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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Le dit du mistral » (Olivier Mak-Bouchard)

Fable mythologique et récit archéologique, un réenchantement magique et poétique du quotidien, à la gloire sauvage du Luberon.

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Si le lecteur veut comprendre comment toute cette histoire a pu arriver, il ne doit pas avoir peur de remonter dans le temps. S’il se limitait au réel qui baigne chacune de ses journées, il risquerait de ne pas saisir le fin mot de tout ce qui va suivre, ou pire encore, de ne pas y croire du tout. Il comprendrait à la rigueur le comment, mais le pourquoi lui échapperait. Il serait comme un de ces touristes qui, les jours de crue du Calavon, n’en croient pas leurs yeux et se demandent comment un si petit rataillon peut se transformer en quelques heures en fleuve Amazone, aussi large que violent. Les Anciens lui diront que forcément, c’est lié au relief du pays : une cuvette, une vallis clausa en entonnoir dont le Calavon est l’unique réceptacle en temps de pluie, vous comprenez.
Oui, si le lecteur veut vraiment comprendre, il doit remonter jusqu’à la création du monde. Pas celle que tout le monde connaît, mais bien celles des légendes du coin, celle que l’on raconte aux enfants d’ici pour qu’ils s’endorment.

Nid montagneux aux frontières de plusieurs mondes, berceau mythique et terrain de jeu favori d’un vent méditerranéen bien particulier, vrai-faux château d’eau provençal aux sources rares et précieuses et aux eaux vives volontiers torrentueuses, tapi au-dessus de la Durance et gardé par le mont Ventoux, le Luberon incarne encore aujourd’hui, au-delà des clichés touristiques rabotés et des villégiatures de luxe qui l’envahissent depuis plusieurs dizaines d’années, un terroir de nature quasiment mythologique. En lui offrant sur mesure une cosmogonie légendaire, nourrie de fables bien réelles et d’inventions pleines de ruse, en y inscrivant une histoire archéologique et un envahissement du quotidien par un merveilleux secret, jusque dans le drame de la sécheresse et des incendies, Olivier Mak-Bouchard, avec ce premier roman publié en 2020 au Tripode, lui a offert – et à nous par la même occasion – un cadeau inattendu et somptueux, bien à la hauteur d’une géographie hors normes.

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J’éteignis les phares et sortis de la voiture. C’est toujours un moment particulier : les lumières des phares ne vous montrent que l’obscurité, et vous n’entendez pas les bruits de la nuit. La portière ouverte, c’est un nouveau monde qui se révèle, comme lorsque l’on met un masque et que l’on plonge la tête sous l’eau. Il fait plus frais. Vous ne voyez pas la montagne tout de suite, vos yeux ne font pas encore la différence entre le noir étoilé et le noir océan du massif. Une à une, les étoiles timides se dévoilent. La lune fait apparaître les sommets puis les crêtes, et la masse du Luberon se laisse enfin deviner. On ne le voit pas vraiment, mais on sent qu’il est tout autour, avec ses bruits qui ressemblent à des murmures, ses taillis profonds qui résistent au regard, ses bêtes que l’on devine de sortie pour profiter de la fraîcheur. C’est angoissant : l’obscurité et le silence cachent mal tout ce qui est là, qui épie, aux aguets, mais qui demeure invisible.
Je reste deux ou trois minutes accoudé à la voiture, pour apprécier la présence du mont. En journée c’est différent : il y a les rendez-vous qui n’attendent pas, le cagnard qui assomme, la lumière qui fait plisser les yeux. Là, c’est mon heure de solitude, une rivière noire que l’on traverse en abandonnant sur l’autre rive les problèmes de la journée.
Enfin, solitude, c’est beaucoup dire : c’est toujours à cet instant que le Hussard vient tournicoter dans mes jambes.
Le Hussard est arrivé dans ma vie dans des conditions assez surprenantes. Il y avait au fond du jardin un vieux J7, bourré de ronces et de mauvaises herbes. Un samedi matin, le téléphone sonne, c’est monsieur Sécaillat, notre voisin du bout du chemin.
« Je vais porter à la déchetterie toute une remorque de cochonneries, et si ça vous dit, j’en profite pour embarquer aussi votre J7. »
J’ai hésité : ce camion datait de mon grand-père, qui s’en servait pour charger les cagettes le jour du marché, avec moi par-dessus. Malgré les ronces et les mauvaises herbes, il était une part de mon héritage. Je répondis non, ma femme Blanche dit oui au nom de la lutte contre le tétanos, et le vieux J7 partit.
Nous regardions l’épave disparaître avec monsieur Sécaillat dans le virage lorsque le Hussard apparut, remontant notre chemin bordé de chênes-kermès. J’ai demandé plus tard à monsieur Sécaillat s’il avait aperçu ce chat quand il remorquait le J7, il me répondit que non, et que d’ailleurs il ne l’avait jamais vu dans le coin. Il s’en serait souvenu : le Hussard est un gros chat tout blanc, à l’exception de ses pattes qui sont noires, des coussinets jusqu’aux genoux. C’est pourquoi nous l’avons appelé le Hussard : on aurait dit un chasseur alpin pourvu de grandes bottes de cuir noir, et longeant le mur de la Peste. Toujours est-il que, ce jour-là, de son pas cadencé et martial, le Hussard remonta notre chemin, nous doubla sans coup férir, et s’avança jusqu’à notre porte d’entrée. Il nous attendit sur le paillasson, fier de son nouveau titre qu’il nous restait à apprendre : maître des lieux.

