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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Le dernier Lapon » (Olivier Truc)

Le début d’une remarquable incursion policière, intelligente et documentée, aux confins scandinaves d’un pays qui n’existe pas, et qui se répartit pourtant sur quatre nations, le pays des Samis, autrefois appelé Laponie.

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C’était la journée la plus extraordinaire de l’année, celle qui portait tous les espoirs de l’humanité. Demain, le soleil allait renaître. Depuis quarante jours, les femmes et les hommes du vidda survivaient en courbant l’âme, privés de cette source de vie.
Klemet, policier et rationnel, oui rationnel puisque policier, y voyait le signe intangible d’une faute originelle. Pourquoi, sinon, imposer à des êtres humains une telle souffrance ? Quarante jours sans laisser d’ombre, ramenés au niveau du sol, comme des insectes rampants.
Et si, demain, le soleil ne se montrait pas ? Mais Klemet était rationnel. Puisqu’il était policier. Le soleil allait renaître. Finnmark Dagblad, le quotidien local, avait même annoncé dans son édition du matin à quelle heure la malédiction allait être levée. Que le progrès était beau. Comment ses ancêtres avaient-ils pu supporter de ne pas lire dans le journal que le soleil allait revenir à la fin de l’hiver ? Peut-être ne connaissaient-ils pas l’espoir ?
Demain, entre 11 h 14 et 11 h 41, Klemet allait redevenir un homme, avec une ombre.

Klemet Nango et Nina Nansen sont tous deux des agents norvégiens de la Police des Rennes, qui opère aux confins de la Suède, de la Finlande et de la Norvège pour gérer et pacifier les conflits, latents ou parfois explosifs, entre les éleveurs sames (qu’il faut aujourd’hui préférer à « lapons », terme péjoratif issu du suédois du XVIIe siècle) pour qui les troupeaux, aussi essentiels à leur culture qu’à leur économie, se soucient peu des frontières des hommes tracées sur ce territoire de toundras et de forêts presque aussi étendu que la France.

L’expérimenté Klemet et la fraîchement émoulue de l’école de police d’Oslo Nina n’auraient normalement à se préoccuper que de délits relativement anodins et de querelles de voisinage et de pâturage. Mais, alors qu’un sommet de l’ONU doit se dérouler prochainement, justement à propos des droits des peuples premiers, un crime particulièrement brutal et le vol d’un rarissime tampour sami ancestral vont les propulser tous deux au coeur d’un imbroglio tissé de coïncidences, certes, mais aussi de traditions, de religions, de racisme primal, de xénophobie et de convoitises minières, pour un cocktail résolument explosif.

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Nina était cambrée sur son scooter, manette d’accélérateur à fond. Les branches des bouleaux nains lui fouettaient le visage. La machine puissante grimpait la pente raide avec facilité. L’épaisse couche de neige atténuait le relief et rendait la progression plus facile. Quelques secondes seulement après Klemet, elle parvint au gumpi, à mi-hauteur d’une colline douce calée dans un léger vallon. Elle s’étonnait toujours que les éleveurs puissent vivre ainsi dans des gumpi précaires des semaines d’affilée en plein hiver, par des températures qui pouvaient descendre à moins trente-cinq, moins quarante parfois, isolés de tout, à des dizaines de kilomètres du premier village. Le vent avait forci et rien ne semblait pouvoir le freiner sur ces montagnes pelées et désertiques, même si le gumpi était légèrement à l’abri en contrebas du sommet. Elle enleva son casque, réajusta sa chapka et détailla le gumpi. Un mélange de caravane et de baraque de chantier, en plus petit. De la fumée sortait d’une cheminée en fer-blanc. Le gumpi était blanc, monté sur de gros patins qui permettaient de le remorquer. Les côtés étaient renforcés par des plaques de métal. C’était moche, mais l’esthétique importait peu sur la toundra.
Nina regardait le capharnaüm devant le refuge. La motoneige de l’éleveur, un établi sommaire pour couper du bois avec une hache plantée dans l’un des rondins, des bidons en fer ou en plastique, deux caisses métalliques posées sur une remorque de scooter, des bouts de cordes plastifiées un peu partout, et même la peau et la tête d’un renne jetées devant le gumpi. Du sang tachait la neige. Les viscères étaient étalés, au milieu de sacs-poubelle déchiquetés, sans doute par un renard. Nina passa par la porte étroite à la suite de Klemet, entré sans frapper.

