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Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » (Tiago Rodrigues)

La violence a-t-elle sa place dans la lutte pour un monde meilleur ? Entre farce et tragédie, une provocation poétique et politique parfaitement réussie.

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Catarina

Scène 1
Sud du Portugal, 2028. Sur scène, un homme est assis en bout de table. C’est le fasciste, joué par Romeu. Il y a d’autres chaises vides autour de la table. Marco, Beatriz, Rui, Isabel et António sont sur scène. Marco a des écouteurs. On entend la musique. Personne ne semble se soucier de Romeu.
MARCO, au public. – Les gens passent leur vie à éteindre des feux. Ils courent, ils s’épuisent à les éteindre. Mais c’est très rare qu’ils pensent : « Je vais mettre le feu, je vais provoquer un incendie, je vais tout brûler. » C’est important. Brûler, c’est important. Brûler, c’est ne pas savoir ce qui va arriver. L’incendie est imprévisible. C’est là toute la beauté des flammes. Qui éteint un feu sait comment tout cela se termine. Un nuage de cendres et de soulagement. Qui provoque un incendie interroge l’avenir. Le risque, l’incertitude et l’espoir. Les flammes ont leur volonté propre. Il n’y a pas de maître au changement. Qui allume un feu peut finir brûlé vif.
(D’autres personnes entrent en scène.)
Elles arrivent.
PEDRO, ouvrant la porte de la maison. – Je vais chercher le déjeuner.
Il sort.
MARCO, au public. – Tous les ans, nous nous retrouvions ici. Dans cette maison entourée de chênes-lièges où a vécu la première d’entre nous. Un jour par an, nous cessions d’éteindre des feux. Un jour par an, l’une d’entre nous provoquait un incendie. Il y a des choses qu’on ne peut faire qu’entre personnes du même sang. Si j’avais su que j’allais brûler ce jour-là, quelle musique aurais-je écoutée ? Quelle musique pour brûler ? Les voilà.

Tous les ans, depuis soixante-dix ans, la famille se réunit au grand complet, quelles que soient les circonstances, dans cette cabane située au fin fond de la forêt portugaise. L’occasion de se voir, bien sûr, de cuisiner, de manger et de boire, d’échanger projets, anecdotes et nouvelles. L’occasion surtout, chacune et chacun se prénommant unanimement Catarina durant ce week-end particulier de l’année, de tuer un fasciste, habilement et discrètement kidnappé, en souvenir, en hommage et en vengeance de l’ancêtre Catarina tuée par eux en 1954, et des meurtres si nombreux perpétrés par la même clique, encore aujourd’hui, qu’elle soit au pouvoir ou non. Pas n’importe quel petit fasciste ordinaire, non, mais chaque fois que possible l’un de ces responsables attisant la haine et créant leurs projectiles humains à coups de diatribes télévisuelles et d’éditoriaux pernicieux.

Cette année, c’est Romeu, un des députés-phares, et des plus radicaux, du parti d’extrême-droite qui s’infiltre d’année en année davantage dans la vie politique institutionnelle de la démocratie portugaise post-dictature, qui a été choisi, et tandis qu’il attend, ficelé sur sa chaise, que l’on veuille bien enfin s’occuper de lui, les préparatifs du rituel vont bon train, dans une atmosphère à la fois solennelle et bon enfant. Mais au moment d’agir, la jeune Sara, qui doit officier pour la première fois, malgré les encouragements familiaux, est prise de doutes…

