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Notes de lecture 2021

Note de lecture : « Noir canicule » (Christian Chavassieux)

24 heures de fournaise sous le brûlant soleil et dans la sécheresse des nuits de l’été 2003, 24 heures d’entrelacement machiavélique de trames inattendues, 24 heures de noirceur surgissant là où on ne l’attendait certainement pas.

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Canicule

Henri ce matin-là. Henri comme chaque matin n’avait pas eu besoin de réveil. L’arrivée du taxi n’en était pas la cause. Il ne dormait presque plus. Levé avant la Marie, avant le fils, avant les chiens, les hirondelles, les chats et toutes les bêtes, il ouvrait les yeux chaque matin sur la promesse d’une sale journée.
Il se dirigea vers la glace, s’attarda sur son reflet. C’est moi, s’interrogea-t-il, oui c’est moi. Comment suis-je devenu cela ? Il y avait devant lui une tête décharnée, un chiffon de peau froissé sur un crâne. J’étais un homme vivant, je coupais les arbres. Quand était-ce ? Je sentais le cal de mes mains, je buvais le blanc frais dans la poussière des foins, j’allais, mon chien au côté, chasser dans les bois. Personne ne m’a prévenu, ni mon père ni mes oncles, et voici que je suis cette gueule de tombeau. Il écarta la vision de ses ancêtres en cortège devant lui, confusion de spectres aux faces pareilles, pour mieux tenter de discerner dans ses yeux de givre la couleur dérobée. Sa bouche le fascinait aussi, lèvres crevassées, dents ruinées. Un lit sec dans une terre assoiffée.
Un spasme tordit son visage. Il passa rapidement le gant de toilette sur sa grimace, pour prendre vite ses médicaments avant que la douleur ne soit insupportable. Dans le lit, le corps de la Marie gronda. Henri ouvrit le tiroir, prit le semainier et en extirpa de ses doigts malhabiles les gélules, une, deux, les comprimés, un, deux, trois, quatre…
Derrière les volets clos, la nuit de l’été comptait son temps, la nature prenait sa respiration avant la grande canicule du jour. Une chaleur exceptionnelle qui l’exténuait, lui ôtait le souffle et dépiautait les gestes, ajoutait l’usure à la douleur. Ils avaient bien insisté pour avoir une voiture climatisée. Plus de mille kilomètres aller-retour, c’était cher, mais ça valait la peine.

Août 2003. Il fait chaud, très chaud, partout en France ou presque. Alors que l’état de canicule va (certains diront : enfin) être déclaré officiellement du fait de la vague d’hospitalisations et de décès alors en bonne voie de submerger le système de santé du pays, certaines personnes particulières vont vers leur destin, en le sachant ou non, en partie ou en totalité. Pourtant, des situations presque ordinaire continuent de se produire. Un grand-père fait un malaise, et son épouse désemparée doit s’en remettre à sa fille, toujours décisive mais géographiquement éloignée, ou à son fils, réputé moins fiable mais tout proche. Un couple d’agriculteurs retraités du Roannais doit impérativement se rendre à Cannes, en une longue course de taxi. Leur fils cadet, modeste continuateur de l’exploitation familiale, alors que son aîné a su réussir dans la bien plus prestigieuse viticulture, s’interroge sur son avenir. Cette course de taxi même est comme une petite aubaine pour la conductrice professionnelle, que son mari (le fils du grand-père mentionné plus haut, par ailleurs) a quitté l’année précédente pour une femme beaucoup plus jeune, et dont la fille aînée, désormais adolescente, lui cause quelques soucis. Des mondes minuscules sous la chaleur écrasante. Mais sont-ils si anodins ? C’est à voir, et Christian Chavassieux, diabolique, saura extraire une insoutenable noirceur de cet épisode caniculaire, là où on l’attend sans doute le moins.

