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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Le grand vertige » (Pierre Ducrozet)

Un beau roman uchronique de l’échec de la lutte écologique, un tonique pour penser la nature des combats à mener encore.

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Le grand vertige

Adam Thobias a indiqué à Carlos Outamendi le fauteuil rouge à franges. Dans les deux tasses il a versé du thé qu’ils ont bu en silence. On entend des gouttes d’eau qui tombent dans le puits, quelques tuiles qui craquent. L’eurodéputé est arrivé ce matin à Brighton dans la retraite d’Adam Thobias pour essayer de l’en sortir. Un peu plus de thé ? Avec plaisir. On parle de la lumière, bien pâle à cette époque de l’année, et des canards qui aiment poser leurs becs sur le réservoir d’eau? Outamendi, après une première attaque, trop discrète, revient à la charge sur le côté, vous savez, c’est une opportunité historique, il y aura des moyens importants, une grande marge de manœuvre. Adam Thobias, les deux mains reposant sur les accoudoirs en velours, le corps long et las perdu entre les étagères en bois brut de la bibliothèque, regarde l’eurodéputé d’un air étrange dans lequel flotte de la circonspection, mais aussi, peut-être, de l’indifférence. Celui que je préfère, c’est le petit, là-bas, dit Thobias en pointant du doigt la bande de canards. Il ne sait pas, il ne sait rien, il cancane quand même. Il glisse son bec dans le puits pour tenter de boire. Bientôt, il comprendra. Outamendi boit une nouvelle gorgée de cet earl grey haute cuvée. Il a la vessie qui va exploser mais il faut qu’il tienne. Pendant un moment, le maître des lieux a semblé vaciller. Mais il s’est ressaisi et étudie à présent la baie vitrée qui s’ouvre sur un jardin triste et humide ponctué de statues mousseuses et de bégonias presque partis déjà. Une demi-heure plus tard, alors qu’ils évoquent les derniers remous au Parlement européen, Thobias dit oui, au détour d’une phrase, de sa voix grave et lointaine, sans rien ajouter mais Outamendi comprend. Est-ce l’aspect nouveau du projet qui l’a convaincu, ou bien l’enveloppe allouée – il n’en dira rien.
Et c’est un long oiseau ébouriffé, aux cheveux encore abondants malgré ses soixante-cinq ans, qui débarque trois semaines plus tard, la tête légèrement inclinée, les yeux bleus perçants, dans la grande bâtisse à moitié flinguée de la rue du Vallon, dans le centre de Bruxelles. Trois étages, des bruits de pas émis par une cinquantaine de jambes, des Mac tout juste sortis de leurs étuis, des classeurs, des cartes, des documents étalés partout. On est pleins d’idées, de projets, d’ardeur, comme au début d’une histoire d’amour.
Le nouveau bateau, dont Adam Thobias prend les commandes, porte le sigle de CICC, Commission internationale sur le changement climatique et pour un nouveau contrat naturel – CICCNCN, c’était à peu près imprononçable, on a décidé à l’unanimité de raccourcir. Une centaine de gouvernements (à l’exception notable, quoique attendue, des États-Unis de Donald Trump et de la Russie de Vladimir Poutine), d’instances internationales (principalement l’ONU, l’Union européenne et la Banque mondiale) lui ont accordé des crédits : 120 milliards en tout pour aborder le défi bio-écologique depuis un autre versant que les politiques publiques, jusqu’à présent parfaitement inefficaces.
Quelque chose est en train de se passer. Il aura fallu une suite de catastrophes, incendies, épidémies, disparition d’écosystèmes et fonte des glaces pour qu’un spectaculaire revirement s’opère. Chloé Tavernier a bien senti le vent tourner. Militante de longue date, elle s’était jusqu’alors heurtée à un mur d’indifférence et de mépris, ah ouais t’aimes les arbres et les vaches, génial, mais en 2016 quelque chose s’est débloqué et alors tout est allé très vite sous la pression d’une nouvelle vague, vive et déjà exaspérée, portant l’agneau sacrifié par leurs parents. A moins que ce ne soit tout simplement la folle température qui brûla les peaux, cet été-là, et réveilla les cerveaux endormis. Cela déboucha, autre surprise, sur la création de cette organisation entièrement consacrée à la réinvention d’un pacte naturel. Lorsqu’on proposa à Chloé Tavernier de faire partie de l’équipe, elle esquissa dans son salon de la rue des Rigoles à Paris le pas de zouk des grands jours.
– Et qui va prendre la tête de la commission ?
Elle espérait, comme tous, que l’homme ayant mené le combat pendant quarante ans rejoigne l’aventure, mais il s’était semble-t-il éloigné des affaires, fatigué de ne rien voir venir.
– Si je viens, en revanche, avait finalement soufflé Adam Thobias à Carlos Outamendi en lui serrant la main devant le seuil pavoisé de sa maison, ce ne sera pas pour le plaisir de la balade.
Et il n’avait pas menti ; attrapant sa baguette, il donna aussitôt le tempo, suivi par ses vingt-quatre collaborateurs venus du monde entier.

