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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Accident de personne » (Guillaume Vissac)

Chorale et funeste, la poésie inquiétante et puissante de l’écrasement souterrain, accidentel ou suicidaire.

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Regarde : c’est un musée des morts qu’on aurait déterré. (→ CELUI OU CELLE QUI DIT « REGARDE » SANS POUR AUTANT GUIDER)

En préliminaire, Guillaume Vissac décrit ainsi la naissance de ce texte d’une force maligne qui va et d’une beauté poétique presque insoutenable :

Accidents de personne, incidents voyageur, accidents graves de voyageur… Je n’ai pas compté le nombre de fois où j’ai rencontré ces locutions, que ce soit dans un message vocal diffusé par un haut parleur ou écrit sur les pixels d’un écran, durant mes interminables allers-retours de la banlieue vers Paris et vice et versa, ces dernières années. Ça aurait été glauque. Mais c’est arrivé suffisamment souvent pour que j’éprouve le besoin d’écrire sur le sujet, et d’écrire au plus près de ces heures étranges, en transit, c’est-à-dire dans une rame. Sur un quai. Entre deux correspondances. Le plus souvent au pouce, sur l’écran d’un téléphone. Des notes. Pendant un an et demi, ça va s’accumuler dans la mémoire flash de l’appareil. Ça, c’était quoi ? Je n’en savais rien, mais ça prenait de l’ampleur.

De ce matériau accumulé « à propos » de suicides et d’accidents mortels dans le métro, ou sur les voies ferrées, l’auteur a su extraire et composer, loin d’une simple masse grouillante d’anecdotes ou de situations, une symphonie extraordinaire et profondément dérangeante – dans le meilleur sens du terme -, un chœur apparemment disparate de voix qui pourtant ne laissent aucun angle ignoré, et ratissent le réel comme le rêve pour nous confronter, en rigueur, en douceur et en poésie âpre, à ces lignes d’écrasement sur les roues, les pare-brise et les rails – et à ce qui les accompagne sur les quais et dans les tunnels, dans les cerveaux et dans les cœurs.

CELUI OU CELLE QUI… COMMENCE A COMPRENDRE
reflet contre la vitre : mon visage devenu trou noir de câbles, d’os & de rails : c’est une prémonition (053) ?
(053) Pour te lire l’avenir dans la main j’aurai besoin, eh bien, de tes mains (053 bis). – CELUI OU CELLE QUI FAIT DES PROJETS POUR L’AVENIR
(053 bis) La ligne de vie a giclé par là-bas. – CEUX QUI RAMASSENT LES MORCEAUX

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Les voix, anonymes, sont nombreuses, pour organiser une passionnante sarabande sous nos yeux d’abord légèrement incrédules de lectrice ou de lecteur. Celui qui a du mal à assumer, celui qui a la gueule de l’emploi, celui qui a le sens de la formule,  celui qui a le sens de la mise en scène, celui ou celle qui a le sens de l’impératif catégorique, celui qui a le sens du sacrifice, celui ou celle qui a les jambes lourdes, celle qui a toujours une bonne excuse, celui ou celle qui attache de l’importance au sens des mots, celui ou celle qui aimerait passer dans la division supérieure, celui qui appelle à lui les morts pour les mettre en fiction, celui ou celle qui broie du noir, celui ou celle qui cherche la chanson juste pour mieux mourir sous elle, celui ou celle qui commence à comprendre, et bien d’autres, s’expriment tour à tour, en de lancinants constats, en de poignantes interrogations, en de (mais oui) paradoxalement joueuses apostrophes. Ils ou elles s’expriment, certes, de leurs fulgurances chaque fois personnelles et obsessionnelles, mais davantage encore, réagissent et précisent, corrigent et ajoutent, par le biais de leurs notes de bas de page, incises et sous-incises, devenues armes décisives, narratives et poétiques – « La maison des feuilles » de Mark Z. Danielewski ou « Le premier tour » de Gilles Marchand ne sont pas si loin.