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Chavassieux

Le taxi réduisit son régime. Lily aborda un chemin de terre en pente brutale et les cailloux fusaient sous les roues avec un bruit de torrent. Il était cinq heures, la forêt buvait la lumière des phares et les grands douglas asphyxiaient la route entre leurs falaises noires.
France Info ressassait les flashes de la nuit. L’urgentiste Patrick Pelloux en appelait à l’armée et à la Croix-Rouge maintenant, les effets de la canicule s’étaient mués en catastrophe nationale. Tous ces morts… Lily coupa le son. Les suspensions de son taxi tout neuf travaillaient pour compenser les cahots. Surgit dans les phares un nouveau carrefour, marqué d’une croix rouillée sur son socle de grisaille. Et un panneau enfin, éclaboussé par les phares : La Conche, lettres gercées par la dislocation des planches sur quoi on les avait tracées.
La pente s’accentua, obligeant à une reprise sévère jusqu’en haut de la côte. Enfin, un point de lumière électrique perça la nuit. Encore quelques crachotements de graviers et la ferme apparut. Une de ces bâtisses des monts de la Madeleine, à la frontière entre le Roannais et l’Auvergne, plantées comme des tiques dans le flanc des coteaux, basses de corps, large chef de tuiles, cours fermées où macéraient purin et chiures de volailles. La nature du point de lumière se révéla : une ampoule pendue devant l’étable, encroûtée de fientes d’hirondelles. La ferme n’avait pas connu d’amélioration visible depuis sa création. Murs gangrenés, balcons délabrés, tout y avait plus de cent ans. C’était une relique, un objet archéologique, presque un souvenir déjà. Lily coupa le moteur. Des ombres rôdaient autour de la voiture, mouvements furtifs ponctués de grognements. Lily n’aimait pas les chiens de ferme, qui vous contournent, queue basse regard sournois, pour mieux vous choper les mollets. Une fenêtre éclairée tout près promettait une réaction rapide, mais le secours ne vint pas du bâtiment d’habitation : l’étable s’entrouvrit et la carrure d’un homme se découpa dans un trait de néon. Il s’avança vers la voiture, gueulant pour que se taisent les chiens, balançant ses pieds bottés dans la pénombre. Les gardes s’éloignèrent et Lily put sortir. Elle lança un bonjour que le paysan lui retourna. Il poussa devant elle la petite porte et Lily pénétra dans la cuisine.
Ses deux clients se trouvaient là, levés à son entrée dans un bruit de carrelage raclé. C’était un couple de vieux paysans. La vieille était, des joues brûlées aux chevilles débordant des chaussures, une succession de rondeurs pliées par étages, comprimées dans une robe des dimanches noire, discrètement rehaussée de fleurs au col et aux manches, qui convient à toutes les cérémonies. Elle vint serrer la main de Lily. « Bonjour, madame. Vous avez trouvé facilement ? – Oui, oui, je connais bien le coin. » Elle eut à peine conscience d’avoir menti. Lily ne connaissait qu’une route, ici, qu’elle prenait pour se rendre chez Antoinette. Dans l’idée d’établir une connivence, elle ajouta : « Ma grand-mère habite à cinq kilomètres de là. » La vieille ne réagit pas. Dure d’oreille, conclut Lily. Le petit vieux s’approchait maintenant au milieu de ses raideurs. Hors le mimétisme de sa tenue des grands jours, il était l’opposé de sa femme ; une peau fripée agencée sur un squelette, et la peine dans chaque geste. Lily s’avança pour lui épargner d’autres pas et empoigna sa main décharnée. Contact glacé, rêche. Le regard transparent du vieux émergea de l’ombre de sa casquette, enfoncée jusqu’aux oreilles. « Vous êtes bien à l’heure, c’est bien. On va pouvoir y aller. » Sa voix avait arpenté la gorge depuis le fond, grasseyait entre les dents disjointes. Lily reconnut une voix de cancéreux. La même que celle de son père, fumeur indécrottable, vers la fin. Elle analysa instantanément la course de ce jour comme un dernier voyage.

