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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « La Rédemption d’Althalus » (David & Leigh Eddings)

Le destin hors normes d’un voleur de fantasy, dans une épopée étonnante, à la tonalité hélas fort juvénile.

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19940

À la décharge d’Althalus, notons qu’il était dans une situation financière précaire et dans un état d’ébriété avancé quand il accepta de se charger du vol du Grimoire. Sobre et en possession d’un bourse dont il n’aurait pas vu le fond, il aurait posé davantage de questions au sujet de la Maison du Bout du Monde, et exigé d’en savoir plus sur le propriétaire du Grimoire.
Ce serait pure folie que de vouloir dissimuler la véritable nature d’Althalus, car ses défauts sont du bois dont on fait les légendes. Comme chacun le sait, c’est un voleur, un menteur, à l’occasion un assassin, un vantard de première et, plus généralement, un homme dépourvu d’honneur. Ajoutons que c’est un ivrogne, un glouton et un client assidu des dames de petite vertu…
À sa façon, ce mécréant est assez charmeur, malin et très amusant. Dans certains cercles, on chuchote que s’il le voulait, Althalus pourrait faire pouffer les arbres et éclater de rire les montagnes.
Mais ses doigts agiles sont encore plus déliés que sa langue, et l’homme prudent gardera toujours une main sur sa bourse pendant qu’il rit de ses plaisanteries.
Si loin que remontent ses souvenirs, Althalus avait toujours été un voleur. Il n’avait pas connu son père et ne se souvenait pas du nom de sa mère. Élevé parmi les voleurs dans les rudes territoires frontaliers, sa malice lui valut dès l’enfance d’être le bienvenu parmi ces hommes qui gagnent leur vie en transférant les droits de propriété de divers objets de valeur. En échange de ses plaisanteries et de ses histoires, les voleurs le nourrissaient et lui enseignaient leur art.
Althalus était assez malin pour avoir conscience des limites de chacun de ses mentors. Certains étaient des brutes épaisses qui s’emparaient par la force de ce qui les intéressait. D’autres, petits et secs, s’en remettaient à leur discrétion. Alors qu’il approchait de l’âge adulte, Althalus comprit qu’il ne serait jamais un colosse. À l’évidence, une carrure imposante ne faisait pas partie de son héritage génétique. Il réalisa également une chose : quand il aurait atteint sa taille définitive, il ne serait plus capable de se faufiler par de petites ouvertures pour s’introduire dans les endroits qui contenaient en général les choses intéressantes. Il serait de corpulence moyenne, mais se jura de ne jamais être médiocre. Comme il lui semblait que l’intelligence était supérieure à une force de taureau (ou à une discrétion de souris), il choisit de s’engager sur cette voie.
Au début, il acquit une modeste réputation dans les montagnes et les forêts qui bordent la civilisation. Les autres voleurs admiraient son esprit. Comme l’un d’eux l’affirma un soir dans une taverne de voleurs du Royaume de Hule : « Je jurerais qu’Althalus pourrait persuader les abeilles de lui apporter du miel, ou les oiseaux de pondre leurs œufs dans son assiette à l’heure du déjeuner. Croyez-moi, mes frères, ce garçon ira loin. »
De fait, Althalus devait aller très loin.

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Publié en 2000 (et traduit en français en 2001 chez Pocket par Isabelle Troin), deux ans après « Le Codex de Riva », qui marquait la fin – en en exposant les notes et archives de travail – de l’immense cycle des « Grandes guerres des dieux », regroupant lui-même les œuvres en plusieurs volumes les plus connues de David et Leigh Eddings (« La Belgariade » entre 1982 et 1984, « La Mallorée » entre 1987 et 1991, ainsi que les préquelles « Belgarath le sorcier » en 1995 et « Polgara la sorcière » en 1997), et trois ans avant le début de « La tétralogie des rêveurs », qui devait être la dernière publication du couple, entre 2003 et 2006, « La rédemption d’Althalus » occupe une place à part dans le foisonnement de high fantasy qui caractérise cette œuvre extraordinairement célébrée à son époque : il s’agit en effet de leur seul texte de fantasy indépendant, publié en un seul volume (en deux volumes peu épais dans l’édition française) et ne se rattachant à aucun cycle global.