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CELUI OU CELLE QUI… EST À BOUT

hurle tellement fort que mon visage fissure : on a tiré le signal d’alarme en pleine marche & on dirait que c’est moi (080)

on arpente les voies pour mieux voir, mieux vivre, mieux violenter les voix qui tapent à l’intérieur (081) des images comestibles

quand la nuit tombe (082), quand les trains fusent, mes tripes se tournent : je suis malade de vouloir l’être (083)

je paye plus mes factures, on m’a coupé les ponts (084) : si j’arrête mon abonnement SNCF le train va-t-il piler (085) devant ma tête offerte ?

080 L’autre est un jeu. – CELUI OU CELLE QUI DIT « REGARDE » SANS POUR AUTANT GUIDER
081 Si on scannait directement les crânes de ceux qui n’en peuvent plus, pourrait-on déjà voir, prisonniers sous les courbes, les schémas illustrés de leur pathologie ? – CELUI OU CELLE QUI THÉORISE
082 Tenez-bon : la nuit nous emporte. On suit ses canots, on s’enfonce loin dans ses artères. On est sur la bonne voie. – CELUI OU CELLE QUI S’ACCROCHE À LA NUIT
083 Mais l’a-t-on seulement déjà été ? – CELLE QUI USE DE L’IMPARFAIT
084 Voilà précisément pourquoi il faut, plus aujourd’hui encore qu’hier, « sauter à pieds joints dans la modernité ». – CELUI QUI TRAVAILLE PLUS POUR GAGNER PLUS
085 Les règles du jeu sont claires. Pas de ticket, pas de suicide. – CEUX QUI CONDUISENT

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Projet d’abord numérique, né sur la toile en 2010, tissé d’hyperliens et d’emboîtements digitaux, puis livre numérique assemblé chez publie.net« Accident de personne », en prenant la forme provisoirement finale d’un livre papier, en décembre 2018, dans la collection Othello (celle « dédiée aux livres mutants ») du Nouvel Attila, devient un formidable objet recomposé, à géométrie variable et secrète, tandis que s’y déchaînent, feutrés ou tonitruants, compassionnels ou résignés, conscients ou aveugles, ceux qui conduisent, celui ou celle qui cultive sa singularité, celui qui défie Vigipirate, celui ou celle qui dit « regarde » sans pour autant guider, celui ou celle qui électrise, celui ou celle qui endure, celui ou celle qui est à bout, celui ou celle qui est en charge de l’instruction, celui qui est déjà mort (le post-exotisme est décidément infiltré partout), celui qui est déjà prêt pour l’ère postapocalyptique, celui qui expérimente le Far West, celui ou celle qui fait des projets pour l’avenir, celui qui fantasme, celui ou celle qui flippe, ceux qui grouillent, celui ou celle qui hésite, celle qui interviewe les morts, celui qui jubile, celui ou celle qui kidnappe même les morts, celui que le jour bouffe, celui que le silence appelle, ou encore celle que les pousseurs fascinent. Transformant un univers souterrain de fuite et de mort annoncée (fort logiquement pour l’auteur d’un blog nommé « Fuir est une pulsion »), Guillaume Vissac nous offre un moment rare de poésie secrète et foisonnante, de pensée en action symbolique, et de concordance puissante du bizarre.

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La dernière strate est ici, maintenant, et prend la forme d’un livre papier. S’il fallait le définir, sans doute faudrait-il écrire ici qu’il s’agit d’un roman en pièces détachées. Il y a un monde littéralement sous terre qui existe et qui vit avec nous, sans nous. C’était une autre contrée à traverser, elle s’est retrouvée à proliférer par elle-même, dans les notes de bas de pages, repensées pour cette édition.
De manière à ce que l’on puisse, au choix, ou simultanément, cheminer dans le désordre initial de la polyphonie ou avancer linéairement. En haut ou en bas. En surface ou dessous. Une grande partie des notes a été réécrite, voire réinventée, pour donner écho aux vies souterraines de nos villes. N’importe quelles villes. Elles sont comme nous : elles inventent, elles respirent. Peut-être Accident de personne, durant ces quelques années d’écriture, désécriture, réécriture, a-t-il su en cristalliser quelques bribes, quelques bris… Sans oublier les cris. Ce livre est plein de cris. Cette histoire (ces histoires) est celle de celles et ceux qui sont au bord, de vivre, mourir, essayer quelque chose.
De s’enfuir, aussi. On est là avec eux, avec elles. On hésite.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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