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RUI. – Vous voyez ? C’est ce que je me tue à vous dire. De la bonne nourriture. Ce paysage. Un gîte rural, ici. Vous n’imaginez pas le succès que ça aurait. Toi, Catarina, mon frère, tu cuisinerais de cette façon, uniquement les recettes de notre mère. Toi, Catarina, ma sœur, tu t’occuperais de la paperasse, tu pourrais tout faire depuis Lisbonne et venir là de temps en temps. Et moi, je ferais du charme, j’accueillerais les clients, j’organiserais tout. L’oncle Catarina serait notre associé silencieux. Des bungalows au cœur de la suberaie. Que du développement durable…
ISABEL. – Provisoire, tu veux dire ? Si c’est toi qui « organises tout »…
RUI. – Fais-moi confiance. Ce business est garanti.
ISABEL. – Te faire confiance ?
RUI. – Je t’ai déjà laissée tomber ?
ISABEL. – En affaires ?
RUI. – Ce n’était pas « te laisser tomber ». Je ne contrôle pas l’économie angolaise.
ISABEL. – Ça, on l’a compris.
RUI. – On devrait vraiment y réfléchir.
PEDRO. – J’aimerais mieux pas.
RUI. – Je veux dire : je trouve dommage qu’on ne profite pas mieux de ce terrain.
PEDRO : – On en profite. Maintenant.
RUI. – Ça ne coûterait rien d’essayer.
ISABEL. – Si. Du temps et de l’argent.
RUI. – « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Brecht. Il n’était pas homme d’affaires, mais c’était un génie.
PEDRO. – La maison est ici. J’y vis. La terre est ici. J’y travaille. Vous venez quand vous voulez. La maison est à vous. La terre est à vous. Il n’y a rien à changer. C’est très bien.
ISABEL. – C’est simple, la vie, non ?
PEDRO. – Ça peut l’être, Catarina, ma sœur.
ISABEL. – Pour certains, ça l’est vraiment, Catarina, mon frère.

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Créée en 2020, traduite en français la même année par Thomas Resendes et publiée aux Solitaires Intempestifs, « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » est certainement à date la pièce la plus directement politique, et la plus volontairement provocante de Tiago Rodrigues, deux ans avant la magnifique « Dans la mesure de l’impossible ». La question de la violence illégale en réponse à une menace directe ou un peu plus rampante vis-à-vis de la démocratie et de la justice n’est pas une question légère, bien évidemment, mais en choisissant de la traiter sur une étroite ligne de crête entre tragédie et farce, et en l’inscrivant profondément dans une histoire de famille presque ordinaire par ailleurs, le dramaturge portugais actualise en beauté et en intelligence une tradition décapante dans laquelle s’était aussi illustré voici quarante ans le grand Dario Fo de « Klaxons, trompettes et… pétarades ». En utilisant ici ses sept personnages, membres de la famille assemblés autour du huitième, muet et impuissant pendant la plus grande partie de la pièce, pour passer en revue subtilement (et souvent de manière paradoxale), avec une époustouflante vivacité, et sans transformer la maisonnette pleine d’odeurs de cuisine, au milieu des bois, en salle de conférences, les différentes argumentations possibles autour de ce dilemme de longue date qu’est la place de la violence dans la lutte pour un monde meilleur. Et comme l’espérait bien l’auteur, qui le confiait dans un entretien à l’époque, la provocation devient bien, ici, aussi poétique que politique, et d’une puissance assumée.

« Les minorités doivent comprendre à qui appartient ce pays, et si ça ne leur convient pas, qu’elles s’en aillent. » Ces mots ont été prononcés par ce pitre devenu Premier ministre. Et c’est cet homme-là, que tu as eu le courage de kidnapper, qui a écrit leur discours. Et ils ont gagné les élections. Les gens ont voté pour ces mots-là, Catarina, ma sœur. À présent, nous avons un gouvernement fasciste. Ils peuvent les nommer comme ils veulent : « extrême-droite », « populistes », « nationalistes », « droite radicale »… Je n’en peux plus de les entendre répéter que : « Non ! Ah non, mademoiselle ! Vous ne pouvez pas dire fasciste, parce que le fascisme est un mouvement historique. Il faut être précis » ; ou bien : « Ils ne sont pas fascistes puisqu’ils croient au libre-échange » ; ou alors : « Les traiter de fascistes est une façon de radicaliser le discours et de polariser inutilement la société »… On a déjà entendu tout ça. Pendant des années. Mais maintenant, ils sont arrivés au pouvoir. Qui sont-ils alors ? Qui sont-ils réellement ? Ce qu’ils ont toujours été : des fascistes. Et l’homme qui est attaché là-bas est leur chantre.

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À propos de Hugues

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