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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La voix de Papageno » (Brahim Metiba)

Mozart en intense métaphore poétique pour distiller l’indicible du choc islamiste radical sur l’individu et sur la famille.

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Un vautour royal vole au-dessus des colonnes de Haz. Vieilles de 5 000 ans. Une large étendue de formes, de lettres et couleurs. Nous sommes l’avenir de la Terre. Nous sommes toutes les civilisations. Il y avait des peintures figurant des êtres richement habillés ; sur la mosaïque, des vaches sacrées. Des hommes. Des hommes avaient posé leurs mains, une trace vieille de 5 000 ans, ils voulaient être vus et sus ; ils voulaient être observés, ils disaient c’est pour la postérité, pour que ceux qui viennent sachent ce qui s’est passé. Un vautour royal vole au-dessus des blocs de pierre de toute taille. De vieux os reposent désormais sous cette terre aride, mais inondée par le soleil. Un vautour royal se pose sur les ruines d’une tombe. Gloire à notre roi vénéré.

Brahim Metiba avait placé « Ma mère et moi » (2015) sous le signe direct d’Albert Cohen et « Je n’ai pas eu le temps de bavarder avec toi » (2015) sous le signe indirect de Jacques Roubaud, pour évoquer de manière à la fois rusée et poignante, les rapports familiaux et l’incommunicabilité radicale qui les habite ici. C’est sous le double emblème de Mozart et de Palmyre qu’il signe cette « Voix de Papageno » en janvier 2016, troisième volet de cette trilogie cellulaire, toujours aux éditions Mauconduit, pour évoquer, de plus d’une manière, les racines heureuses et douloureuses du destin familial, lorsque le petit individu se heurte, bien à son corps défendant, à certains soubresauts particulièrement violents de la grande Histoire.

Papageno se tient derrière la porte. Depuis quelques instants, Tamino joue autour de leur mère. La mère demande à Tamino d’arrêter. Tamino, comme tous les enfants de son âge, n’écoute pas. Il continue de jouer. À cet âge-là, les adultes n’existent que pour servir aux enfants de force contre laquelle s’opposer, un filtre, un mur à franchir, un obstacle derrière lequel il y a un au-delà à habiter. Une étape dans un parcours, une étape nécessaire.

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Thomas Dolié en Papageno (Une flûte enchantée, mise en scène Peter Brook, 2010)

Bien qu’il ait tissé ces dix-sept scènes, leur introduction et leur épilogue en forme de passage par les coulisses du théâtre (ou plus exactement de l’opéra-lieu), d’un halo métaphorique beaucoup plus poétique et plus intense que lors des deux volets précédents, c’est néanmoins ici, de manière poignante, que l’auteur-narrateur (malgré les mots ultimes du texte, on se gardera bien d’essayer de tracer une séparation fine entre les deux rôles) semble se mettre à nu comme jamais auparavant.

À dix-huit ans, Nadja découvrait une horreur plus importante encore que les enfants qui vous traitent de sorcière ; un groupe d’hommes habillés en noir et portant une longue barbe noire avait pris possession de la ville de Haz, alors on vit des colonnes ceintes de dynamite tomber et la poussière grise et dense s’élever dans le ciel.

Utiliser la médiatisation contemporaine des exactions assyriennes de Daech pour mieux instiller chez la lectrice ou le lecteur (mobilisant le terrible sentiment de familiarité de 2015-2016 pour contraster avec l’avant-internet de masse) ce que furent les années de triomphe du F.I.S. en Algérie, et son legs insidieux et mortifère après la défaite, couvert par une relative chape de silence occidental, s’apparente bien à un trait de génie narratif. Haz l’algérienne prend, comme nous y incite l’exergue de Paul Veyne, des allures de Palmyre : la licence littéraire mise ainsi redoutablement en œuvre par l’auteur, et le langage universel que trillent, entre l’enchantement de la flûte mozartienne et le vrai-faux conte oriental, les figures de Papageno et de Tamino, de Monostatos, de Nadja / Pamina, de la mère, de la Reine et de l’impossible Papagena, creusent un sillon implacable dans les illusions enfantines, et exposent la noirceur indélébile de ces années de formation marquées au fer, au feu, au voile et au plomb.

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Photo ® AP/SIPA

À dix ans, Papageno trouvait chez Nadja toutes les femmes, car elle était toutes les femmes. Il trouvait sa mère et son amie. Lui aussi croyait à l’amitié éternelle, à l’amour. Il se mit à haïr le frère Dieu ; haïr celui qui emprisonnait le cœur de Nadja. Alors Papageno se rapprocha de Nadja. Il était devenu le double de son frère, il essayait de chanter comme lui, il prenait ses poses, il empruntait ses mots ; Papageno demanda à Nadja.
Regarde, tu en penses quoi ?
Nadja regardait ce petit homme se mesurer à Dieu. Elle voulait demander à Papageno de ne pas trop s’approcher du ciel. Nadja voulait prévenir Papageno de la folie. Elle savait pour la mère. Alors elle essayait de rester auprès de lui, elle ne voulait pas l’abandonner, elle disait.
Mon petit Papageno, que fais-tu ? Que fais-tu de toi ?
Mais Papageno continuait d’imiter le petit Dieu ; chaque jour, il s’approchait du ciel, chaque jour il s’approchait de la folie. Nadja regardait le petit homme, elle pensait à son père, elle se dit que Dieu avait déjà fait beaucoup de mal, qu’il pourrait s’arrêter là.
Alors elle prit Papageno dans ses bras.
Papageno, arrête, ne fais pas ça.
Papageno se mit à pleurer pour la première fois face à une autre femme que sa mère. Alors Nadja le serra très fort dans ses bras.
Papageno, je suis là.
Papageno  se sentit rejoindre le ciel tout en restant petit homme. Il voulut que le temps s’arrêtât.
Papageno, je suis là.
Papageno entendait la douce voix de Nadja. Une voix venue de loin, une voix qui avait traversé le monde depuis la ville de Haz.
La voix de Nadja portait tous les mots écrits sur les colonnes, toutes les peintures sur les murs, toutes les mosaïques.
La voix de Nadja était la peur dans le regard du père, l’alphabet entier pour dire la peur.

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Tamina (Dima Nawab) et Papageno (Thomas Dolié) dans la mise en scène de Peter Brook (2010)

Tant il est vrai que l’enfant est le vrai père de l’homme, « La voix de Papageno », dans les secrets étouffés des fratries, des trahisons et des oppressions par trop intériorisées, nous offre la trame, visible et invisible, de tout ce qui ne pouvait pas être dit dans « Ma mère et moi » et dans « Je n’ai pas eu le temps de bavarder avec toi », pour une résultat d’une singulière beauté et d’une poignante intensité.

Hélène Cixous parle de la littérature comme un cri. C’est donc naturellement que, en commençant à écrire, j’ai décidé que ce serait à travers le personnage de Papageno que s’exprimerait la voix des vaincus, des oubliés de l’histoire, des faibles. Il s’agit de sa Flûte enchantée.

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Photo ® Éric Bascoul / Mauconduit

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À propos de charybde2

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