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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « La loi des Sames » (Lars Pettersson)

Par – 20° C aux confins de la Norvège, de la Finlande et de la Suède, une enquête au milieu des rennes qui révèle tout autre chose que son objet initial.

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Pays des Sames ou Samis, peuple autochtone ayant progressivement vu reconnaître ses droits à la fin du XXème siècle, la zone arctique des quatre frontières (Suède, Norvège, Finlande et Russie) que recouvre le Sápmi (terme préférable à « Laponie », qui, semble-t-il, était terriblement péjoratif à l’origine, venant du suédois « porteur de haillons ») est sans doute l’une des régions les plus fascinantes de la planète. Alors que le tourisme et les services qui y sont plus ou moins directement liés (si l’on excepte bien entendu l’activité économique engendrée par la mine de fer suédoise de Kiruna, dont nous entretenaient récemment l’intéressante série télévisée « Jour polaire » et le beau petit livre de Maylis de Kerangal) représentent désormais l’essentiel de l’économie réelle de la région, le cœur de la société sami demeure les troupeaux de rennes, leur entretien méticuleux, leur gestion et les avidités et querelles qui y sont potentiellement associées.

C’est en 2012 que le réalisateur et scénariste suédois Lars Pettersson, qui avait découvert la petite ville de Kautokeino, en Norvège same, à l’occasion d’un tournage, et qui avait été depuis lors puissamment séduit par les lieux et les gens qu’il y rencontrait, nous offrait ce premier roman, traduit en français en 2014 par Anne Karila dans la Série noire de Gallimard.

Quand je terminai ma deuxième lecture de l’enquête, il était presque huit heures du soir.
Un seul témoignage avait été consigné. On aurait plutôt dit qu’il avait atterri par hasard parmi les documents de l’enquête. Une plainte avait été déposée contre le témoin pour voies de fait, le soir même où il avait jeté à terre un jeune homme au cours d’une bagarre dans le pub. Lors de l’interrogatoire au sujet des violences, il avait mentionné en passant avoir remarqué Nils Mattis plus tôt dans la soirée.
Je me levai du bureau, restai un moment à regarder la place déserte, dehors. Quelques fenêtres étaient éclairées dans la Maison communale, le néon défectueux au-dessus du distributeur automatique de billets clignotait, fatigué. Devant le bureau de poste abandonné, une voiture était ensevelie sous la neige. Plus bas, sur le fleuve, le phare d’une motoneige vacillait telle une étoile malheureuse. Elle disparut à une vitesse vertigineuse sous le pont, soulevant derrière elle un nuage poudreux étincelant dans la lumière jaune capricieuse des réverbères.
La lampe extérieure du funérarium de l’église était allumée. Quelqu’un attendait son heure, le dégel et un temps propice pour des obsèques.

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Anna Magnusson, jeune substitut de procureur à Stockholm, est issue d’une famille same norvégienne de Kautokeino, que sa mère a quittée plutôt brutalement à vingt ans. N’ayant de sa famille d’éleveurs de rennes que des souvenirs d’enfance et des nouvelles sporadiques, elle a toutefois hérité de sa mère récemment décédée, à côté de dons précieux, d’une petite malédiction, celle de la culpabilité ressentie pour avoir choisi de s’éloigner des traditions ancestrales en choisissant le confort moderne et la liberté de la « grande ville ». Aussi, lorsque sa grand-mère lui demande de l’aide pour assurer la défense de son jeune cousin accusé de viol, elle prend quelques jours de congés et s’envole puis roule vers le cercle polaire.

Ce qui m’avait effrayée, cette nuit-là, lorsque j’étais assise dans la voiture glacée, c’était la manière dont j’avais vécu cette mise à mort. Mes actes avaient été dictés par un schéma remarquable, conservé quelque part dans on corps. Gestes, instinct et adrénaline s’étaient conjugués pour agir ensemble sans que je les contrôle. Je n’avais jamais rien vécu de semblable.
Le plus terrifiant, pourtant, ce qui me bouleversait le plus, était que cela n’avait nullement été une expérience désagréable. Au contraire. J’avais éprouvé un sentiment de satisfaction à tourner le couteau. Sentir les cartilages et les vertèbres se briser me confirmait que j’avais agi comme il fallait. Que j’avais trouvé le bon endroit sur la colonne vertébrale de l’animal.

