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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Je n’irai plus jamais à Feodossia » (Lambert Schlechter)

La parenthèse crochue comme arme au service de la puissance poétique et intime du langage.

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Publié en 2019 chez Tinbad, « Je n’irai plus jamais à Feodossia » est la neuvième étape du parcours engagé depuis 2006, après déjà vingt-cinq ans d’écriture et de publication, sous le vaste intitulé « Le murmure du monde », par le Luxembourgeois d’expression française (parmi beaucoup d’autres langues nettement maîtrisées) Lambert Schlechter.

Comme en résonance avec un autre arpentage au long cours de la prose poétique, celui conduit par P.N.A. Handschin au fil de son « Tout l’univers » (dont j’aime tout particulièrement « Traité de technique opératoire » (VII, 2014) et « L’énergie noire » (VIII, 2015) cycle démarré d’ailleurs en 2003), mais avec des moyens radicalement différents, si l’on excepte celui d’une érudition apparemment presque illimitée, mais toujours délicate et rusée dans sa mise en œuvre, Lambert Schlechter feint fort joliment, à chaque page et à chacune de ces 198 « proseries », la promenade éventuellement distraite pour mieux, souterrainement, maçonner une construction élancée, d’une grande solidité poétique.

5.
Sur les pentes bien pentues des collines qui entourent Walker Bay, j’ai envoyé à ton assaut quelque mille messagers, il y aura d’abord les collines, puis les montagnes, puis les plaines, puis de nouveau les collines et les montagnes, ils vont mettre des jours, des mois, peut-être des années, peut-être des siècles, mille scarabées en route vers ton pays, ils portent le message, plié en quatre, sous leurs ailes, je leur ai interdit de voler, ils marcheront, c’est pour ça qu’ils mettront si longtemps, à mi-chemin vers le nord, ils auront tout le Sahara à traverser, ils portent tous le même message, il est plausible, même évident, entomologiquement, qu’ils vont mourir par centaines, ils vont mourir presque tous d’ici quelques jours, quelques semaines, il est probable, très probable qu’aucun d’eux n’atteindra le bord du Sahara, et s’il y en a deux ou trois qui atteindront le bord du Sahara, ils ne vont sûrement pas le traverser, j’aurais peut-être dû leur permettre de voler, mais c’est trop tard, ils ne m’entendent plus, ils sont trop loin, ou morts, je commence peu à peu à me résigner à ce que tu ne recevras pas mon message, c’était juste une petite page, à peine mille signes, comme on dit, pour te dire que… comment dire, dire que…

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Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques

S’il prétend sans se cacher puiser une part variable de son matériau dans des rêves, soigneusement consignés dans certains cahiers dédiés à cet usage, Lambert Schlechter agence au fil des pages un jeu complexe de correspondances conversationnelles (qui ne sont pas, même lorsque les apparences prétendent un instant le contraire, une conversation avec soi-même, loin s’en faut) : une incise jetée dans telle ou telle des proseries trouvera ainsi son échappée, sa poursuite ou sa réponse cinq, dix ou cinquante numéros plus loin. Comme le dit Claro dans la superbe chronique qu’il consacrait dans Le Monde au septième murmure, « Une mite sous la semelle du Titien »  (chronique à lire ici) : « Proserie », un terme un peu bâtard, pas très heureux en apparence, qui mêle « prose » et « causerie », mais où on peut également entendre « poésie », et pourquoi pas « poterie ». L’écrivain au clavier ? Il est devant son tour, et la forme, sous des doigts, s’exerce au vertige. On pourrait ajouter, en tirant parti des premiers mots de la proserie 141 (« Écrire étant depuis toujours cette autre manière de faire de la menuiserie »), l’art de l’artisan ébéniste, ici à l’œuvre patiente, celui dont les tenons et les mortaises, soigneusement rendus invisibles, donnent au résultat du travail sa solidité confondante malgré les nombreuses invitations apparentes à brinquebaler.

6.
Que ce sera monologue, je le déclare sans trop de conviction, et plutôt par paumerie, et que tout le temps les mots m’échappent, quand je veux en attraper un dont j’aurais besoin, il s’échappe, juste au moment où je pense mettre la main mentale dessus, il s’échappe, j’avais besoin, pour ma phrase, de frêne, mais pas moyen de l’attraper, ce n’est que plus tard, beaucoup plus tard que frêne m’est revenu, mais j’avais déjà biffé la phrase où frêne aurait pris sa place et son sens, que ce sera monologue, c’est une sorte de déclaration, sans trop d’engagement, un temps de monologue ou seulement une page de monologue, c’est pas dit, je n’ai jamais pu me résoudre à faire des contrats, ça vous mène au bord du gouffre, il y avait un vent violent qui faisait maintenant frémir les frênes, ça me revient maintenant, ça devait être une sorte de monologue avec des frênes qui frémissent anxieusement dans le vent violent, alors que les frênes n’ont pas vraiment de sentiments, c’est peut-être pour ça que j’ai biffé la phrase, les frênes ont seulement des feuilles qui par milliers paniquent.

