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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « La Langue et ses monstres » (Christian Prigent)

À travers dix-neuf autrices et auteurs, un parcours inventif, lucide et joyeux au cœur de la langue littéraire et de ses défilés obscurs et productifs.

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RELECTURE

Prigent

Dans sa version publiée en 1989, La Langue et ses monstres rassemblait des études composées entre 1975 et 1988. Dans ces années-là, quelques-uns (fort peu, à vrai dire) tentaient de sortir de l’avant-gardisme du début des années 1970 sans renoncer pour autant au désir d’expérimentation littéraire. Le livre aujourd’hui réédité porte la marque de cet effort. J’en ai éliminé le plus crispé par les polémiques d’époque. J’ai souvent réécrit le reste, tentant de l’alléger, et espérant, autant que faire se peut, le clarifier.
Revoici donc ceux que j’appelais alors les « modernes » : les tutélaires Burroughs, Cummings, Khlebnikov, Maïakovski, Gertrude Stein ; et quelques vivants remarquables : Lucette Finas, Hubert Lucot, Claude Minière, Valère Novarina, Marcelin Pleynet, Jean-Pierre Verheggen.
Et revoici les « grandes irrégularités de langage », le style comme « anamorphose », la « violangue », le « babil des classes dangereuses », le « jeu de la voix hors des mots », les « glossolalies », le « zaoum », le « cut up », etc.
Vieilles lunes ? Peut-être. Au clair desquelles il ne semble pas qu’on lise encore beaucoup. Qu’on écrive, encore moins. Formidables clartés, pourtant. Elles n’ont pas fini de solliciter ceux pour qui la littérature n’est pas que fable distrayante, confession en style académique, sociologie romancée ou supplément « poétique » à la rudesse des vies. Mais une expérience qui touche au fond de ce qui nous parle et nous assujettit. Et qui n’a d’intérêt que si ses voix excentriques traversent les représentations couramment admises pour composer de nouveaux accords avec le désir des hommes, leur angoisse, leur sensation d’un monde vivant.
Chacun de nous l’éprouve tous les jours : l’outillage verbal dont nous disposons pour communiquer (savoirs pragmatiques, idéologie, morale, etc.) est inadéquat aux façons sensorielles singulières dont le monde nous affecte. Ne pouvoir vivre sans représenter notre vie mais ne trouver dans aucun discours constitué l’exacte résonance de l’expérience que nous faisons du « réel » de cette vie : voilà la contradiction qui nous écartèle. Le besoin de littérature naît de cette épreuve. Le but que la littérature poursuit est d’en traiter la cruauté en refusant le donné nommé pour former en langue quelque chose qui à la fois désigne l’inadéquation, à la fois la résorbe dans l’utopie d’une possible représentation – une représentation stricto sensu inouïe : à même de faire défaillir toutes les représentations déjà stabilisées.
Les auteurs dont je parle sont de ceux qui ont relevé le défi. Ils l’ont fait en tout cas à mes yeux. Bien sûr, je ne les ai lus qu’à partir de mes préoccupations d’écrivain. Elles en valent d’autres, ni plus ni moins. J’ai tenté de me rendre plus clairs les effets que les écrits de ces auteurs me faisaient. Cet effort a fait lever des questions : de quoi parlent ces oeuvres qui nous mènent « au bord de limites où toute compréhension se décompose » ? quel « réel » représentent-elles dans leurs étranges portées ? de quelle nature est la jouissance sidérée qu’elles provoquent en nous ? de quels outils disposons-nous, et quels autres devons-nous forger pour en déchiffrer les intentions ? en quoi ce déchiffrement peut-il nous aider à mieux évaluer ce dont on parle en fait quand on parle de littérature (l’ancienne comme la moderne et aussi bien la plus contemporaine) ? Publier une nouvelle version de La Langue et ses monstres, c’est supposer que ces questions restent pertinentes. Et qu’il n’est pas sans intérêt d’aller voir comment une Gertrude Stein, un Pasolini, un Khlebnikov, un Artaud, un Tarkos, les ont reconfigurées et nous ont proposé d’y répondre. 

