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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « La maison assassinée » (Pierre Magnan)

Une formidable tragédie policière et provençale au lendemain de la Première Guerre mondiale.

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RELECTURE

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Publié en 1984 chez Denoël, sept ans après « Le sang des Atrides » qui marquait le début de la deuxième carrière littéraire de ce fidèle disciple de Jean Giono, n’ayant pas réussi à émerger réellement dans les années 50 et 60, « La maison assassinée » restera à la fois le plus grand succès de librairie de l’auteur (décédé en 2012 à quatre-vingt-neuf ans), et l’emblème d’une écriture somptueuse dans sa noirceur allègre, représentant infiniment plus que – comme l’ont parfois dit ou écrit quelques esprits chagrins – du « polar provençal », pour atteindre une dimension puissante de tragédie classique – et néanmoins toujours incroyablement madrée.

Monge était si désorienté par les affres diverses où il se débattait qu’il avait failli aller, cet après-midi même, jusqu’à demander conseil au Zorme. Ce Zorme, c’était un homme à ne pas voir. Il était silencieux comme un corbeau. Il se trouvait à votre gauche sans que rien ne vous prévienne. Vous vous tourniez, il était là. On faisait bonne contenance en sa présence. Il fallait maîtriser son appréhension. Qu’on ait peur de lui le rendait sourcilleux.
C’était un homme qui vivait sans rien faire et qui vivait bien. L’herbe croissait sans contrainte sur le chemin qui commandait sa maison. Il pouvait lasser la clé sur la porte, le portefeuille sur la table, la daube sur le feu, le litre de vin entamé. Par des croix runiques creusées sur certaines pierres de safre, les itinéraires gitans qui se croisaient en étoile, entre le château de Peyruis et les Pénitents des Mées, s’étaient interdit les environs de cette maison. Le détour imposé s’étendait sur un pourtour d’un kilomètre.
La crainte de cet homme, nul ne savait sur quoi elle était précisément fondée. Mais si, par hasard, son nom échappait à quiconque, on eût voulu le rattraper comme un papillon pour le faire rentrer en soi. Si un enfant, à son endroit, posait une question innocente, on le rabrouait, on lui intimait l’ordre de manger sa soupe. Même la préposée à l’état civil, lorsqu’il avait besoin d’un extrait de naissance, avalait sa salive, avant de calligraphier les lettres de ce nom.

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Séraphin Monge, au physique de géant, orphelin depuis sa plus tendre enfance, élevé par les bonnes sœurs, rentre des tranchées de la première guerre mondiale en héros et rescapé aguerri, pour apprendre enfin, presque à demi-mot, de la bouche du notaire de famille lui remettant ce qu’il reste de son bien, les circonstances du drame qui anéantit sa famille vingt-trois ans plus tôt, l’assassinat sauvage de son père, de sa mère, de son grand-père et de ses deux grands frères, que l’on mit à l’époque sur le dos de trois immigrés bosniaques, tôt guillotinés en conséquence. Alors que, pour se délivrer des rêves dans lesquels sa mère le hante, il entreprend, à ses moments perdus de cantonnier, de détruire intégralement la maison de son enfance, et que les deux plus jolies filles du village entreprennent une cour assidue à son égard, les indices discordants, les confidences mal assurées et les souvenirs émergents qui semblent maintenant se multiplier concourent à induire une toute autre version du drame, et à ouvrir le chemin d’une potentielle et redoutable vengeance.

– Regarde Séraphin ! Regarde la vallée de la Bléone. On dirait qu’il y roule de la poussière à la place de l’eau ! C’est déjà sur le Couar ! Ça vient sur nous ! Dans cinq minutes…
Il n’acheva pas sa phrase. Il se produisit un petit éclair, là-bas sur les osiers nains des Iscles. Et aussitôt un bruit bizarre leur arriva dessus. C’était celui d’un tombereau de gravier qu’on aurait déversé à leurs oreilles jusqu’à les assourdir.
– Vite Séraphin ! Foutons le camp !
Burle balança sa pelle sur le tas de cailloux et s’enfuit en courant. Il était trop tard. Des grêlons gros comme des cerises lui fustigeaient les oreilles.
– Là-haut ! cria-t-il.
Il désignait du doigt deux grands cyprès qui se tordaient dans la tempête puis qui sombraient soudain invisibles. Séraphin déposa sa hie sur la berme et s’élança à la poursuite de son coéquipier.
– Attendez-moi ! Où vous allez ?
Mais Burle gravissait la pente de toute la vitesse de ses courtes jambes. La foudre le poussait littéralement au derrière. Elle ricochait à ras de terre avec ce méchant bruit de casserole en fer-blanc traînée sur les cailloux que connaissent seuls ceux qu’elle a serrés de près. Tirée par les courants d’air elle s’engouffrait sous les tunnels verts des yeuses. Elle encerclait littéralement les deux hommes, lesquels, sous le déluge solide de grêlons qui leur lacéraient les oreilles, ouvraient la bouche, suffoqués, n’osant crier de douleur, mais en ayant bonne envie.