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Feodossia (Crimée)

De la page traitée comme un exercice (avec toute sa discipline) et comme une résistance (avec toute son imprévisibilité) – les mots de Claro à nouveau, dans sa chronique de cet ouvrage-ci (à lire ici), sonnent particulièrement juste : « la page (…) laisse les couches de sens se déposer, se chevaucher, jusqu’à l’infime friction » -, il s’agit d’extraire par résonances entre les accumulations potentielles, un chemin spécifique, toujours étroit, toujours joueur. Lambert Schlechter multiplie les rencontres, réelles ou fictives, rêvées (on l’a dit) ou ancrées, puisque l’on croisera ici, tour à détour, Robert Walser, Hermann Broch, Robert Musil, Rainer Maria Rilke, Robert Pinget, Jean-Henri Fabre, Henri Michaux, Nicolas Bouvier, Bertolt Brecht, Ovide, Anton Tchekhov, Zbigniew Herbert, Raymond Carver, Dino Buzzati, D.H. Lawrence, Giorgio Agamben, William Blake, Francis Bacon, ou encore Emily Dickinson, pour ne citer que quelques-unes des figures artistiques qui hantent plus ou moins fugitivement ces proseries-ci – et, pour nombre d’entre elles, le Murmure du Monde en général. Sous le haut patronage de Leonid Torganov, l’écrivain-fétiche au statut d’existence ambigu (comme dirait Léo Henry à propos d’Adorée Floupette) mais de toute façon indispensable (comme dirait Antoine Volodine à propos de Maria Soudaïeva), écrivain auquel on doit la présence de la station balnéaire de Crimée, Feodossia, dans le titre et dans le corps de l’ouvrage – alors que l’on aurait pu croire l’avoir croisé « Sur la route de Babadag » -, la danse des références ne doit pas se confondre avec un exercice d’érudition pure, et Lambert Schlechter prend la peine, même si c’est avec un sourire à peine dissimulé, de nous le rappeler dans la proserie 14.

14.
À l’intérieur, dans la tête, c’est un peu comme sur la table, c’est souvent encombré, il y a des choses qui traînent, c’est, comme disent les érudits : hétéroclite, je n’ai jamais eu la prétention d’être érudit, et d’ailleurs je ne le suis pas, on dira de quelqu’un qui a écrit 333 apostilles sur la cosmologie de saint Thomas que c’est un érudit, ou de quelqu’un qui lors d’un colloque à Toronto en 1931 a présenté une conférence comparative sur les tempéraments & les complexions des commentateurs montaigniens du dix-septième siècle tardif, j’aime bien les érudits, ils m’émeuvent, souvent ils m’instruisent, je n’ai jamais utilisé le terme d’érudit comme injure, et ça me plaît de dire que ma table est encombrée de choses hétéroclites, puis je dis pareil pour ma tête, au lieu de dire qu’il y a là tout un fouillis, un indescriptible capharnaüm, je dis concernant ma tête que dans ma tête c’est hétéroclite, et avant de me lancer dans une nouvelle étude que je considère comme indispensable, je dois d’abord désencombrer, ma table autant que ma tête, il y a là un strict parallélisme d’image et de souci, ce sera une étude historico-paléontologique, dont je présenterai un résumé au colloque « Pour en finir avec la Grosse Baliverne » à Vancouver (du 19 au 23 septembre 2018) et où j’exposerai pour quelles multiples & irréfutables raisons les éléphants étaient sur terre longtemps, très longtemps, avant Dieu.

