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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Rendez-vous dans le 18ème » (Jake Lamar)

Lorsque tout semble pris de folie meurtrière autour d’un pianiste afro-américain installé à Montmartre

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« Je suis anti-succès, anti-technologie, anti-fitness, anti-développement personnel, anti-marché à terme et anti-« santé-sobriété » – mais je ne suis pas anti-américain. Je peux même dire que je les aime, mes compatriotes. A quelques exceptions près… Ce que je ne supporte pas, c’est de vivre en Amérique. »
C’est ainsi que Ricky Jenks répondait généralement à ceux qui voulaient savoir pourquoi il avait choisi la France, et pourquoi, au bout de neuf ans, il n’avait toujours pas la moindre envie de rentrer au pays. Et comme presque tout ce qu’il disait, ça avait l’air d’une boutade. Lorsque les gens lui demandaient si c’était l’exemple de ses illustres aînés qui l’avait décidé à se fixer en France, ça le faisait marrer : comparé à ces géants du jazz qu’avaient été Bud Powell, Sidney Bechet ou Kenny Clarke, répondait-il d’un ton léger, il n’était qu’un joueur de piano modèle courant, et n’avait jamais aspiré à une gloire quelconque. Et là, devant cet aveu de médiocrité et de manque d’ambition, il voyait les visages de ses compatriotes se fermer, avec une expression catastrophée. En Amérique, Ricky Jenks aurait été estampillé « raté ». En France, il était tout simplement lui-même.

 

Écrit en 2005, traduit en français en 2007 chez Rivages par Stéphane Carn et Catherine Cheval, le quatrième roman (son troisième traduit en français) du journaliste et auteur afro-américain Jake Lamar rend compte à nouveau d’un singulier croisement, dans lequel l’intrigue proprement policière (et échevelée) rejoint les préoccupations plus larges de cet exilé volontaire – et avec grand plaisir – ayant quitté son Bronx natal pour vivre à Paris depuis 1993.

Tous les présents – les deux Arabes, le jeune couple, le barman algérien et Ricky lui-même – levèrent le nez dès que la silhouette de Cassius Washington s’encadra dans l’embrasure de la porte. Cash marqua une pause sur le trottoir ensoleillé, explorant d’un regard incertain la pénombre du bistrot. Il était splendide, dans son costard croisé anthracite qui avait dû coûter une fortune et qu’il portait sur une impeccable chemise jaune beurre, avec une cravate en soie bleue. Un attaché-case de cuir fauve à la main gauche, il leva sa main libre en visière pour scruter l’intérieur du café. Dès qu’il repéra Ricky, son visage s’illumina d’un large sourire, explosant d’assurance et d’autosatisfaction. Sous l’œil surpris du barman et des autres clients, il s’avança dans la salle en souriant de toutes ses dents, et mit le cap sur Ricky. Il était rarissime qu’un type tel que Cash, un Noir aussi ostensiblement américain, touriste et bourré de fric, se pointe dans un café de Barbès. Mais tandis que tous les occupants de l’établissement lorgnaient Cash sans vergogne, Ricky discerna dans leur regard autre chose que de la surprise. Tous semblaient se demander où ils avaient déjà vu cet élégant Afro-Américain. Ça, c’était l’effet de cette aura de célébrité que son cousin irradiait par tous les pores de sa peau. Il avait toujours eu l’allure de quelqu’un de célèbre.

Ricky Jenks, un pianiste afro-américain, a quitté les États-Unis il y a une dizaine d’années, après la trahison et la honte causées par l’un de ses cousins, pour venir vivre à Paris, subsistant de ses sessions musicales dans une crêperie de Montmartre, lorsque le dit cousin surgit du passé pour lui demander, contre toutes attentes, de l’aide pour retrouver sa femme, qui séjournerait dans la capitale française. On ne révèlera donc rien de l’intrigue policière décidément haute en couleurs et embrouillée à souhait qui découle joyeusement – mais aussi de manière sanglante – de là, mais on retiendra une narration subtile qui insère beaucoup d’arrière-plans passionnants dans son fil principal. Belle page d’amour à l’égard de Paris en général, de Montmartre et de ses abords en particulier (on songera ainsi au superbe « La cache du Minotaure », d’Undine Gruenter, une autre exilée avec délices sur cette butte parisienne), « Rendez-vous dans le 18ème » explore aussi, mine de rien, et par l’angle précieux de la communauté afro-américaine, le rapport de la France aux États-Unis, le lien subtil entre les différentes formes d’émigration et les accueils et intégrations qui se situent de l’autre côté (et l’on se souviendra alors sans doute de plusieurs des romans de Norman Spinrad, tout particulièrement de son si beau « Printemps russe »).

Ricky comprit très vite que c’était pour cette vie-là qu’il était fait. La vie parisienne était un défi aux conventions sociales auxquelles il avait été habitué. Rien à voir avec l’Amérique où on avait le choix entre l’existence bien rangée d’un salarié ou la marginalité totale. Ici, pas le moindre problème d’intégration ou d’exclusion. Et mieux – Ricky s’éclatait. Un max. Avec des filles du monde entier.

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