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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Vert Palatino » (Gilda Piersanti)

Deuxième enquête romaine de Mariella De Luca, au cœur du plus long immeuble du monde.

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Vert Palatino

Publiée en 2005 au Passage, la deuxième des quatre « saisons meurtrières » de l’Italienne vivant à Paris Gilda Piersanti poursuit au printemps ce que « Rouge abattoir » avait démarré en hiver, et propose donc la deuxième enquête (racontée) de Mariella De Luca, sa policière issue de l’Aquila pour venir se confronter au crime de la capitale, personnage que j’avais découvert initialement, avec plaisir, dans sa sixième intervention, « Roma Enigma », sur les conseils d’une consœur libraire estimée partageant le prénom de l’auteur.

L’enquête démarre avec la disparition d’une fillette habitant le Corviale, le plus long immeuble du monde avec ses 957 m de longueur, dans les quartiers sud-ouest de Rome, curiosité architecturale à la sociologie désormais bien complexe, au sein de laquelle les équipes du commissaire D’Innocenzo, et au premier chef la brillante et fantasque Marielle, auront fort à faire pour comprendre de quoi il retourne exactement.

La pluie, oubliée le temps de grimper les dix étages du bloc numéro 3, dévalait la petite pente au-delà de la grille. Elle avait déjà fait demi-tour lorsqu’elle entendit crisser l’acier : on avait oublié de refermer à clé. Un déferlement de gouttelettes s’abattit sur son visage comme pour la défier d’aller plus loin. Tant pis, le mal était fait, elle n’allait pas se laisser impressionner par la baignade.
Le déluge durait depuis trois semaines, Mariella n’était pas de ceux qui se réfugient sur l’Arche. Et puis elle avait toujours eu cette obsession de la pluie : ça lui plaisait de voir le ciel se vider de toute son eau et la terre s’en imprégner, s’en abreuver, s’en imbiber jusqu’à la recracher comme une éponge hors d’usage. Le Tibre ne cessait de monter, il atteindrait bientôt des niveaux historiques. Déjà les journaux faisaient resurgir dans leurs chroniques la fameuse crue de 1900 ; cet acharnement torrentiel hantait le sommeil des riverains.
Par un temps pareil, qu’allait-elle faire sur les terrasses, la petite Sara ?
Les pigeons avaient fui le sommet des demi-cylindres translucides bleu pétrole qui scandaient la façade de béton. Ici, ils se hissaient plus haut que dans les autres quartiers de la ville. Dans l’intention de l’architecte, ces demi-cylindres placés devant les cages d’escalier de chacun des cinq blocs de Corviale devaient s’éclairer comme des phares dans la nuit. Marielle n’ouvrit pas son parapluie tout de suite. (…)

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Le bruit de la pluie couvrait maintenant celui des téléviseurs allumés pour le match retour du derby Lazio-Roma. Ce dimanche soir, à Corviale comme dans tous les autres quartiers de la ville, les ménages sacrifiaient au plus respecté des rituels. Le match était retransmis en direct sur la chaîne payante Stream ; réunis chez leurs amis abonnés, les tifosi partageaient des instants de communion intense comme à l’époque des premiers postes de télé, quand le public vouait un culte à Lascia o raddoppia ou Il Musichiere.
Pour peu qu’on l’eût initiée, Mariella aurait elle aussi volontiers participé à la fébrilité ambiante. Et choisi son camp. Sauf que personne ne semblait s’émouvoir de son incompétence en matière de football, en ce printemps de scudetto attendu jusqu’à la déraison. Elle n’osait pas demander à ses collègues un cours abrégé de tifoseria ; d’ailleurs, elle avait vite compris que la passion du foot n’est pas question d’apprentissage, mais bel et bien prédisposition opiniâtrement cultivée au virus du ballon rond. Elle ressentait parfois une certaine sympathie envers tous ces malades, tout en les considérant comme des aliens.

Je me suis attaché un peu plus encore, avec ce deuxième volume, à cette enquêtrice inhabituelle, obstinée et parfois inconsciente, mais redoutablement habile, qui ne dévoile que très doucement ses propres fêlures et traumatismes, tandis qu’elle développe aussi des relations contrastées au sein de son nouveau commissariat romain.

Si la peinture sociale et politique reste ici relativement discrète, surtout par rapport à de nombreux auteurs italiens de « noir », la subtilité du rendu de l’intrication entre culture populaire et culture savante, dans chaque quartier de la ville, est particulièrement réjouissante.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Gilda Piersanti

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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