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Hans Sebald Beham, « Nessus et Déjanire »

Cette danse dialoguée (et chorégraphiée par les impératifs techniques acceptés, cultivés même, de la page de proserie) des références et des échanges implique à l’occasion, et ce n’est bien entendu pas neutre, des objets autant que des personnes (réelles ou fictives), des géographies autant que des histoires. Ainsi, aux côtés de lieux chargés d’étranges mémoires, souvenirs de voyages et d’amours, tombeaux de vies passées et enfuies, on trouvera, parmi tant d’objets curieusement signifiants, un certain crayon orange Faber-Castell, un coupe-papier propice aux lectures de chez José Corti, ou une armoire aux costumes que ne renierait pas Charles Sagalane à son tour. Pour parler aussi – et peut-être surtout, directement ou dans un échafaudage d’interstices – d’amour et de sensualité, les yeux ne suffisent pas, et la musique comme la zoologie olfactive jouent leur rôle essentiel. La touche subtilement licencieuse apportée en couverture de l’ouvrage par une gravure de Hans Sebald Beham (1500-1550) ne fera que dévoiler d’emblée, pour la renforcer ensuite, l’impression de participer à quelque rituel initiatique qui se refuserait à dire son nom.

40.
Attitudes & postures qu’on a pu voir chez Blake et qu’on reverra plus tard, revues, corrigées & virulentées dans l’atelier de Bacon, rageuses hachures de mauve et de gris, fantasmes amniotiques, mimer l’obscurité, pasticher la noirceur, comploter contre l’asphyxie, les murs bougent, les fenêtres tressaillent et les portes clapotent, retourner dans l’œuf, régresser dans l’ovaire, échapper à tout prix aux emprises, ne pas se faire prendre dans les nasses, et le songe démesuré de passer inaperçu, égarer sa casquette, oublier l’imperméable, abandonner les godasses, à ça je pense quand me recroqueville fœtal sous mes trois couvertures, vienne la nuit me dissoudre, vienne la pénombre me gommer, je me suis administré avec tant de sollicitude, les préposés du cadastre me concèdent mon lopin, le marchand de légumes m’approvisionne en cerfeuil & oseille, la maréchaussée royale me laisse filer sur ma sente, j’ai arrêté de revendiquer quoi que ce soit, et quand s’affole autour de mon abat-jour la mite de minuit, je ravale l’inutile soupir, l’espace autour de moi est ponctué par des milliards de points plus ou moins nommables, et parmi la démente multiplicité, j’extrais un prénom, juste ce prénom-là, et je le dis & récite jusqu’au vertige, et je me recroqueville, swing low sweet chariot, m’abîmant dans mon murmure.

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Walker Bay (Afrique du Sud)

Capable de mobiliser aussi bien un sens redoutable de l’accumulation signifiante (le « Vertige de la liste » cher à Umberto Eco n’est parfois pas si loin) qu’un travail patient au service de la création langagière et du mélange rusé de lexiques que l’on jurerait d’abord irréconciliables, attentif aux détails de la vie comme à ceux du texte (« Ma parenthèse, ma bonne parenthèse, est-elle assez crochue pour m’accrocher » ?), Lambert Schlechter affronte les yeux grands ouverts la contrainte de la page, celle de l’idée et celle de la mémoire et, sans rien renier, jamais, de ses obsessions personnelles, de ses rencontres littéraires et personnelles, et même (on l’a dit) de ses rêves, nous offre une bouleversante intrusion dans une fabrique de beauté singulière.

15.
La carotide, évidemment, peut lâcher à tout moment, pourquoi le dire spécialement, explicitement, la sournoise permanente panique de sentir d’un moment à l’autre que la carotide va lâcher, on aurait juste le temps, peut-être une fraction de fraction de seconde pour sentir que la carotide va lâcher, puis quand elle lâche pour de bon, on n’est même plus là pour le sentir, et encore moins pour le dire, personne ne t’entendra dire putain ma carotide a lâché, on n’aura même pas le temps de le dire, je trouve ça rassurant de n’avoir pas à dire ces mots-là, de n’avoir pas à m’entendre dire ces mots-là, ce sont quand même des mots malsains et en quelque sorte néfastes, là, pour le moment je n’en suis qu’à la permanente sournoise panique d’avoir à dire ces mots-là, alors qu’en réalité tout va pour le mieux, quelques grappes de sauvignon se dandinent dans la brise, le serpent de l’autre jour n’est pas revenu, une invisible tourterelle quelque part dans les bougainvilliers fait sa mijaurée, et je me prélasse dans un vain & vaniteux  mais légitime contentement parce que contre toute attente j’ai réussi ma quinzième page, et la carotide pompe, pompe, comme elle a toujours pompé.

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Photo : José Canavate Comellas (Studio 81)

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Je n’irai plus jamais à Feodossia » (Lambert Schlechter)

  1. Merci de nous présenter cet auteur. Une écriture trèsséduisante. Hélas, je ne vois aucun de ses livres près de chez moi (Chicago), et ils sont chers. Mais j’ai trouvé des extraits, c’est vraiment très beau et profond

    Publié par WordsAndPeace | 28 février 2020, 00:41

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