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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « L’enfance attribuée » (David Marusek)

Une longue nouvelle post-cyberpunk un peu réchauffée avec pourtant quelques belles fulgurances qui mettent en appétit.

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Au moment de la noce, nous vivions ensemble depuis six mois. En partie par curiosité, en partie en désespoir de cause. Tout ce qui se passait entre nous prenait des proportions démesurées. Comme des racines qui se ramifiaient, s’enfonçaient. Quelque chose d’ancré en nous, mais étranger et détaché à la fois. Nous l’appelions ça, toujours ça, ne sachant comment dire. Nos vies se compliquaient, surtout pour Lea. Nous étions d’accord sur le fait que nous serions mieux sans ça et essayions de nous rappeler, d’après nos expériences de jeunesse, comment régler notre problème sentimental.
S’il existait un traitement sûr, garantissant qu’un homme et une femme en viennent à maudire le jour de leur rencontre, il s’agissait sans nul doute de la cohabitation. L’Humanité avait au moins appris, en quatre millions d’années d’évolution, que les hommes et les femmes n’étaient pas faits pour vivre dans la même case. Et depuis l’Interdiction de Procréation, promulguée en 2041, le côté biologique de la chose n’avait plus grande justification.
Alors, nous achetâmes en commun un hôtel particulier dans le Connecticut. Il nous fut facile de délimiter nos chambres à coucher personnelles et nos espaces de travail, mais la décoration des zones communes requit une diplomatie et des compromis dignes du règlement d’un conflit frontalier. Une fois bien installés, nous décidâmes de recevoir le mercredi soir, et nous entreprîmes la tâche ardue de faire lier connaissance à nos amis et collègues respectifs.
Nous en arrivâmes à préférer sa chambre pour regarder les réseaux, la mienne pour faire l’amour. Toutefois, pour ce qui est du sommeil, elle exigea de dormir seule. Bien, pensions-nous, voilà une faille que nous pourrons agrandir. Nous passâmes en revue les autres incompatibilités. Elle était couche-tard ; j’étais lève-tôt. Elle aimait voyager, sortir ; j’étais pantouflard. Elle adorait la musique classique ; je ne supportais que le néo-son. Elle avait un besoin maniaque d’organisation totale ; je me sentais bien dans le désordre.
Ces différences semblaient pourtant augmenter le plaisir que nous avions d’être ensemble. Nous étions deux opposés qui s’attiraient, deux molécules liées – que sais-je -, deux chiens essayant de se décoller.
Le réseau enregistra une audience de 6,325 millions d’abonnés pour notre mariage, un score somme toute modeste. Néanmoins, le registre recueillit des signatures parmi les plus importantes de la planète (ses admirateurs à elle), et les confettis plurent pendant des semaines. Le réseau nous offrit un voyage de noces sur la Lune ; cinq nuits au Princesse lunaire, plus l’aller et retour à bord de la Pan Am.

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« Nous étions fous de joie » (titre original américain que l’on préférera nettement à « L’enfance attribuée », réducteur et manquant de mystère) donnera très certainement à la lectrice ou au lecteur une impression tenace de déjà vu, voire de daté. Ce n’est guère surprenant, puisque la troisième nouvelle de David Marusek a été publiée en 1995, puis traduite en 1999 par Patrick Mercadal au Bélial, avant que ce même éditeur ne choisisse de l’intégrer en 2019 à sa belle collection de textes courts, Une heure-lumière, collection à laquelle nous devons par exemple, pour n’en citer qu’un seul, l’excellent « L’homme qui mit fin à l’histoire » de Ken Liu.

1995, c’est quatre ans après la conclusion de la trilogie Marid Audrân de George Alec Effinger, c’est entre « Lumière virtuelle » et « Idoru », les premiers volumes de la deuxième trilogie de William Gibson, c’est trois ans après « Aristoï » de Walter Jon Williams : en science-fiction, la première vague du mouvement littéraire cyberpunk est largement passée, et la quasi-parodie, intelligente et conclusive, qu’est, à bien des égards, « Snow Crash » (1992) de Neal Stephenson est déjà bien à pied d’œuvre.

Sur l’île, nous avions prévu de profiter d’une clinique de jouvence huppée, afin de gommer quelques années. Ma préférence allait vers les trente-cinq ans, un âge où mon corps était suffisamment actif pour satisfaire mes désirs, et assez mûr pour se consacrer à de longues heures de méditation créative. Lea et moi avions opté pour une cure de bains de gel de trois jours, et sauté notre visola du matin pour laisser à nos cellules le temps d’excréter leurs sentinelles. Mais au dernier moment, elle changea d’avis, décida qu’elle ferait mieux de vieillir un peu. Je me rendis alors seul à la clinique pour prendre mes deux bains de gel quotidiens. Des milliards de nano-agents s’infiltrèrent à travers ma peau. Ils pénétrèrent muscles, cartilages, os, nerfs, éliminèrent en souplesse, effacèrent, gommèrent les translocations de protéines et les anomalies génétiques, drainèrent en douceur les dépôts et les détritus de l’âge.

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La brève, scintillante et pourtant potentiellement éternelle histoire d’amour (et l’obtention extrêmement privilégiée d’un droit à concevoir ensemble, fût-ce par l’intermédiaire d’une sophistiquée bio-ingénierie, justifiant ainsi le titre français de la nouvelle) entre une politicienne surpuissante et ultra-prometteuse et un designer créatif célébré de toutes parts fourmille donc logiquement de motifs déjà largement utilisés par ailleurs, et souvent brillamment. Alors, y a-t-il néanmoins du novum (comme dirait Darko Suvin) à se mettre ici sous la dent ? De fait, oui, et avec de vraies réussites (les assistants personnels « gonflés » à la pâte informatique, tout particulièrement, un système arachnéen de gouvernance mondiale que l’on subodore byzantin en diable, une omniprésence des nanomachines destinées à préserver l’ADN humain des diaboliques infections qui rôdent un peu partout, ainsi qu’un système de « santé » que l’on devine dictatorial ou presque) : cet univers captivant évoluant en arrière-plan (et l’on rend grâce à David Marusek de n’avoir pas cédé au démon de l’explication ou de l’exposition) demeure toutefois une esquisse prometteuse, l’intrigue proprement dite de la nouvelle semblant en regard plutôt inaboutie. Ce qui s’explique sans doute largement par le fait que, en 2005, l’auteur a fait de ce texte le premier chapitre de son roman « Un paradis d’enfer » (dont le blog L’Épaule d’Orion nous dit grand bien, ici), traduit en français en 2008 par Thierry Arson aux Presses de la Cité, ce qui nous fait espérer une réédition de cet ensemble (car un deuxième volume fut publié en 2009, sans être traduit, lui), plutôt que, au fond, cet amuse-bouche légèrement inexplicable éditorialement.

Le 30 mars 2092, le ministère de la Santé et des Affaires sociales nous délivra un permis, à Eleanor et moi. Le sous-secrétaire d’État à la Population nous fit part de la nouvelle avec les félicitations officielles. Nous étions abasourdis par tant de bonne fortune. Le sous-secrétaire nous invita à contacter l’Orphelinat national. Dans un tiroir du New Jersey se trouvait un bébé à notre nom.
Nous étions fous de joie.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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