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Après notamment deux belles incursions dans le champ science-fictif avec « Mausolées » (2013) et « Les nefs de Pangée » (2015), et un détour redoutable du côté du roman historique avec « L’affaire des vivants » (2014), Christian Chavassieux continue de se jouer des genres établis, de leurs frontières et de leurs codes, en nous offrant un étrange et pénétrant roman noir. Ancré pour partie dans ce Roannais qu’il connaît particulièrement bien, « Noir canicule », publié chez Phébus en mars 2020, repris en poche chez J’ai Lu en juin 2021, joue subtilement avec nos nerfs et, plus que tout, avec nos attentes de lectrice et de lecteur en mobilisant pour nous perdre ce décor brûlant de 2003 qu’avait aussi utilisé, d’une tout autre manière, le Mathias Énard de « Remonter l’Orénoque », en construisant mine de rien plusieurs échafaudages machiavéliques sous couverts de monologues intérieurs et de points de vue joliment arrangés, et en s’assurant avec brio que les errances intérieures ou autres des personnages produisent le moment venu leurs effets de choc et d’apaisement, aussi à contre que nécessaire.

L’autoroute, enfin. La confluence de chaque nouvel accès régénérait le flux des véhicules. Des dizaines de voitures devant, derrière, sur les côtés. Des bolides qui klaxonnent de loin, fusillent le rétroviseur d’une série d’appels de phares et passent en trombe : des camions brinquebalants, chahutant leur fret à toute allure, de la ferraille lancée au pas de charge. Le baptême du feu, visiblement, pour les clients de Lily, mâchoires serrées, sourcils relevés. Marie exprima le sentiment du couple en blâmant tous ces gens qui descendent à toute vitesse vers le Midi. Lily expliqua qu’en réalité il y avait beaucoup de personnes qui empruntaient cette voie pour simplement aller travailler à Saint-Étienne, mais Marie restait sur son idée. « Pourquoi aller chercher plus de soleil ? Ils sont fous ! » Elle ne comptait pas leur minuscule équipage dans le lot de ces Parisiens sous-alimentés et prétentieux, elle ne le dit pas avec ces mots mais asséna deux ou trois de ses vérités ainsi sur les vacanciers, forcément parisiens. « Des vacances, nous, on n’en a jamais eu, hein Henri ? (Henri opina, toussa pour s’éclaircir la voix ; suivit une pénible série d’expectorations, que sa femme tentait de couvrir en élevant la voix) Deux ou trois fois seulement, on est sortis de nos montagnes, depuis qu’on est mariés – Vous êtes mariés depuis combien de temps ? » demanda Lily, sans véritable curiosité. Le couple se concentra sur un laborieux calcul. Marie s’exclama, tandis qu’Henri avait sans doute renoncé : « Cinquante-six ans, ça fait ! » Suivirent diverses considérations sur la difficulté de vivre à deux et, fatalement, la question de Marie : « Et vous, vous êtes mariée ? » Lily répondit que oui, et se demanda simultanément pourquoi elle ne disait pas (n’avouait pas) qu’elle était séparée, terme étrange quand elle le prononçait ainsi, au singulier. « Vous êtes mariée depuis longtemps ? » Évidemment, c’était la question corollaire. Elle répondit vingt ans, la durée de leur couple, s’épargnant d’expliquer qu’ils avaient été concubins la moitié de ce temps, et qu’ils n’étaient plus ensemble depuis un an. Elle anticipa la question suivante, inéluctable : « Nous avons deux filles, une de sept ans, l’aînée a quatorze ans » Henri enchaîna : « Nous, deux garçons. Des hommes maintenant, bien sûr. Le cadet, Bernard, qui était à la ferme tout à l’heure, et son frère aîné, qui est viticulteur sur la côte roannaise. Vous savez ? Le domaine de Maussan ? un bon vin. C’est lui. Lui, il a réussi. » Lily ressentit l’injustice des mots du père Maussan avec autant d’acuité que s’ils lui avaient été infligés. Son premier amour, celui pour lequel elle était partie de chez elle à seize ans et demi, était un garçon également déprécié, sous-estimé par rapport à ses autres frères. Il en souffrit, la fit souffrir à cause de son besoin de reconnaissance, de sa soif d’amour exclusif, leur fit payer à tous deux cette blessure jusqu’à la rupture. Elle ne connaissait pas le fils cadet de ses clients, mais se sentit immédiatement de la sympathie pour cet homme condamné à s’occuper de la ferme et au mépris qu’il endurait en silence depuis toujours.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Noir canicule » (Christian Chavassieux)