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Publié en 2012 chez Métailié, le deuxième roman d’Olivier Truc (et le premier ce qui allait devenir, avec « Le détroit du loup » en 2014 puis « La montagne rouge » en 2016, la trilogie de la Police des rennes) témoigne vigoureusement de la parfaite connaissance du Grand Nord scandinave du journaliste et documentariste, correspondant permanent du journal Le Monde pour la Norvège, la Suède et la Finlande, ainsi que, plus occasionnellement, pour les trois pays baltes.

Connaissant ainsi de toute première main les complexités sociales, culturelles, économiques et politiques de ces confins parfois oubliés mais toujours hautement délicats, il se permet une rusée innovation avec la fort fictive et transnationale « police des rennes », qui lui permet non seulement de déployer avec naturel une trame transfrontalière chez les Samis qui aurait pu se révéler un rien pénalisante pour la narration sinon, comme en témoigne à sa manière le fort intéressant mais en somme moins abouti « La loi des Sames » de Lars Pettersson, publié la même année en Norvège, mais aussi de distiller progressivement auprès de sa galerie de personnages, et tout particulièrement auprès de ses deux protagonistes principaux, une épaisseur et une complexité personnelle qui fonctionne redoutablement bien.

– Vous avez la carte ?
Karl Olsen fit glisser lentement l’enveloppe vers le Français. Celui-ci en sortit le papier jauni et le déplia avec précaution. Pas de doute, il s’agissait bien d’une carte géologique. Une véritable œuvre d’art, avec l’application d’autrefois, même si Racagnal reconnut au premier coup d’œil qu’elle était le fait d’un géologue amateur. Racagnal voyait les courbes, les symboles et les couleurs, signes d’un relevé attentif et laborieux effectué sur le terrain soixante ou soixante-dix ans plus tôt. Cela éveilla en lui de nombreux souvenirs, lui qui se considérait comme un géologue de la vieille école, qui savait encore manier cahier et crayon, pas comme tous ces blancs-becs qui sortaient un ordinateur dès qu’ils voyaient un caillou.
– Intéressant, nota-t-il. Couches granitiques…
Il devint silencieux et se concentra. Une carte géologique, cela représentait des centaines, parfois des milliers d’heures sur le terrain. Pour en dresser une, il fallait savoir lire un paysage, il fallait aussi aller au-delà des apparences, voir ce qui était invisible, sous les couches de terre, de végétaux ou sous les moraines. Les cartes comme celle-ci étaient irremplaçables, car elles contenaient une foule de détails. Des détails qui étaient petit à petit éliminés au fur et à mesure que les cartes étaient modernisées et où l’on ne s’embarrassait pas de détails pour se concentrer sur les grands ensembles de roches suivant leur nature. À en juger par son aspect, cette carte-ci était le fruit direct des observations de terrain, avec une multitude de points, d’accrocs, de renvois. Une carte originale, constituée à partir de ce qu’un ou plusieurs géologues avaient vraiment vu et noté sur le terrain, avec un luxe de détails inestimables.
Un vrai géologue recherchait toujours la carte d’origine, la vieille, celle qui sentait la sueur et le temps passé. Parce que le géologue de terrain était prêt à noter la moindre petite anomalie. Et c’étaient ces petites anomalies qui faisaient les grands géologues. Il sentit son instinct de chasseur s’éveiller aussitôt, et la poussée d’adrénaline lui envoya une image forte de la jeune serveuse, Ulrika.

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Discussion

3 réflexions sur “Note de lecture : « Le dernier Lapon » (Olivier Truc)

  1. il est vrai qu’avec le réchauffement climatique dont on nous rabat les oreilles

    lapon ture à l’eau c’est beau mais plus difficile que lapon ture à l’huile (de phoque)

    je sais c’est mauvais, mais il fallait l’occasion de la placer

    Publié par jlv.livres | 3 février 2020, 17:38

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « La barbe du renne  (Olivier Noël) | «Charybde 27 : le Blog - 12 avril 2020

  2. Pingback: Juillet en BD à Ground Control (4) | Charybde 27 : le Blog - 1 juillet 2020

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