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Il a déjà été évoqué sur ce même blog, à propos du « Le Théâtre des Paroles » de Valère Novarina, du « Le Roi vient quand il veut » de Pierre Michon, du « Cannibale lecteur » de Claro, ou peut-être du « La littérature inquiète » de Benoît Vincent, la manière dont certaines autrices, certains auteurs, relativement rares, tout en faisant œuvre de critique littéraire pointu, argumenté et souvent décisif, font simultanément de la mise en pratique, de la littérature en action, déployée sous nos yeux. Avec son « La Langue et ses monstres » publié en 1989, et réédité en 2014 chez P.O.L., Christian Prigent s’inscrit sans aucun doute au cœur de ce cercle restreint et salutaire, à toujours identifier de visu comme de facto.

En décortiquant finement la langue – en jouant lorsque nécessaire à l’intérieur de l’espace ouvert entre la version originale et sa traduction -, et les dispositifs mis en œuvre à travers elle, de Gertrude Stein, de Lucette Finas, de e.e. cummings, de Vladimir Maïakovski, de Vélimir Khlebnikov, de W.S. Burroughs, de Marcelin Pleynet, de Jean-Pierre Verheggen, de Claude Minière, de Hubert Lucot, de Valère Novarina, de Pierre Jean Jouve, d’Antonin Artaud, de Francis Ponge (en osant l’incision qui mesure son écriture aussi au fil de son évolution politique), de Pier Paolo Pasolini, de Jude Stéfan (occasion aussi d’une magnifique fausse digression à propos du véritable préjugé que peut fort bien secréter alors, pour telle ou telle écriture, le fait d’être publiée par telle ou telle maison d’édition), de Bernard Noël, d’Éric Clemens, ou enfin de Christophe Tarkos, Christian Prigent ne se contente pas de provoquer – au sens le plus fort du terme – une féroce envie de lecture à son tour, ni de montrer dans l’intimité du mot et de ses agencements les projets volontaires – et moins volontaires le cas échéant – qui s’y agitent avec force, il élabore sous nos yeux une poétique à facettes, où le disjoint et le cohérent s’affrontent de manière pas toujours si feutrée, et constitue quasiment en direct une forme de guide de l’expérimentation, de l’absence de résignation littéraire, et de la volonté d’aller de l’avant, de ne jamais abandonner la tension qui doit habiter la langue.

Et la saveur de certains titres ou intertitres (Nous ne savons pas lire, De l’anthropophagie communautaire, Le signe du singe, Du corps intenable, Zorro arrive, La scène dans les oreilles, Péter la forme, Rien ne va plus, Le réel nous les brise [menu], De quoi c’est fait,…) est là aussi qui nous rappelle, pour notre délectation, à quel point le lecteur pointilleux et le théoricien ici en action ne sont jamais très éloignés de l’auteur de « La Vie moderne » ou des « Enfances Chino ».

La force de l’écriture de Gertrude Stein, c’est d’opérer ce détachement, de forcer à ce dédoublement schizoïde : le lecteur se lit lisant. Et, du coup, c’est une question de fond au fait de lire, au comment de la lecture. Stein force à se demander : qu’est-ce que lire ? Et qu’est-ce qui fait que lire, ici, ne marche pas, patine sur une surface, s’essouffle ? Quel spécifique effet de style, quelle propriété inouïe de « lalangue » force ici à ralentir, à s’affaisser ? De quel handicap souffre la lecture devant ce type de textes ? Et, plus direct : la lecture handicapée, qu’enseigne-t-elle à toute lecture ?
Les textes de Gertrude Stein ne répondent pas à de telles questions. Ils les rendent seulement perceptibles. Ils leur donnent une sorte de poids concret. Parce qu’ils serrent la vis à la lecture. Le serrage épaissit les jets, gèle le jeu. Lire ne dévore plus, mais mastique. […] C’est une sorte de glossolalie intellectuelle, les vocalises de la sophistique, une gymnastique syntaxique pour lecteur handicapé. Mais ce que ça force à remâcher, c’est la compétence anatomico-intellectuelle (la gestion du souffle et de l’intelligence) dont la lecture fait d’ordinaire sa règle non dite. Si ça bute, si ça perd sa vitesse, ça expose ce non-dit, ça dénude la relativité de la règle. Avec Stein, ce qui est joué, c’est le coup du débit asséché, le poissement des vitesses, l’obstruction aux logiques désincarnées, l’incorporation aux corps de la lecture, par enkystement fibreux, de la conscience de ses propres limites.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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