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Rêvons un peu : et si, à propos de réchauffement climatique et de catastrophe écologique globale qui menace de manière de plus en plus alarmante – malgré certaines prises de conscience aiguës -, constatant le manque d’efficacité indéniable de l’essentiel des politiques publiques menées en silos et sans possibilités réelles de coordination ou de vision systémique, des gouvernements et des organisations internationale, sous la pression croissante d’une opinion publique de plus en plus rebelle et de plus en plus déterminée, se décidaient à mettre en place et à financer significativement une véritable agence internationale dédiée, dotée de moyens sophistiqués d’investigation, capable de mobiliser la fine fleur des chercheurs, des analystes et des observateurs de terrain indépendants ? Dans « Le grand vertige », cinquième roman de Pierre Ducrozet, publié en août 2020 chez Actes Sud, trois ans après son excellent « L’invention des corps », ce sursaut indispensable et légèrement désespéré n’est plus une chimère, mais a déjà eu lieu, en 2016.

– Vous en pensez quoi, vous ? demande au même moment, à Paris, le ministre français de l’Environnement à sa directrice de cabinet.
– De la nouvelle commission ? Oh c’est bien, c’est très bien, dit-elle. Et surtout, ça nous fout un peu la paix.
– Ah bon ? dit le ministre en touillant son café.
– L’opinion publique est à cran, ça commence à devenir compliqué, continue la directrice de cabinet, qui se sent plutôt en forme aujourd’hui. Les gens n’ont que les mots climat et réchauffement à la bouche. Si cette commission pouvait les calmer, ce serait parfait.
– Et pendant ce temps ?
– On laisse venir, dit-elle. Et on fait passer la réforme des retraites.
– C’est brillant, dit le ministre en se brûlant la langue.

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Le mélange détonant d’espoir sincère et de colère documentée que manie avec une virtuosité certaine Pierre Ducrozet ne situe pas toutefois son noyau d’espoir là où l’on attend. Ce roman uchronique, de facto, même si c’est à quatre années près et que le point de divergence est annoncé dans les toutes premières pages avec la création de la CICC, se présente bien davantage comme la chronique questionneuse et passionnante d’un échec, malgré les moyens engagés en apparence pour le succès d’une initiative aussi globale que tard venue. Déployant avec habileté la rage fougueuse et néanmoins joueuse des éco-saboteurs d’Edward Abbey (« Le gang de la clef à molette », 1975), qui auraient disposé de quarante ans supplémentaires pour apprendre, se perfectionner et adopter certaines méthodes et moyens dignes du « Bureau des Légendes », « Le grand vertige » nous place au bord d’un précipice climatique et écologique et, comme le grand Kim Stanley Robinson le pratique, avec une technique sensiblement différente, dans sa « Trilogie climatique » de 2004-2007, nous plonge sans détours dans les méandres que savent opposer, à une vaste mobilisation des consciences citoyennes, aiguillonnées par les « meilleurs » des activistes, l’art consommé et le cynisme des lobbys économiques les plus affûtés dans le monde entier. Placé ainsi, comme son également vertigineux prédécesseur américain, à la passionnante croisée des chemins du documentaire écologique et politique pointu, du thriller d’espionnage et du zoom utopique et micro-utopique (au sens d’Ernst Bloch dans « Le principe Espérance » et de Fredric Jameson dans « Archéologies du futur »), ce roman de 350 pages explore ainsi avec ferveur, et par un tout autre angle que celui de « L’invention des corps », précisément, le choc dantesque entre les stratégies fantasmatiques d’une ultra-classe de nantis penchant bien trop majoritairement vers une forme perverse d’« après moi le déluge » et les bouillonnements désorganisés mais néanmoins fort tenaces de centaines de milliers de « hackers », informatiques ou plus largement métaphoriques : échouer encore, échouer mieux, ne jamais renoncer à se battre, même si et lorsque la crainte grandit qu’il ne soit désormais trop tard. « Le grand vertige », à la fois épique et subtil, rusé et combatif, mérite parfaitement son titre, et nous captive par la mélancolie même de ses rebonds narratifs.

L’ardeur du début était une erreur, elle le comprend aujourd’hui, assise à cette terrasse sur les hauteurs de Medellin. Elle reproduisait ce qu’elle avait lu dans les livres, tous ces vieux réflexes XXe siècle, fuite, exploration, errance, conquête. Marins, tauliers, aventuriers, tous ces gars qui avaient laissé leur dame au port pour vivre la grande vie, tous ces maudits poètes à cigares et goélettes, diplomates antisémites et chapeaux mous, les élites distinguées, la prise du monde, et ces bons sauvages si sages ayant échappé aux affres de l’industrialisation, on rejouait la même histoire, l’explorateur, le colon, le poète voyageur : c’est toute la même racaille, pense June, bonne à jeter. On va tout reprendre à zéro. L’appartenance, l’effacement, l’absence, le déplacement. Elle veut voyager XXIe. Elle voudrait trouver une manière d’être au monde qui ne soit ni prédatrice, ni autoritaire, ni arrogante. Se fondre dedans. Être partout, nulle part. Oublier le quadrillage et les grandes découvertes, opter pour le glissement, le passage en douce, l’étreinte. Oui, voilà ce qu’elle voudrait, June – autant dire qu’elle a du boulot.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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