  1. Edna O’Brien « James & Nora, Portrait de Joyce en couple »
    avec en postface
    de Pierre-Emmanuel Dauzat, l’autre traducteur, intitulée « Le Yiddish de James Joyce ».

    Les choses sont ce qu’elles ont en littérature. C’est un peu comme dans le jeu des sept familles. Il faut distinguer le père et la mère, quelquefois des personnes additionnelles au couple, les enfants et enfin les œuvres. Tout cela avant de comprendre comment ces dernières se sont formées, ont évolué et parvenues à leur stade actuel. Ainsi dans la famille Joyce, il y a tout d’abord la bibliographie de l’écrivain, quelquefois savante. On dira scholar pour ce qui concerne les anglo-saxons pour faire référence aux lecteurs souvent chenus que leurs études ont permis de décortiquer les différents stades de la vie de l’auteur ou de sa famille. C’est quelquefois exhaustif et ennuyeux à lire. Mais cela fournit souvent un éclairage différent de la façon dont les œuvres furent conçues (voyage, difficultés conjugales, besoin urgent de financement, logorrhée maladive, …). Pour des auteurs réputés difficiles, il y a deux cas de bibliographies, l’un pour tenter d’expliquer ce que le lecteur aurait dû comprendre, l’autre pour replacer ce qui a été compris dans un contexte, forcément adéquat.
    Survient le cas de James Joyce (1882-1941). La complexité augmente, bien que le couple soit simple (James et Nora Barnacle) sans compter les additifs (l’écrivain étant concentré sur son œuvre). Les deux enfants (Giorgio et Lucia). Auxquels il faut rajouter les doubles du couple (Moly Bloom, Stephen Dedalus) du frère Stanislaus ou le petit fils Stephen, ou encore les amis comme Alfred H. Hunter de même qu’un étudiant italien Ettore Schmitz, plus connu sous le pseudonyme de Italo Svevo. Ces deux derniers serviront de modèle pour le personnage de Leopold Bloom.
    Pour une bibliographie quasi exhaustive de James Joyce, on se reportera aux deux tomes de Richard Ellmann « Joyce » traduits par André Cœuroy et Marie Tadié (1987, Tel #118 et 119, Gallimard, 518 et 574 p.). On lira également le « James Joyce » de Edna O’Brien traduit par Geneviève Bigant-Boddaert (2002, Fides, Autrement, 241 p.), ou la version plus personnelle de Philippe Forest « Beaucoup de Jours, d’après Ulysse de James Joyce » (2011, Editions Cécile Defaut, 478 p.)
    « Nora – La Vérité sur les Rapports de Nora et James Joyce » de Brenda Maddox, traduit par Marianne Véron (1990, Albin-Michel, 564 p.) est une bonne biographie de Nora Joyce, la femme de James Joyce. On y trouve aussi des éléments sur la vie des enfants Lucia et Giorgio. Egalement sur ce sujet, le romancé et très contre-versé livre de Annabel Abbs « La Fille de Joyce » traduit par Anne-Carole Grillot (2021, Editions Hervé Chopin, 416 p.). Mieux vaut se référer au livre de Brenda Maddox et à celui de Carol Loeb Shloss « Lucia Joyce, To Dance in the Wake » (2003, Bloomsbury, 561 p.).
    Sur le couple, on peut se reporter au « James & Nora, Portrait de Joyce en couple » de Edna O’Brien, traduit par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat (2021, Sabine Wespieser Editeur, 92 p.). Cet ouvrage est suivi par une intéressante postface d’une trentaine de pages de l’un des traducteurs, Pierre-Emmanuel Dauzat, intitulée « Le Yiddish de Joyce » qui éclaire le lecteur européen, plus familier au mélange des langues. On y découvre les processus de fusion-mélange des 17 langues utilisées par James Joyce, sources de problèmes pour les traducteurs et quelquefois d’incompréhension pour les lecteurs.
    Edna O’Brien n’a jamais caché son admiration et son goût pour la chose écrite que lui avait procuré la lecture de James Joyce.