Dans ce premier roman, l’auteur a su avec habileté et sans aucun manichéisme tracer les contours tour à tour émouvants et sulfureux d’une société ancestrale confrontée à d’inexorables mouvements de fond, qui affectent le quotidien et les âmes. Aussi rusé pour déjouer certaines attentes du « polar anthropologique » que le fut par exemple Tony Hillerman avec sa police tribale navajo, et aussi subtil pour décrire les paysages du grand froid et leur impact sur les êtres (on songera sans doute ici  aussi bien à la Sandrine Collette de « Six fourmis blanches » qu’au Pete Fromm de « Indian Creek »), Lars Pettersson nous offre un beau roman, qui donne diablement envie d’être comparé désormais  au travail d’Olivier Truc, sous les encouragements chaleureux de mon amie et ex-collègue Gilda, qui avait su inviter à la librairie Charybde ce correspondant français du Grand Nord scandinave.

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « La loi des Sames » (Lars Pettersson)

  1. et une nouvelle nouvelle irlandaise

    Sarah Davis-Goff est née et travaille à Dublin aux Editions Tramp Press, qu’elles ont fondé avec Lisa Coen en 2014. Si vous avez un manuscrit, évitez de l’envoyer avec une lettre d’accompagnement commençant par « Dear Sirs » ou si vous avez des références, uniquement provenant d’auteurs mâles, oubliez votre envoi. Il sera automatiquement rejeté. La création de cette maison d’édition résulte en partie d’un intéressant article de Anne Enright dans « London Review of Books » (39, 18, 33-35 du 21/09/2017). Elle y fait part du peu d’auteurs féminins dans la littérature anglaise, qui augmente pourtant vers les 40%, et surtout de la sous-représentation des femmes dans l’édition et la lecture des manuscrits. D’où l’idée de Tramp Press.
    D’où la publication de « Last Ones Left Alive » par Sarah Davis-Goff (2019, Tinder Press, 288 p.) que l’on pourrait traduire par « Les Derniers Survivants »ou plutôt « Les Dernières Survivantes ». On est tout de suite dans l’ambiance, grande chance que ce soit une dystopie. Le tout se passe dans un pays qui pourrait être l’Irlande, à Phoenix City, avec des créatures qui sont les « Skrake » et une héroïne « Orpen ». Tout ce qu’elle va rencontrer va se transformer bien évidement, et progressivement révéler les racines de « The Emergency » qui a détruit le pays. 38 courts chapitres, chacun d’une demi-douzaine de pages maximum.
    Orpen a été élevée par sa mère Muirean et sa tante Maeve sur l’ile de Slanbeg, pas très loin au large de l’Irlande Ouest. La situation y est encore calme au début du livre, malgré la menace au loin des Skrake, en fait ce sont des zombies. Toutefois, la situation empire quand Maeve est attaquée, les femmes doivent fuir l’ile. Elles partent avec leur chien « Danger ». « Cette route, cette route affamée, qui nous dévore ». Il y a bien une progression dans la fuite « Notre route aboutit à une route plus grande et rejoint une autre route encore plus large, et nous voyons plus de maisons, et les villages s’accumulent les uns aux autres ». Il y a bien des panneaux indicateurs « Doolin, Lisdoonvarna ». Le but est de rejoindre la ville Phoenix City. Par-dessus tout, le danger vient des skrakes qui attaquent pour avoir de la chair fraiche. Dès qu’ils vous mordent, il n’y a qu’une chose à faire : enfoncer un poignard dans les yeux.
    Au fur et à mesure du livre, les skrakes deviennent des mâles. On est dans de la littérature de genre. La menace évidement est la suppression et le contrôle des femmes. La mutation des skrakes est également physique, qui se répand comme un treillis de moisissures et affecte tout le corps « la tête, spécialement la bouche et les yeux, puis les aisselles et l’aine. […] La bouche pend, béante, les machoires sont en voie de disparition, et les dents font saillie».
    A ces passages, somme toute peu réjouissants, l’écriture procède par des réminiscences successives de la vie antérieure à Slanbeg. Il y a ces passages de la jeunesse de Orpen sur l’ile. Vie tranquille et joyeuse jusqu’à ses sept ans. Première rencontre avec un homme, Cillian, et sa femme Nic, enceinte.
    Je laisse découvrir les derniers chapitres, à partir du 33. Maeve et le chien Danger sont morts tous les deux. Orpen est seule jusqu’à ce que…

    Très beau premier livre de cette jeune auteur irlandaise. A mi-chemin entre le roman court et la longue nouvelle, genre dans lequel les irlandais sont passés maitres. A signaler, un numéro spécial de « Granta » sur « New Irish Writing » daté maintenant de 2 ans. Et le site, que je viens de découvrir de « The Irish Literary Times » qui foisonne de nouvelles, quelquefois de très jeunes auteurs (14-17 ans).
    Peut être je ferai ici la critique des livres Kevin Barry dont « L’œuf de Lennon » (2017, Buchet Chastel, 352 p.) me parait assez drôle.

    Publié par jlv.livres | 9 mai 2019, 07:33

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Note de lecture : « Le dernier Lapon  (Olivier Truc) | «Charybde 27 : le Blog - 3 février 2020

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