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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Jérôme » (Jean-Pierre Martinet)

Ogre boulimique et vicieux, victime pathétique de son corps et de sa famille, ou encore tout autre chose ? Découvrez l’énorme Jérôme Bauche.

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Jérôme

Publié en 1978, réédité en 2009 chez Finitude à Bordeaux après avoir été longtemps introuvable, le deuxième roman de Jean-Pierre Martinet (1944-1993) est souvent considéré comme l’œuvre maîtresse de cet authentique « écrivain maudit », né au sein d’une famille largement détruite, ayant oscillé entre les vies de technicien télévision, de kiosquier et d’écrivain peu reconnu, avant de s’éteindre, seul, pauvre et alcoolique, dans sa Libourne natale.

C’est grâce à la belle revue « Le Chant du Monstre », et tout particulièrement à son n°3, que j’ai découvert cet auteur étonnant, dont j’ai lu d’abord « L’ombre des forêts » (1987) avant de me plonger enfin dans ce « Jérôme ».

Il m’a demandé pardon, mais je le détestais encore plus avec son air humble et soumis que lorsqu’il me dévisageait sans indulgence comme une bête curieuse. J’ai compris que sa faiblesse devant les odeurs me donnait un immense avantage sur lui : au moment voulu, je pourrais l’écraser comme une vermine, j’en étais sûr maintenant. A vrai dire, ma supériorité me semblait tellement évidente que, brusquement, je me suis mis à avoir pitié de lui ; d’ailleurs, il n’avait plus l’air du tout en colère, j’avais presque de la sympathie pour lui en ce moment, sans comprendre pourquoi quelques secondes auparavant je le haïssais si fort. C’était sans doute un brave homme, un peu soupe au lait seulement, qui tortillait sa moustache. Il ne m’en voulait plus du tout, visiblement, il faisait même des efforts méritoires pour me sourire, et pourtant, de nouveau, insidieusement, je sentais un malaise indéfinissable grandir en moi, comme si son sourire n’était là que pour cacher quelque chose de menaçant et de trouble, un secret glauque et visqueux dont lui-même n’avait peut-être pas conscience. Il me parlait doucement, tout doucement, comme à un enfant que l’on berce ou à un grand malade dont on sait très bien qu’il n’a plus que quelques jours à vivre, mais j’avais l’impression qu’en fait, il ne faisait que parler à sa moustache, et qu’il ne parvenait pas, malgré ses efforts désespérés, à la convaincre, alors il la malaxait pour lui faire admettre qu’au début avril les odeurs sont plus fortes, plus pénétrantes, surtout celle des gaufrettes chaudes.

Cronos_Goya

Cronos (Goya, 1823)

Il faut constater, avec force, que peu d’auteurs contemporains auront su transformer avec une telle fougue noire et un tel machiavélisme intime, un pessimisme personnel radical et une névrose observée – et tenue pour profonde – en un tel feu d’artifices, langagier, cognitif et bizarrement poétique, ce dont témoignait déjà sans équivoque « L’ombre des forêts », et que « Jérôme » magnifie sur ses 450 pages d’une densité logorrhéique à la fois hagarde et minutée, psychopathe et prudente, réelle et rêvée – cauchemardée -, à travers l’intarissable flux de conscience de Jérôme Bauche, protagoniste, narrateur et démiurge de ce microcosme parisien décati – qui semble régulièrement pivoter dans quelque repli inconnu de tous pour se découvrir en Saint-Pétersbourg, hanté par les farces sombres de Nicolas Gogol, les obsessions souterraines de Fédor Dostoïevski ou le foisonnement presque surnaturel d’André Biely.

Je me sentais si déprimé que je n’avais plus la force de parler : mamame devait se traîner péniblement sous le ciel maussade, à la recherche d’un verre de pastis, mendiant les petites confidences troubles, les pauvres ragots glaireux dont elle faisait sa pâture quotidienne, et la journée achevait de s’effilocher dans l’odeur grisâtre de la solitude et du dégoût, les malades, dans leur lit, se défendaient de plus en plus mal, on croisait sur les trottoirs des figures venues d’ailleurs, les chiens bousculaient les passants avec des regards terrifiés, les amis d’enfance portaient le deuil. Monsieur Cloret m’a demandé une nouvelle fois, d’un ton un peu plus autoritaire, si j’avais des noix. Sa voix me semblait si lointaine que j’ai eu l’impression qu’il me parlait du fond de sa tombe. Je lui ai répondu après un assez long temps d’hésitation qu’il devait en rester une vingtaine dans la cuisine, au frigidaire, nous en gardions toujours quelques-unes au cas où Solange débarquerait à l’improviste, comme cela lui arrivait de temps en temps. Il s’est étonné que nous soyons assez légers pour conserver des noix au frigidaire, cela ne servait strictement à rien, et même, pour être franc, cela risquait de les gâter. Sous le ton poli de monsieur Cloret, je devinais une agressivité qu’il masquait plus habilement en général. Le professeur Barelkovsky était formel sur ce point : des noix qui avaient séjourné trop longtemps au frigidaire pouvaient avoir un effet tout à fait déplorable sur la santé, mais enfin si je n’avais rien d’autre, tant pis… Je me suis levé de mauvaise grâce, non sans avoir auparavant foudroyé mon geôlier du regard, et je me suis dirigé avec une lenteur calculée vers la cuisine. Je n’avais vraiment pas envie de lui expliquer qu’il ne comprenait absolument rien à la psychologie des noix, le sinistre imbécile ; s’il avait été une noix, ne serait-ce qu’un seul jour de sa vie, ou l’espace de quelques secondes, au lieu de n’être qu’un bigot pompeux abruti par les livres, il aurait su que les noix, comme les brebis, ne peuvent vivre qu’à très basse température. Autrement, elles s’étiolent et crèvent lentement, presque sans souffrir, en rêvant aux sources froides, aux sources souterraines, dans leur prison de bois.

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Personnage soigneusement aberrant, ogre boulimique échappé des pages les plus terrifiantes d’un Michel Tournier pour hanter les nuits de parents de petites filles, gargantuesque force de la nature, nourrie à la salade de museau et au cognac, perpétuellement perturbée par son âme et son sexe auto-évalués minuscules, qu’aurait férocement reniée un Rabelais, satyre extrêmement joufflu rappelant sa taille et son poids en guise de leitmotiv, d’excuse et de possible passe-droit, montagne de chair trop vite grandie que l’on doit apaiser sans jamais pouvoir la soumettre – et là, le Faty de Frédéric H. Fajardie n’est pas si loin -, cerveau à la vitesse d’horloge prodigieuse et aux symptômes avérés d’arriération mentale, Jérôme Bauche, sans doute guère innocemment appuyé le plus souvent sur la figure énigmatique, omniprésente et invisible de Solange, est certainement tout cela.

C’est lorsqu’il ôte, ou laisse glisser, par inadvertance ou non, ce masque imposé par sa famille, sa société ou son instinct de survie, qu’il devient pourtant le plus poignant, le plus intéressant et le plus dérangeant, dans l’étalage subreptice de son immense désarroi. Un énorme personnage pour un très grand livre, indéniablement.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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