    Le petit opuscule de Edna O’Brien est suivi d’une remarquable postface de Pierre-Emmanuel Dauzat, l’autre traducteur, intitulée « Le Yiddish de James Joyce ».

    Le titre tout d’abord. On a beaucoup glosé sur la religion de James Joyce, à savoir s’il était circoncis ou non. La scène de la plage dans laquelle Stephen Dedalus se promène sur la plage de Sandymount et au moment où Gerty MacDowell renvoie un ballon égaré, en retroussant légèrement ses jupes. Puis, l’esprit échauffé, elle offre aux yeux indécents de l’inconnu en costume noir le spectacle de ses cuisses et de ses dessous, jusqu’à l’extase. Stephen qui en profite pour se masturber semble ne pas être circoncis.
    Par ailleurs James Joyce identifiait « sa mère à l’Eglise Catholique, qu’il tenait pour fille de cuisine de la chrétienté ». D’ailleurs il n’a jamais caché son aversion pour la religion. De même qu’il quitte son pays, et avec lui « le patriotisme, la pisse-au-vent philosophique, la filouterie, la vacuité et la diarrhée verbale qui réservait le sentiment à Dieu et aux morts ».

    Ceci dit, le Yiddish est ici utilisé comme un exemple de mélanges des langues, tel qu’il a été conçu et utilisé dans la MittelEuropa. L’auteur relève l’utilisation dans ses livres de pas moins de 17 langues. Un peu comme le Yiddish. L’opuscule de Pierre-Emmanuel Dauzat s’ouvre sur une comparaison avec Humpty Dumpty, ce qui n’est pas rien. On se souvient de sa discussion avec Alice à propos du sens et de l’utilisation des mots « Quand j’utilise un mot, il signifie exactement ce que j’ai décidé qu’il signifie, ni plus, ni moins ». Voilà qui est clair, du moins dans le jargon de Humpty Dumpty.

    En fait cela signifie que le lecteur a ou interprète un texte selon ses propres critères, et qu’une lecture unique ne saurait suffire. D’autant plus, que « le plus évident devient étranger. Y compris dans sa langue maternelle ».
    Reste la question qui trouble Pierre-Emmanuel Dauzat. « En quel sens Joyce pouvait-il chercher à être incompris, lui qui mettait tant de scrupule à s’assurer que les critiques saisissaient bien ses intentions ? »
    Il semble que l’alliance entre Edna O’Brien, Aude de Saint Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat ait bien fonctionné. Edna qui voyait en Joyce un « funnominal » Pierre-Emmanuel Dauzat relève par la suite des assonances entre « deepbrow funding » et « De Profundis » ou « Adeste fideles » devient « dusty fidelios », de même que la « Panther monster » dissimule mal le « Pater Noster ». autre coups de pieds de l’âne à la religion catholique, apostolique et romaine, un peu comme la salade du même nom qui peut devenir batavia au gré des baptêmes hollandais.
    Comment faut il encore traduire le « Finnegans Wake » qui débute par « erre revie, pass’Evant notre Adame, d’erre rive en rêvière » (riverrun, past Eve and Adam’s) et qui se termine par « Au large vire et tiens bon lof pour lof la barque au fond de l’onde de l’ » (A way a lone a last a loved a long the). On retrouve là la théorie des cycles chère à Giambattista Vico (Philippe Lavergne précise « recourante via Vico par chaise percée de recirculation »
    Ou comment encore traduite les mots de 100 Lettres qui parsèment « Finnegans Wake » comme « bababadalgharaghtakamminarronnkonnbronntonnerronntuonnthunntrovarrhounawnskawntoohoohoordenenthurnuk! «
    « D’où l’autre intraduisibilité : dans sa propre langue, avec la quasi-certitude de ne jamais être sûr de se comprendre soi-même, tel un archéologue arpentant les reliquats d’un vestige d’habitat paléolithique »

