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Notes de lecture 2022, Nouveautés

Note de lecture : « Château de cartes » (Miguel Szymanski)

Dans la brume électrique de la corruption plus ou moins feutrée aux plus hauts niveaux de la société portugaise, en affaires comme en politique, un enquêteur pas comme les autres tente de se frayer un juste chemin.

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Château

Un jour comme les autres, elle aurait passé la matinée à la maison à boire du thé. Sa chambre n’ayant ni stores ni rideaux aux fenêtres, dès les premières lueurs du jour, elle se réveillait en ouvrant subitement les yeux. Mais ce matin-là, elle était sortie tôt, un thermos en inox et en verre sous le bras, rempli de son thé préféré, un Darjeeling floral et léger. Elle achetait du thé en vrac tous les trois mois à la Casa Pereira da Conceição, une célèbre boutique de thé et café au centre-ville de Lisbonne. C’était l’un des points d’orgue de sa vie sociale. Les petits vieux qui tenaient le magasin, qu’elle connaissait depuis qu’elle était petite, n’étaient plus. Le dernier avait disparu en début d’année. À présent, c’était une jeune femme qui accueillait les clients, aussi avenante et souriante qu’une hôtesse de l’air. Durant le court trajet qui menait à l’entrepôt, elle croisa un homme s’apprêtant à remonter dans sa voiture de livraison de pain après avoir accroché un sac en papier kraft à la porte de l’épicerie d’en face. Il la suivait d’un regard intéressé. Elle lui fit un signe de tête. En ce matin de printemps, elle était étonnamment de bonne humeur. Le soleil frappait son visage. Il n’y avait personne d’autre dans la rue. Elle hésita. L’homme au pain répondit par une grimace libidineuse. Le doute n’étant pas permis, elle réprima son envie de traverser et de lui mettre une paire de claques. Elle lui aurait bien cassé la figure. Cela n’aurait pas été très compliqué si elle l’avait voulu. Malgré sa maladie, la musculation et les arts martiaux qu’elle pratiquait chaque jour entre 15 heures et 19 heures auraient largement suffi pour faire disparaître la mimique répugnante de son visage. Mais elle ne voulait pas attirer l’attention. Ces jours-ci n’avaient rien d’ordinaire.
L’heure était enfin venue de mettre son plan en pratique. Elle était presque arrivée à l’entrée de l’ancien entrepôt, avec sa façade vieux rose dont une partie de la peinture s’était écaillée au fil du temps. Le bâtiment était décoré de hauts-reliefs et de pierres de taille, il s’agissait d’un ancien dépôt de marchandises appartenant à une demeure seigneuriale. L’entrée était légèrement en retrait de la route, sur un large trottoir pavé, en partie cachée par les arbres tropicaux de Lisbonne. Elle regarda le ciel bleu à travers les branches vertes et luxuriantes des majestueux tijuana tipu. Devant le portail en bois, verrouillé par un lourd cadenas, se démarquait de la blancheur des pavés une date en pierres bleuâtres : 1922.
Elle avait trois jours pour terminer la « chambre d’hôtes ». Tout devait être parfait pour accueillir l’homme qui devait l’occuper. Elle déverrouilla le cadenas qui attachait l’imposante chaîne couverte de rouille et s’assura qu’aucun passant ne la remarquerait. Il faudrait alors qu’il s’arrête au niveau des deux arbres qui flanquaient l’entrée.
Elle disposa les outils sur un plan de travail et vérifia minutieusement la machine à souder. Tandis qu’elle s’affairait, de sa bouche sortaient des paroles haineuses à la manière d’incantations. Ses tempes transpiraient. L’homme qui avait détruit sa vie méritait le châtiment qu’elle préparait. Il avait arraché ce qu’il y avait de meilleur en elle comme on arrache de la mauvaise herbe. Il avait semé la destruction derrière lui, provoqué la maladie. C’était un assassin, sans aucun doute. Il avait des dettes à régler et le temps était venu de passer à la caisse.