Proposant de suivre quasiment l’ensemble de la destinée d’un voleur emblématique, plutôt lointain descendant du Cugel de Jack Vance, par sa faconde et sa haute estime de soi (mais sans la caractère volontairement hautement ridicule du héros de « Cugel l’astucieux » (1965) et de « Cugel saga » (1983)) que du Souricier Gris (« Le cycle des Épées », 1957-1977) de Fritz Leiber, pour citer les deux monstres sacrés historiques de la figure du voleur en fantasy, voleur propulsé à un moment donné dans le rôle de cheville ouvrière et centrale dans un conflit cosmogonique entre le Bien et le Mal (même si la théogonie ici à l’œuvre met en réalité en jeu une fratrie composée d’un dieu créateur réputé indifférent aux humains, d’un dieu conservateur devenant de facto destructeur et cruel, réputé « mauvais », et d’une déesse nourricière, attentive et pleine d’amour, considérée ainsi comme « bonne »), « La rédemption d’Althalus » souffre en partie de sa (relative) compacité, le développement des personnages présentant notamment nombre de traverses et d’ellipses auxquelles ni « La Belgariade » ni « La Mallorée » n’avaient habitué lectrices et lecteurs de David et Leigh Eddings.

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19943

Althalus lâcha quelques jurons bien choisis, puis capitula. Il se leva du banc et se dirigea vers le lit. Il s’y assit, tendit une main hésitante et toucha le pelage de la chatte pour s’assurer qu’elle était bien là.
– Tu as fait vite, constata-t-elle en rouvrant les yeux.
– Inutile de m’entêter, puisque c’est toi qui mènes la danse. Tu voulais parler ?
Elle lui fourra son museau dans la main.
– Je suis ravie que tu comprennes. Je n’essaie pas de te dresser, Althalus. Mais pour le moment, je suis un chat, et les chats ont besoin qu’on les touche. Il faut que tu sois près de moi pendant que nous parlons.
– Dois-je en déduire que tu n’as pas toujours été un chat ?
– Combien de chats qui parlent as-tu rencontré ?
– J’ai beau me creuser la tête, je ne me souviens pas de la dernière fois.
Elle éclata de rire, ce qui fut loin de déplaire à Althalus. S’il pouvait la faire rire, c’est qu’elle ne maîtrisait pas entièrement la situation.
– Il n’est vraiment pas très difficile de bien s’entendre avec moi, tu sais. Il suffit de me caresser, de me gratter entre les oreilles de temps en temps, et tout se passera bien. As-tu besoin de quelque chose ?
– Il va bientôt falloir que je sorte chasser…
– Tu as faim ?
– Pas encore. Mais je suis certain que ça ne tardera pas.
– Quand tu auras faim, je veillerai à ce que tu aies à manger. (Elle le regarda.) Tu ne croyais pas t’en tirer à si bon compte ?
– Ça valait le coup d’essayer.
Il prit la chatte et la posa sur ses genoux.
– Tu n’iras nulle part sans moi. Habitue-toi à l’idée que je resterai avec toi le reste de ta vie… Et tu vas vivre pendant très longtemps ! Tu as été désigné pour faire certaines choses, et moi pour m’assurer que tu les fasses convenablement. Ton existence deviendra beaucoup plus facile une fois que tu l’auras accepté.
– Pourquoi avons-nous été choisis, et par qui ?
La chatte leva une patte et tapota la joue du voleur.
– Nous y viendrons plus tard. Il se peut que tu aies des difficultés à l’accepter, au début. Et maintenant, pourquoi ne pas commencer ?
Elle sauta du lit, se dirigea vers la table et bondit sur sa surface polie.
– Il est temps de se mettre au travail, chaton. Viens ici et assieds-toi pour que je t’apprenne à lire.

Si le récit propose nombre de jolies trouvailles (on sera par exemple vraisemblablement surpris par la maestria de la narration exploitant militairement les couloirs de l’espace puis ceux du temps, ou par la place singulière offerte à l’amour y compris physique et à la tendresse profonde au cœur d’un roman où les horreurs ne manquent pourtant pas), il reste que la tonalité globalement assez juvénile adoptée par l’écriture peine quelque peu à emporter une pleine adhésion à ce roman, malgré sa qualité d’ensemble.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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