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Si l’écriture de Pierre Magnan est rarement aussi minutieuse que celle de Jean Giono (« Un roi sans divertissement », par exemple, dès 1947, n’aurait pu souffrir les répétitions relativement fréquentes et autres petites maladresses que l’on trouve dans « Le sang des Atrides » comme dans « La maison assassinée »), il va en revanche beaucoup plus loin que son maître dans l’exploitation de la nature et de l’environnement en tant qu’éléments narratifs – et non majoritairement lyriques – justifiant a posteriori que l’on évoque parfois à ce propos les termes de nature writing à la française, et il construit merveilleusement et avec une cruauté raffinée les tenants et les aboutissants de son énigme policière, lui donnant justement cette dimension de tragédie grecque transplantée en bord de Durance, dans laquelle le rebord d’une pièce d’eau de nouveau riche ou les engrenages d’un séculaire moulin à huile pourraient devenir d’authentiques instruments du Destin. Bien que ployant presque sous le poids des secrets et des adversités, on trouve néanmoins chez Séraphin Monge une belle dose de cette légèreté qui transfigure, celle qui habite si joyeusement, à l’opposé, le formidable berger du « Farigoule Bastard » de Benoît Vincent, tandis que Pierre Magnan utilise chaque interstice de son récit – comme le fait avec grand brio Lionel-Édouard Martin dans son cruel conte « Nativité cinquante et quelques » – pour rappeler l’omniprésence de l’argent et de la quête sauvage de l’ « avoir du bien de côté », fût-ce au milieu des cadres les plus bucoliques.

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Un jour vint où la charpente de La Burlière se trouva nue, solidement arc-boutée dans les murailles, révélée en plein soleil de toutes ses poutres blondes qui séchaient là depuis des siècles.
Séraphin l’attaqua au passe-partout. Le bois vieux de trois cents ans et coupé à la bonne lune se défendait. Sous les lames qui l’éraflaient, il faisait entendre un bruit de fer. Parfois, à force de chauffer, la lame claquait dans une poutre. Séraphin en usa une demi-douzaine dans cette lutte, mais il s’obstina. Il travaillait jusqu’à minuit, même dans l’obscurité des nuits sans lune, dans la seule compagnie du murmure de la Durance parmi les Iscles.
Des piétons qui passaient, entendaient ce bruit de scie limant plus qu’elle ne mordait la charpente de La Burlière.
Un jour vint où le dernier chevron, avec cette odeur de mélèze qui apportait ici toute la montagne, acheva de brûler dans la cour aux rouliers.
La Burlière devint plus impressionnante encore, sans toiture, désarmée de sa charpente, révélant le creux de ses greniers décapités, entre les flammes de ses quatre cyprès qui rutilaient sous le vent. On eût dit un cercueil vide mais qui attendait seulement pour se refermer qu’un corps immense y fût déposé.
Alors, Séraphin s’attaqua aux génoises. Les génoises de La Burlière, c’étaient, sous l’avancée des toits, quatre festons élégants formant une guirlande d’alvéoles destinés à l’aération des greniers à fourrage. Sous presque chaque cavité de cette ruche se mussait un nid d’hirondelles.

Réalisant avec un grand brio comme une fusion alchimique entre le Jean Giono des « Grands chemins » et le Charles Exbrayat de « Jules Matrat » (hors donc de ses distrayants mais « faciles » romans policiers), plaçant le tout sous le signe conjuratoire du noir le plus hard-boiled et de la tragédie de Sophocle ou d’Euripide, Pierre Magnan nous offrait là un grand livre sous son abord aisé, et un roman qui résiste avec robustesse à la relecture attentive, durant laquelle l’honnêteté, l’habileté et la régularité des indices disséminés semble encore plus éclatante.

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Pierre Magnan dans son bureau. ® France Télévisions / culturebox

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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