    « Et si Joyce écrivait Yiddish » parce que Joyce pratique une langue, « comme le yiddish », « formée de toutes les langues », la « langue maternelle devenue à elle-même inconnue, unheimlich ». L’intérêt étant que dans ce yiddish, la traduction se fait à l’infini. A peine terminée, elle recommence en un mouvement perpétuel, rejoignant ainsi à nouveau les idées de Vico.

    Publié par jlv.livres | 13 août 2021, 07:16
  2. la suite sous forme de ce qui précède

    Pour conclure, provisoirement, ces différentes lectures au sujet de la famille de James Joyce, il reste à aller voir les parents. Pour le fils, l’écrivain, il y a la très complète bibliographie de Richard Ellmann « Joyce » (1987, Tel #118 et 119, Gallimard, 518 et 574 p.) ou le « James Joyce » de Edna O’Brien traduit par Geneviève Bigant-Boddaert (2002, Fides, Autrement, 241 p.).
    Pour la jeunesse de James Augustine Joyce, on se fiera à « Stephen le Héros » (1948, Gallimard, 240 p) qui deviendra plus tard « Portrait d’un artiste en Jeune Homme ». On lira aussi le livre de Stanislaus, le frère « My Brother’s Keeper. The early Years » (1958, Faber & Faber, 272 p.)
    Sur le couple, on peut se reporter au « James & Nora, Portrait de Joyce en couple » de Edna O’Brien, traduit par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat (2021, Sabine Wespieser Editeur, 92 p.) ou à « Nora – La Vérité sur les Rapports de Nora et James Joyce » de Brenda Maddox, traduit par Marianne Véron (1990, Albin-Michel, 564 p.).
    Pour la fille, Lucia, toujours le livre de Brenda Maddox, mais aussi, à part le très contreversé et romancé livre de Annabel Abbs « La Fille de Joyce » traduit par Anne-Carole Grillot (2021, Editions Hervé Chopin, 416 p.), l’ouvrage de Carol Loeb Shloss « Lucia Joyce, To Dance in the Wake » (2003, Bloomsbury, 561 p.).
    Il restait donc les ascendants. Pour le père, John Stanislaus Joyce, il existe un petit livre de John W. Jackson et P. Costello « John Stanislaus Joyce: The Voluminous Life and Genius of James Joyce’s Father » (1998, St Martin’s Press, 493 p.).

