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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Les émeutiers » (Philippe Huet)

Luttes sociales au Havre en 1920. Intense et noir.

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Publié en 2015 chez Rivages, le quatorzième roman de Philippe Huet, longtemps grand reporter au journal historique Paris Normandie, avant ses débuts en littérature en 1989, à quarante-sept ans, allie une nouvelle fois, après notamment « Les quais de la colère » (2005), ses fines connaissances de l’histoire normande et de celle des mouvements sociaux, en France et ailleurs.

Victor Bailleul appuie comme un damné sur les pédales, avale la pente du pont Denis-Papin au sprint.
– Oh ! On n’est pas au Véld’Hiv ! gueule l’un de ceux qui peinent dans son sillage.
– T’es pas en balade non plus !
Ce n’est pas le moment de lui chercher des crosses. Ses gosses ! Ils lui ont pris ses gosses. Ou c’est tout comme. Il était obligé, ils l’ont obligé. L’évidence ne lui est apparue que ce matin, quand ils ont quitté la maison. Jusque-là, leur départ ne constituait qu’une péripétie, qu’un épisode de la lutte. Pas marrant, certes, mais rien n’était marrant dans un grève. C’était dur, et il fallait être dur. C’est ce qu’il tentait de démontrer pour convaincre Antoinette. Et puis, il y a eut ce matin… La colère est montée en lui, par bouffées de plus en plus violentes, et maintenant il est en rage. Quand il y pense, et là, il ne pense qu’à ça, il a des envies de tuer. De les tuer. Victor veut bien tout supporter, tout encaisser du moment qu’il est responsable. Prendre des coups, donner des coups, c’est dans la logique des choses. La lutte, c’est la lutte. Les patrons d’un côté, les prolétaires de l’autre. Mais les enfants, qu’est-ce qu’ils ont fait ? S’attaquer aux enfants, c’est s’attaquer à l’innocence. Est-ce juste de vouloir les affamer ? De les arracher à leurs mères ? Au moment d’embrasser Henriette et Marcel, il s’est senti anéanti, vidé de toute énergie, comme assommé par un coup de massue. Prêt à renoncer, à se renier. Ce n’est pourtant pas son tempérament. Mais Dieu que c’était dur. Pas seulement à cause des gosses, mais à cause d’Antoinette aussi, dont on voyait bien à travers ses sourires un peu paumés qu’elle avait une tête à pleurer. Quand il y pense, et il ne pense qu’à ça, la révolte dévore Victor jusqu’aux entrailles. Il brutalise sa bécane, et si les copains l’emmerdent d’un peu trop près, ce sera le même régime.

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Grève à Limoges (1905)

Le Havre, 1920. Alors que la sortie de l’économie de guerre, durant laquelle des fortunes énormes se sont constituées ou renforcées, menace les profits exceptionnels auxquels les patrons capitalistes et leurs actionnaires se sont habitués, les métallurgistes sont en grève pour obtenir quelques maigres augmentations de salaire, qui leur sont désormais systématiquement refusées, grève que leurs ennemis sont bien décidés à vaincre et à pourrir par tous les moyens, sans céder afin de ne pas créer un précédent qui pourrait s’étendre à d’autres métiers et à d’autres villes, les regards du pays se fixant de plus en plus, au fil des jours, sur la grande cité portuaire et ouvrière.

Des Forges et Chantiers à la réparation navale du quartier des Neiges, la pampa du prolétaire s’étend jusqu’à l’estuaire. Sombre capharnaüm où s’empilent pêle-mêle familles et machines, tout juste séparées par une ruelle, un grillage ou un terrain vague. Car hors l’usine, la vie ici ne vaut pas un clou. « Et avec, elle ne vaut pas lourd non plus, songe Victor toujours d’une humeur massacrante. Tu dors, tu te lèves, tu te couches, tu bosses, tu pointes, tu fais des gosses parce qu’il faut bien renouveler le cheptel, tu touches une paie de misère qui te laisse à poil les quinze derniers jours du mois, fait de toi un mendiant de l’épicier, un suppliant de l’huissier dont tu dois lécher le cul alors que tu voudrais lui mettre la tête au carré. Pas seulement la sienne d’ailleurs. Tu as envie de bousiller tout le monde, l’univers entier, même le mec que tu croises par hasard dans la rue, qui n’y est pour rien, parce qu’à ce moment-là, un volcan explose dans ta pauvre caboche… Et le comble, c’est que tu pleures lorsque cette salope d’usine te vire, qu’il n’y a plus de boulot, et que tu n’as qu’à fermer ta gueule…
Rengaine du labeur et de l’exploité.

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Grévistes jouant aux cartes dans la cour d’une usine occupée en région parisienne (1936) ®Keystone

Retrouvant les accents de cette littérature prolétarienne de l’entre-deux guerres, celle d’un Henry Poulaille par exemple, que sut si bien documenter et célébrer Michel Ragon, Philippe Huet assemble, dans une écriture sans fioritures mais pleinement efficace, une superbe galerie de personnages pour nous conter la dureté de ces conflits sociaux guère éloignés de nous, et dont l’actualité nous rappelle régulièrement à quel point ils n’ont hélas rien d’anachronique.

On songera sans doute aussi à la beauté de « La route du sang » (2001) de Theo Hakola, à propos des cruelles émeutes ouvrières et des fusillades de masse de l’Idaho des années 1890-1900, ou, beaucoup plus près de nous, à la puissance somptueuse du « GB 84″ (2004) de David Peace, à propos de la dernière grande grève des mineurs britanniques, et de leur écrasement par Margaret Thatcher. Il est bien ainsi un art de la violence de classe et de la manipulation socio-politique qui ne s’est jamais vraiment perdu, dont Philippe Huet témoigne ici avec une certaine réussite.

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À propos de charybde2

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