Panaït Istrati, Ken Kesey et Jean-Pierre Martinet, ou encore Jean Richepin et Arno Schmidt : en une tonalité directe et gouailleuse, légèrement magique et toujours irrévérencieuse, Thomas Vinau nous guide pas à pas, féroce et joyeux, dans ce beau labyrinthe où le très connu, à voir sous un jour nouveau s’entrechoque avec le beaucoup moins connu, à découvrir d’urgence, et le presque connu, à arpenter sans attendre. Un régal de curiosité et de ferveur.

Cookie Mueller
(1949-1989)
Elle en a vu des vertes et des pas mûres, Cookie Mueller. Et ça ne l’a jamais empêché de chialer et ça ne l’a jamais empêché de rire. Pour parler du courage, celui d’explorer, celui de se perdre, celui d’assumer, celui d’être mère, plutôt que de parler des cojones, on devrait dire avoir une sacrée paire de nénés à la Cookie Mueller. Dans la vie, y’a ceux qui ont du talent pour vivre des trucs et puis y’a ceux qui ont du talent pour en raconter. Elle avait les deux. Elle a traversé la seconde moitié du XXe siècle comme un putain de vrai globe-trotter, en stop, sans crédit. Elle a goûté à toutes les poussières. La crème de l’underground. Elle avait un cul et un cerveau, un couteau et du fard à paupières. Et quelle que soit la couleur de la sauvagerie, de Haight-Ashbury à Baltimore, du bus de Charles Manson à la maison de John Waters, de la cuisine de Janis Joplin à la baignoire de Nan Goldin, on pouvait compter sur les ressources pas ordinaires de son sourire. Elle avait le sérieux qu’il fallait pour tout goûter, pour tout gâcher, en admirant la traversée. Elle était belle comme une Traversée en eau claire dans une piscine teinte en noir. Édité en 2016 chez les amis de Finitude, ce livre est exemplaire. De beauté, d’esprit, d’amour, d’humour, de cette élégance qu’il y a chez les joyeux résistants à l’ancestrale connerie humaine. Attention, c’était pas rose tous les jours, la came, les électrochocs, le viol, le gogo-dancing d’une mère célibataire, et puis le génocidaire sida, l’enculé de sa mère ! Faut des abdos pour pas plier l’échine. Mais toujours, malgré tout, la niaque, la ruade, le rire, la grâce sexy de celles qui ne se laissent pas faire. Quand je serai un mec, un vrai, j’aurai des nénés comme Cookie Mueller !

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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