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Hanté de citations directes ou indirectes de Henri Bosco, de Pierre Magnan ou de Jean Giono (de hussards en cavaliers de l’orage, et de rois sans divertissement en batailles dans la montagne), distillant avec malice et poésie les expressions en langue provençale, « Le dit du mistral » se laisse apprivoiser – comme le chat aux bottes noires qui pourrait faire figure, à plus d’un titre, de véritable héros du roman – sans se départir de sa jolie distance féérique au quotidien, enchaînant mine de rien les repères historiques celtiques et spéculatifs dignes de ceux du Jean-Philippe Jaworski des « Rois du monde » et les considérations culinaires d’une gastronomie locale évoquant le meilleur de Peter Mayle, les méandres savoureux des législations en matière de fouilles et d’extensions de permis de construire et les chemins tortueux du nature writing et des espèces menacées, les souvenirs accumulés dans les lacets du mont Ventoux (où, comme nous le rappelait encore récemment Michel Jullien, des choses subtilement décisives peuvent se produire) et les légendes qui y parcouraient hier encore les veillées.

Qui de nous deux allait donner le premier coup de pioche ? On se regardait avec monsieur Sécaillat, ne sachant pas trop par quel bout commencer. Il était beaucoup plus manuel que moi, et risquait d’abattre le plus gros du travail. Mais c’était mon idée, et planifier la suite des opérations retombait sur mes épaules. C’était un sentiment étrange, partagé entre l’excitation de la découverte et la crainte de l’interdit.
En dix jours, les éboulis avaient séché, perdant au passage leur aspect de brèche spatio-temporelle. Il ne faisait pas un soleil éclatant, mais le temps restait doux. Septembre est le meilleur mois pour apprécier le Luberon, ex aequo avec octobre. Les foules estivales ont déserté et les villages redeviennent des citadelles imprenables. Le thermomètre redescend. La lumière est plus douce. La nature s’enfonce à reculons dans la saison, elle ne sait pas trop quoi faire. Elle hésite entre lézarder encore un moment sur les pierres calcaires ou se préparer pour les rideaux de l’automne. Parfois, on voyait encore un morceau d’écorce s’accrocher à la vie, remonter les rainures du pin et se mettre à chanter : c’était une cigale qui refusait de s’enterrer et voulait accompagner le beau temps jusque dans ses derniers jours. Le Hussard nous tenait compagnie pour l’occasion et se baladait sur les éboulis. Peut-être voulait-il nous montrer où creuser, peut-être voulait-il être le témoin de nos débuts clandestins.

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Comme il le confiait à Tewfik Hakem sur France Culture (ici), Olivier Mak-Bouchard, né à Apt, au pied du massif, et nourri d’une culture provençale ramifiée, voulait rendre un hommage au Luberon, à sa nature et à ses hommes, mais peut-être plus encore au tissu de légendes existantes et pouvant être imaginées à son propos : gageons qu’à la lecture vous trouverez comme moi que ce pari volontariste et original est pleinement réussi, et étonnamment attachant.