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Plongés dès les premières pages dans les mystérieux préparatifs anonymes d’un enlèvement (ou d’une résidence forcée) qui ne n’est pas moins, alors que les détails alarmants foisonnent rapidement, nous assistons ensuite à la disparition d’António Carmona, financier richissime qui fait figure de véritable pilier de l’establishment portugais, avec sa société financière Banco de Valor Global, ou BVC (qui, nous dit-on tout de suite par irruption dans un sinistre, cynique et un peu affolé monologue intérieur, pourrait bien n’être qu’une vaste pyramide de Ponzi, digne d’un Bernard Madoff à l’échelle appropriée). Dans le début de panique qui traverse, en murmures et en chuchotements, les milieux d’affaires et les instances politiques lisboètes (aux liens croisés sans doute trop nombreux pour le bien réel de la communauté), Marcelo Silva entre en scène.

Marcelo repensa à sa décision. Avoir renoncé à la liberté du journaliste indépendant pour intégrer le pesant appareil d’État le mettait mal à l’aise. Je vais être le super flic. Un sourire sarcastique s’afficha sur son visage.

Tout juste débarqué de Berlin, propulsé à la tête d’une nouvelle unité judiciaire spéciale en charge du crime économique d’importance et de la répression des grandes fraudes (dont la multiplication semble donner le vertige à une bonne partie du nouveau gouvernement portugais du moment), Marcelo Silva, auréolé d’une gloire ambiguë d’incorruptible « anti-système », se préparait justement à enquêter sur le BVC, à la suite d’un rapport interne alarmant que les habituellement fort complaisantes autorités de tutelle ont laissé échapper imprudemment, presque par inadvertance pourrait-on dire.

Avec le temps, la liste des restaurants où il allait déjeuner ou dîner s’était réduite comme peau de chagrin. Le nombre de cigarettes qu’il fumait chaque semaine également. Marcelo n’avait jamais été un grand fan des établissements à la mode, le japonais constituait une exception étant donné que la cuisine nippone était indéniablement devenue très tendance à Lisbonne. Vingt-cinq ans auparavant, Marcelo était entré pour la première fois dans un restaurant japonais, un sushi bar à Düsseldorf, et il avait détesté l’ambiance yuppie qui régnait à l’intérieur.
À l’époque, il suivait un cursus d’Etudes africaines à l’Université de Bochum, ancien centre névralgique de l’acier et du charbon en Allemagne. Marcelo passait ses journées dans une usine occupée avec une centaine de camarades, des soft punks aux post-hippies, avec la ferme intention de transformer ce lieu en centre culturel. Mais il refusait de dormir dans un sac de couchage dans le hangar aux machines ennemi, suscitant l’indignation des autres « squatteurs » (tous les soirs il rentrait dormir chez lui). Marcelo estimait également important de connaître les habitudes et le cadre mental de leurs adversaires, les spéculateurs immobiliers, les traders et autres capitalistes du même genre. Même si cela devait l’obliger à manger du poisson cru et des algues, ou à dépasser largement le budget mensuel de la carte de crédit alimentée par sa mère pour payer les livres, le loyer, les courses et les droits d’inscription.
Après ses nuits à la maison, Marcelo retournait dans le chaudron révolutionnaire, propre et parfumé, son keffieh palestinien autour du cou. Un morceau de tissu qui faisait fureur dans le sushi bar dont il devint, peu à peu, un client régulier, au nom de ses recherches pour appréhender la stratégie de l’ennemi, le libéral motivé par le plaisir facile que procurait le profit.

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« Château de cartes », publié en 2019 et traduit en 2022 par Daniel Matias chez Agullo, est le deuxième roman du journaliste économique portugais Miguel Szymanski, (également auteur d’un essai et d’un recueil de contes contemporains) et le premier de la série policière « Marcelo Silva » désormais en cours.