    Donc John Stanislaus Joyce (1849-1931) est le père de James Joyce, l’ainé, et premier des 10 survivants d’une fratrie qui s’étale sur 11 années, avec la mère Mary « May » Jane Murray (1859-1903). Il est dit que le père John a souffert d’avoir été fils unique, d’où son désir de rattraper la chose par son déploiement de virilité. James et ses frères l’appellent affectueusement Pappie. Il descend d’une famille Joyce avec un James Augustine Joyce, marié à une Ellen O’Connell. La plupart de ces ascendants avaient leurs portraits à l’huile qui garnissaient en 1939 les murs de leur appartement au 34 rue des Vignes à Paris, avant de déménager à l’Hotel Lutétia, puis à Zurich, laissant derrière eux cette galerie de famille. Il y a cependant des doutes sur l’authenticité de ces portraits et du peintre en cause, John Comerford, un peintre de Cork.
    Tous ces ancêtres sont originaires du Joyce Country dans l’ouest de l’Irlande. Le nom même de Joyce dérivant du breton Iodoc, un diminutif de Iudh, qui signifie « lord ». Une origine différente vient de Joyce Country (Dúiche Sheoighe), une région à cheval sur les comtés de Galway et Mayo, toujours dans l’ouest de l‘Irlande. Dans cette région, les premiers colons, du nom de « Seoige » en celte, s’établissent dans ce qui formera plus tard le « Connacht Gaeltacht ». La colonie s’établit sur la Joyce River, dans la Maum Valley à l’ouest du Lough Mask. La Joyce River se jette ensuite dans le Lough Corrib sur les rives duquel se trouve la Cong Abbey, lieu de sépulture du dernier « High King of Ireland », soit Roderick O’Connor (Ruaidhri Ua Conchubair), dont on retrouve trace dans Finnegans Wake. Ce dernier roi est mort en 1198, après avoir succédé à son père Turloch O’Connor. Tous deux ont combattu l’invasion des anglo-normands lors de la conquête de l’Irlande (cf FW 11).
    A côté de ce Joyce Country se trouve le Ashford Castle, siège de la famille Guinness, qui tire ses titres d’une petite ile nommée Ardilaun. John Stanislaus Joyce a toujours prétendu que le premier Lord Ardilaun, soit Sir Arthur Edward Guiness, a tout d’abord été battu aux élections par les Joyce. On retrouve cette opposition, marquée par de l’ironie « Chateaubouteille de Guiness » (chateaubottled Guiness), (toujours dans FW ch 11)

    Pour la petite histoire, les Joyce se marient ensuite avec les O’Flaherty, devenant alors plus irlandais que les irlandais eux-mêmes. Le plus renommé est un certain Thomas Joyce, marié à une Nora O’Brien. Le frère de cette dernière, Roland a été le confesseur de Edward II, le roi anglais, homosexuel notoire le plus connu (1284-1327). A ne pas confondre avec Edward III the Confessor (1002-1066) seul roi anglais à avoir été canonisé.
    Pour en revenir aux grands-parents de James Joyce, donc à James Augustine Joyce, marié à une Ellen O’Connell, la fortune ou le rang social provient surtout du côté des O’Connell. Le 4 juillet 1849, Ellen accouche d’un garçon John Stanislaus et empoche 10 guinées, une belle somme, pariée par un ami pour qui aurait le premier fils. Ce sera un enfant unique, et seulement le troisième fils dans la succession.
    On peut se demander si cet enfant ne fonde pas une suite sur un socle de sentiment sexuel, ou plutôt de son absence. En effet, par la suite, John Stanislaus se révélera avoir une fécondité pour laquelle les Joyce étaient réputés, alors que le O’Connell, dont Daniel, le plus proche parent, l’étaient en négatif. John Stanislaus se vantait de ne pouvoir jeter une pierre sur un mur d’usine à Cork ou à Kerry sans frapper un batard du Libérateur (ainsi se désignait il).

    Pour sa vie publique, John Stanislaus se rapproche du politicien nationaliste Charles Stewart Parnell, bien que la liaison adultérine de ce dernier avec Kitty O’Shea lui ait fait grand tort. A la mort de Parnell en 1891, Joyce se retire de la politique et mourra en 1931 à l’âge respectable de 82 ans. Sa femme meurt bien avant en 1903.
    Pour ce qui est des années parisiennes de la famille Joyce, James prenait soin de se montrer en famille, se faisant peindre avec son fils Giorgio et son petit-fils Stephen, avec le grand père, montrant ainsi quatre générations successives. La mort de John Stanislaus coïncide à quelques mois près avec la naissance du petit-fils Stephen, pour lequel James Joyce écrira le poème « Ecce Puer ». « Un enfant dort / Un viel homme est mort / Oh père abandonné / Pardonne à ton fils ! ».

