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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La folie arctique » (Pierre Déléage)

Missionnaire et paranoïaque, ethnologue et obsessionnel, une figure rare du Grand Nord canadien.

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À la mission du fort Good Hope il faisait nuit tout l’hiver et les températures, au mois de janvier, ne dépassaient presque jamais – 30°. Émile Petitot y devint le missionnaire des Déné Peaux-de-Lièvre tandis que son confrère, Jean Séguin, se consacrait à l’évangélisation des Loucheux (Gwinch’in). Ces Indiens, voisins méridionaux des Inuits, formaient alors des sociétés de chasseurs nomades à la vie cadencée par l’alternance des saisons. Ils se dispersaient en petites bandes pendant l’hiver puis se rassemblaient durant l’été en groupes plus importants pour la chasse au gros gibier et les cérémonies collectives. Leur mode de vie traditionnel s’était peu à peu accommodé, de la fin du XVIIIe à la première moitié du XIXe siècle, de la présence des postes stables que la Compagnie de la Baie d’Hudson dédiait à la traite ; ils avaient pris l’habitude de s’y arrêter deux fois l’an, pendant plusieurs semaines, après les chasses hivernale et estivale. Ils y échangeaient à un taux systématiquement défavorable de la pelleterie contre des marchandises manufacturées – fusils, récipients métalliques, tabac, farine, vêtements, alcool, etc. Certains, peu nombreux, s’installèrent à proximité du fort Good Hope et il leur arrivait de fréquenter la mission Notre-Dame de Bonne-Espérance où les attendaient Jean Séguin et Émile Petitot, anxieux du prochain salut de leurs âmes infidèles et toujours ravis de pouvoir acquérir par le troc quelques provisions nouvelles.

 

C’est en 2017 aux éditions Zones Sensibles que l’anthropologue et linguiste Pierre Déléage, déjà auteur par exemple des fort sérieux « Le chant de l’anaconda – L’apprentissage du chamanisme chez les Sharanahua » (2009) et de « Inventer l’écriture » (2013), s’est penché de très près sur la biographie de l’un de ces personnages « trop beaux pour être vrais », que l’on jurerait d’abord issus de l’imagination romanesque avant de reconnaître leur entière réalité : le prêtre Émile Petitot (1838-1916). Fouillant archives, mémoires et correspondances, en France comme au Canada, l’auteur parvient ainsi à nous transmettre une sensation rare : à travers les détails ordonnés et pensés, mêlant faits avérés et spéculations raisonnées, de la vie de ce missionnaire auprès des Indiens du Grand Nord canadien qui fut aussi – et peut-être surtout – ethnographe, linguiste, géographe – et théoricien controversé de l’histoire des religions, il nous donne à penser intimement sur les minces et curieuses frontières qui séparent la raison de la folie, l’obsession nécessaire au progrès de la science de la névrose pouvant conduire à l’enfermement.

 

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Fort Good Hope en été

Le missionnaire s’identifiait entièrement aux jeunes garçons déné, les accompagnant en pensée, rêvant au conditionnel de l’épanouissement d’une camaraderie virile loin de l’Église et de ses commandements. Il lui fallait toutefois rester à la mission, à quelques kilomètres du fort de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Quatre petites maisons de rondins surmontées de toitures à deux versants dont les cheminées fumaient continûment y entouraient une église – dont la décoration fut l’une des distractions d’Émile Petitot – au clocher tourné vers le fleuve d’où allaient et venaient les embarcations des Métis et des Indiens, accueillies par un immense crucifix de bois. Le missionnaire y vivait en compagnie de son confrère Jean Séguin, un Auvergnat de cinq ans son aîné, bourru et casanier, mal à l’aise avec les langues des Indiens et très peu curieux de leurs coutumes (ce qui était plutôt la norme chez les missionnaires oblats). Patrick Kearney, un frère oblat irlandais, s’occupait avec l’aide de plusieurs engagés du confort des deux prêtres, de leur subsistance et de leur sécurité – pour autant qu’ils voulussent bien demeurer dans les limites d’un territoire exigu et silencieux, enceint par une clôture supposée protéger de maigres plantations au rendement aléatoire. Autour d’eux la forêt. L’espace confiné de la petite mission tranchait sur l’immensité ouverte des terres du Grand Nord, pour la plupart désertes et inexplorées.

 

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Fort Good Hope en hiver (de nos jours)

Construisant à partir de ses explorations ethnographiques et linguistiques et, en partie, de ses propres névroses, une théorie de plus en plus étoffée (et de plus en plus embarrassante pour les autorités religieuses) autour des Juifs arctiques que seraient ses Indiens préférés (rappelant les débats souvent houleux ayant pu prendre place dans l’Histoire autour du judaïsme de l’Empire khazar – à lire ici ou ), Émile Petitot, étonnante figure des confins géographiques et historiographiques, permet à son patient biographe et analyste a posteriori de nous offrir une singulière leçon de contagion culturelle, de pensée analogique extrême confrontée au progrès scientifique et à la nécessité de la rigueur, du désir humain sous les formes crues qu’il peut prendre sous ces latitudes (l’étude clinique de l’hystérie arctique, actualisée, que mentionne Pierre Déléage, pourrait sans doute prendre place dans les travaux de Barry Lopez sur les écosystèmes, dans ses « Rêves arctiques » de 1986), mais aussi d’histoire de l’enfermement thérapeutique et de la manière dont l’Église couvrait jadis, il n’y a pas si longtemps, ses arrières exposés. L’auteur cite abondamment (et il en explique avec brio la nécessité) les extraits de diverses correspondances d’époque, fournissant à son écriture d’élégantes et rusées zones de contraste entre les différents registres de langage ainsi mis en œuvre, et leur donnant un curieux charme supplémentaire.

 

En cette seconde moitié du XIXe siècle, les Inuit demeuraient hors de portée des missions chrétiennes. En conflit ouvert et continu avec leurs voisins déné, ils manifestaient une évidente méfiance vis-à-vis de leurs alliés catholiques ou anglicans. Émile Petitot multiplia les expéditions chez eux et toutes se soldèrent par de mémorables échecs, soit qu’il ne parvînt pas à atteindre leur territoire, soit qu’il en fût chassé à peine arrivé. Il rédigea certes un ouvrage entier sur les « Esquimaux » dans lequel il dissertait doctoralement sur toutes sortes de sujets, comme s’il avait toujours vécu parmi eux, mais où il ne relatait en fait qu’une série de rencontres isolées, le plus souvent au cours de pérégrinations fluviales, suppléant à l’insuffisance de son expérience personnelle par des réminiscences de lectures qu’il ne présentait jamais comme telles.

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