Menée de main de maître, avec une verve caustique et précise et une attention portée aux dimensions culinaires de l’existence qui pourrait évoquer, dans un tout autre contexte, le cheminement du Pepe Carvalho de Manuel Vázquez Montalban dans les coins et recoins de l’Espagne post-franquiste, ce polar financier, rusé et implacable, met évidemment sérieusement à mal l’image trop idyllique d’un Portugal où il ferait si bon vivre aux yeux des Européens, ceux du surplomb nord-européen tout particulièrement. Entre souvenirs d’une longue époque salazariste toujours prêts à remonter à la surface lorsqu’une opportunité se présente (on songera sûrement au relativement récent « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » de Tiago Rodrigues) et affairismes toujours à l’affût (dès la Révolution des Œillets si vite trahie, comme sait nous le rappeler régulièrement le grand Antonio Lobo Antunes), c’est un chemin étroit et sinueux, teinté d’un véritable humour caustique et d’une belle tentation du vertige, que nous invite à parcourir avec grand brio Miguel Szymanski.

Marcelo était prêt à essayer de faire les choses autrement. Il était impératif qu’un changement se produise, pour le bien de sa santé mentale.
Était-ce la peur de vivre la fin de sa vie émotionnelle qui l’avait poussé à accepter de jouer à un jeu où l’attendait la défaite ? Son statut de célibataire lui pesait-il ? Il avait vécu des histoires avec des cocaïnomanes, des catholiques intégristes ou des femmes en souffrance. Leurs traces s’effaçaient peu à peu. Le besoin de changement constituait-il un symptôme de la crise de la quarantaine ?
Marcelo voulait se purifier par le travail, même si cela signifiait être trituré par la grande machine administrative. Et même s’il avait choisi la pire administration possible. La bureaucratie d’État est un être vivant complexe, composé de plusieurs organismes reliés entre eux, se ramifiant dans une myriade d’organes, gérés par d’innombrables cerveaux et un vaste système nerveux central, souffrant de schizophrénie, du trouble de personnalité multiple, d’Alzheimer, de Parkinson, de polyarthrite rhumatoïde, d’ostéoporose et d’une fièvre dépensière pathologique profitant à un pourcentage minime de la population. Au Portugal, tout le système était « animé » – Marcelo fronça les sourcils, en quête d’un terme plus adéquat, une déformation de journaliste… – par des fonctionnaires fonctionnellement analphabètes à la base, des cadres intermédiaires peu qualifiés et des dirigeants de haut niveau ayant leur propre agenda.
Certes, il bénéficierait de moyens importants, mais Marcelo pressentait qu’il serait impossible de défaire les mailles criminelles entremêlant le monde de la finance et les milieux politiques, les grandes fortunes privées et les pouvoirs publics toujours moins indépendants. Au moment où il prendrait ses fonctions, il n’aurait que deux options : se plier progressivement aux pouvoirs installés ou devenir une cible à abattre pour les hauts gradés de la police judiciaire, les procureurs, les gendarmes de la bourse, les bureaucrates de la Banque centrale du Portugal et des organismes de contrôle du secteur bancaire, ainsi que pour les politiques et gouvernants corrompus. Pour ce qui était des entreprises et de l’élite financière, Marcelo deviendrait persona non grata s’il devait refuser de se faire acheter. En d’autres termes, Marcelo conserverait peu d’amis.
Tout était-il écrit d’avance ? Perdrait-il dès la première bataille en vue l’indépendance qui lui avait été garantie ? L’invitation faite par le procureur général de la République, un ami de longue date de la famille de Marcelo, avait été définie en concertation avec deux membres du gouvernement et un haut responsable de l’Intérieur. La nature de son poste, temporaire et transversal, et le budget alloué lui conféraient, à première vue, une bonne base de travail. Si tout se passait bien, si le crime en col blanc reculait pour de bon grâce à son action, il pourrait toujours s’exiler à la fin de son « mandat ».

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