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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « L’Histoire de la colonne infâme » (Alessandro Manzoni)

Lorsque l’injustice instrumentalisait la torture sous la pression populaire supposée, en 1630.

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Les juges qui, à Milan, en 1630, condamnèrent aux supplices les plus atroces quelques individus accusés d’avoir propagé la peste, à l’aide de certaines inventions non moins stupides qu’elles étaient horribles, crurent avoir fait une chose tellement digne de mémoire que, dans la sentence même, après avoir ordonné, par surcroît de châtiments, la démolition du logis d’un de ces malheureux, ils décrétèrent encore que, sur l’emplacement de cette maison, serait élevée une colonne qu’on appellerait la Colonne infâme, avec une inscription chargée de transmettre à la postérité, avec la connaissance du crime, le souvenir de la peine. En quoi ils ne se trompèrent pas. Ce fut là, sans nul doute, un jugement mémorable.

 

Alessandro Manzoni (1785-1873) avait initialement voulu faire de cet essai de 120 pages l’une des parties de son colossal et vital roman « Les fiancés » (1827, revu en 1842), dont il faudra vraiment que je vous parle un jour. Il publie finalement séparément, et dans une forme différente, en 1840, cette analyse historique, morale et philosophique du célèbre procès de Milan, en 1630, en pleine épidémie de peste, qui vit condamner à d’horribles supplices plusieurs « coupables » de circonstance, s’appuyant sur des pitoyables aveux absurdes arrachés sous la torture, avant qu’un dernier accusé, de statut social infiniment plus élevé, puisse prendre les moyens de faire voler en éclats l’accusation – et d’exposer ainsi ce qui était beaucoup plus significatif qu’une simple « parodie de justice » ou qu’un simple témoignage sur des âges réputés « barbares ».

 

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Le 21 juin 1630, vers les quatre heures et demie du matin, une femme de petite condition, nommée Caterina Rosa, se trouvait par hasard à une fenêtre d’une arcade qui existait alors à l’entrée de la rue de la Vetra de’ Cittadini, du côté qui donne sur le cours de la Porte du Tessin, presque en face des colonnes de San Lorenzo. Cette femme vit s’avancer un homme vêtu d’une cape noire, ayant son chapeau sur les yeux, et dans une main un papier « sur lequel, dit-elle dans sa déposition, il appuyait l’autre comme pour écrire ». Elle l’aperçut qui, à l’entrée de la rue, « s’approchait le long des maisons qui sont tout de suite après qu’on a tourné le coin et qui, de distance en distance, traînait ses mains sur le mur. Alors, ajoute-t-elle, il me vint à l’idée si par hasard ce ne serait pas un de ceux qui, ces jours passés, mettaient quelque chose après les murailles. » Agitée d’un tel soupçon, elle passa dans une autre chambre qui regardait la rue dans sa longueur, pour ne pas perdre de vue l’inconnu qui allait toujours son chemin : « et je vis, dit-elle, qu’il avait encore ses mains sur la muraille dont j’ai parlé ».

Lui-même petit-fils du Cesare Beccaria du « Traité des délits et des peines » (1764) et de sa profonde remise en cause du système judiciaire de l’époque, également vraisemblable neveu naturel de Pietro Verri, ami du précédent et auteur des « Considérations sur la torture » (1777), écrites à partir des mêmes prémisses et abondamment citées ici, Alessandro Manzoni développe ici une impressionnante approche technique, historique et philosophique autour de l’affaire de la Colonne infâme, pour en extraire un profond questionnement social et politique, qui ne se contente pas de mettre en cause l’arbitraire du passé, mais qui saisit son propre présent, et même, de plus d’une façon, l’intemporalité de certaines failles systémiques de la justice humaine – failles que la politique de la peur développée en Occident vis-à-vis de la menace terroriste, bien avant les actuelles résurgences djihadistes, maintient dans une aussi tragique que bizarre actualité.

 

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Et, chose qui, dans un roman, serait traitée d’invraisemblable, mais qu’explique trop bien l’aveuglement de la passion, il ne leur vint pas à l’esprit, ni à l’une ni à l’autre, qu’en décrivant pas à pas, la première surtout, les tours et les détours de cet homme dans la rue, elles n’avaient pourtant pas pu dire qu’il fût entré dans cette allée ; sans doute aussi ce n’était pas « grand-chose » que celui-ci qui, pour faire une pareille besogne, avait voulu attendre le lever du soleil, y fût allé avec si peu de circonspection qu’il n’eût pas même jeté un coup d’œil sur les fenêtres ; qu’il fût revenu tranquillement sur ses pas dans la même rue, comme s’il était d’usage aux malfaiteurs de s’attarder plus qu’il n’était besoin sur le théâtre de leur méfait ; qu’il eût manié impunément une matière faite pour donner la mort à ceux qui « en souillaient leurs vêtements », et tant d’autres invraisemblances également singulières. Mais le plus singulier et le plus atroce, c’est que ces invraisemblances n’aient pas paru telles au magistrat lui-même, et qu’il n’ait sur ce point demandé aucune explication. S’il en demanda, on s’étonne plus encore qu’il n’en ait pas été fait mention au procès.

La traduction française est celle d’Antoine de Latour, datant de 1843, lue ici dans une édition de 1995 aux éditions Ombres, conduite par Pierre-Armand Dubois, qui nous offre une lumineuse préface de Leonardo Sciascia écrite en 1979 et déjà présente (traduite par Mario Fusco) dans l’édition Maurice Nadeau de 1982, préface dans laquelle on peut lire :

Et pour finir dans l’actualité la plus brûlante – en face des lois sur le terrorisme et de la semi-impunité qu’elle accorde aux terroristes, improprement qualifiés de repentis -, il convient de relire, extraites du troisième chapitre, les considérations que Manzoni avance à propos de la promesse d’impunité faite à Piazza : « Mais la passion est malheureusement habile et courageuse pour trouver des voies nouvelles, et pour éviter celle du droit, quand elle est longue et incertaine. Ils avaient commencé avec la torture de la souffrance physique, ils recommencèrent avec une torture d’un nouveau genre… » : et c’était celle de l’impunité promise, qui, plus que la torture, put convaincre Piazza d’accuser faussement, d’associer d’autres que lui, comme lui innocents, à son atroce destin.

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