« Non, mais ma parole vous êtes complètement malades », me coupa Blanche. J’étais allé la chercher en voiture à Marignane et j’avais attendu de rentrer dans la combe de Lourmarin pour commencer à lui parler de toute cette histoire. Une frontière existe à cet endroit. Elle est invisible, mais à chaque fois qu’on y passe, j’ai le sentiment de franchir la douane. Lourmarin, c’est là où sont enterrés Camus et Bosco. Ça ne s’invente pas, c’est à croire qu’ils l’ont fait exprès, cracher sur le Panthéon pour mieux garder les portes du Luberon, cet Olympe provençal. Et puis, et surtout, à Lourmarin donc, il y a la combe.
La combe de Lourmarin, c’est le Styx, le rempart du Luberon. Elle le sépare du reste de la Provence, de la France et du monde moderne. Elle le sépare du monde extérieur, du monde réel, celui des aéroports et des autoroutes, des villes et des invasions barbares. C’est un tournicotis de virages en épingle à cheveux, de dégringolades de rochers et de falaises coupe-gorge. Bien avant que les cantonniers ne la domptent par une vulgaire départementale, elle est avant tout une belle chimère géologique.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Le dit du mistral » (Olivier Mak-Bouchard)

  1. Comètes et Perdrix de Marie Cosnay

    Avec « Comètes et Perdrix » (2011, Editions de l’Ogre », 184 p.) de Marie Cosnay, je sens que l’on va encore avoir des reproches comme quoi ce n’est ni un livre de cuisine ni d’astronomie. Eh non, et c’est plutôt une histoire douloureuse qui est narrée. Celle de deux enfants juifs, Robert et Gérald Finaly, qui après la Libération en 1945, et après que leurs parents aient été déportés et exterminés à Auschwitz, sont exfiltrés vers l’Espagne. Les deux enfants, de confession juive et de second prénom Ruben et Guédalia, ont alors 4 et 3 ans, et ont déjà été déplacés de Grenoble. Ils doivent être transférés au Pays Basque par une tante, avant d’aller en Israël. S’ensuit un imbroglio juridique qui dure jusqu’en 1954 entre l’ « Oeuvre de Secours aux Enfants » d’obédience juive, puis entre le Consistoire central et le Vatican, via l’Archevêque de Lyon et le régime de Franco en Espagne. Entre temps on a fait baptiser les gamins (on ne sait jamais). Voilà pour la partie historique, une bien belle histoire de sauvetage de deux âmes, qui n’y sont pour rien, et qui pourraient bouleverser les statistiques des entrants au Paradis. Il y a , selon le curé, « le danger des enleveurs qui veulent les prendre au Christ, les donner aux tueurs du Christ, les ravir, les kidnapper pour peupler Sion et casser des cailloux ». Décidément, on n’est pas loin des tsiganes voleurs de poules, qui ne dédaignaient pas non plus les petits enfants, les buveurs de sang juvénile lors de Brith Milah secrets, voire aussi les mêmes scènes dans les souterrains de Washington pour extraire l’adrénochrome (pas trop car cela se voit ensuite dans la teinte des yeux). Ah les si beaux textes de Wu Ming qui ont fait les beaux jours de l’ultragauche italienne et les belles après-midis de janvier de l’Altright.
    Pour ce qui est des Perdrix, ou plutôt du Rocher des Perdrix, c’est un point de passage en Espagne, à proximité du village de Biriatou, juste à coté de l’autoroute qui via Irun va en Espagne. Lieu de passage du col d’Osin pendant les guerres au-dessus du lac de Xoldokogaina où paissent encore les pottoks, chevaux sauvages. Une montagne que connait bien le passeur Joseph Susperregui, à moins que ce ne soit José del Campo, dit Ttomo, le grand franchisseur, qui « a porté le plus jeune des enfants, d’abord sur son dos, puis sur les épaules ». Un enfant du pays, un vrai qui « était né près de la Bidassoa, il connaissait donc châtaigniers, jonc, poiriers et glissements de terrain à partir de Biriatou »

    C’est tout une histoire de luttes d’influences, sur fond de peurs. Peur du communisme, du sionisme, des allemands encore proches à qui on a promis ou soumis tant de choses tues et enfouies. Peur entretenue par l’Eglise au nom du Christ et des tueurs de Christ avec encore tièdes « les cendres mêlées à Auschwitz à celles du monde qui finit ».

    « L’exil justifie l’exil, la dispersion la dispersion, on n’exile jamais, sous prétexte de les protéger, que des exilés ».

    Publié par jlv.livres | 4 mars 2021, 19:10

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