    La rupture avec le père se fait cependant en 1904, lorsque James et Nora partent, pour Zurich, puis finalement Trieste et Pola. Leurs études respectives, inachevées devaient en faire des médecins la vocation du père se dilue tout d‘abord dans le chant, ténor apprécié. Son fils Stanislaus l’admirait. Après son engagement auprès du parti de Parnell, il a une charge, une véritable sinécure qui lui rapporte 500 £ par an. Mais il est accusé d’indélicatesses pour avoir quelque peu confondu les cotisations et sa poche. Il se met alors à boire. Ces scènes sont racontées dans le livre de Stanislaus « My Brother’s Keeper » et fournissent un éclairage spécifique sur la famille. « Mon père était encore au début de la quarantaine, un homme qui avait fait des études universitaires et n’avait jamais connu un seul jour de maladie. Mais même s’il avait une famille nombreuse de jeunes enfants, il n’avait aucun sens des responsabilités envers eux ». Tout est dit ou presque en deux phrases. Insouciance du père. Insouciance, plus tard, du fils. Et la situation ne s’arrange pas à partir de 1903. « Quand Pappie est sobre et relativement à l’aise, il est facile avec des échanges agréables bien qu’il soit enclin à soupirer et à se plaindre et à ne rien faire. Sa conversation est évocatrice et humoristique, ridiculisant sans méchanceté et acceptant la paix comme un élément de confort. » En avril 1904, il écrit : « Quand il y a de l’argent dans cette maison, il est impossible de faire quoi que ce soit à cause de l’ivresse et des querelles de Pappie. Quand il n’y a pas d’argent, il est impossible de faire quoi que ce soit à cause de la faim, du froid et du manque de lumière ». C’est dit sous une autre forme, mais montre bien la dépendance de la famille aux humeurs et boissons des parents. Les scènes sont parfois à la limite du sordide. On comprend que James ait eu envie de quitter l’Irlande. Ainsi en 1904, « Pappie est ivre depuis trois jours. Il a crié car il se faisait botter le cul par Jim. Toujours un seul mot. « O Oui! Frappez-le, nom de Dieu ! Lui casser le cul d’un coup de pied, lui casser le cul ensanglanté de trois coups de pied. O Oui! Juste trois coups de pied ! » Et ainsi de suite à travers une obscénité torturante. J’en ai marre, j’en ai marre ». Décidément, les scènes ayant pour dialogue un « Oui » sonore ne sont pas que l’apanage de Molly, ou ne sont pas totalement sorties de l’imagination de James. Le 6 août, il nota qu’« il n’y a pas de dîner dans la maison ». Le journal de Stanislaus se termine à ces dates, remplacé par un journal tenu par Charlie, le plus jeune frère. Mais les scènes deviennent de plus en plus insupportables.
    Total, après le départ de James avec Nora pour l’Italie, Stanislaus s’embarque pour Trieste pour rejoindre son frère, et Charlie part à Boston.

    Après la mort de sa plus jeune fille, Mabel, à l’âge de 18 ans en 1911, John Stanislaus « ne pouvait plus supporter de vivre avec ses filles et leurs reproches, dits et non-dits. Ses relations avec eux tous étaient maintenant devenues activement hostiles dans les deux sens. » De 1920 jusqu’à sa mort en 1931, il vécut seul dans une pension de famille, où il semble qu’il entretenait des relations cordiales avec la propriétaire. Ces dernières années de sa vie, il ne revoie pas ses fils, ceux-ci n’ayant aucune raison de retourner en Irlande. Tout ce qui restait dans la chambre du vieil homme à sa mort, a rapporté le mari de la propriétaire, était « un vieux costume, un manteau, un chapeau, des bottes et un bâton » et une copie de la pièce de James Joyce « Exilés ».

    Publié par jlv.livres | 17 août 2021, 06:56

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