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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « L’instant décisif » (Pablo Martín Sánchez)

Six histoires explorant par le prisme de l’intime le moment de la transition démocratique en Espagne. Brillant.

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Chaque jour peut contenir toute une vie : Comme Rafael Chirbes l’avait fait avant lui dans «La chute de Madrid», Pablo Martín Sánchez concentre l’action de son roman en une unique journée de mars 1977, qui se trouve être le jour de sa naissance, et réussit à brosser une fresque de la société espagnole en pleine effervescence avant l’organisation des premières élections démocratiques – cette période dont Javier Cercas a formidablement décortiqué les convulsions dans «Anatomie d’un instant».

«Aujourd’hui tu vas naître. Tu ne devrais pas, mais tu vas naître. Tu ne devrais pas parce que là, dehors, c’est l’enfer. Des manifestations tous les jours. Les gens parlent d’élections. D’attentats. D’amnistie. Et tu es si bien dans ta grotte. Bien au chaud. En apesanteur. Pas besoin de respirer, ni de manger, ni de pleurer. A quoi bon, puisque personne ne t’entend ? Gigoter, oui. Donner des coups avec les mains. Comme un boxeur ou un karatéka. Démontrer que tu es prêt à affronter la vie. Un milieu hostile. La vie te donne beaucoup, disent les gens. Mais la première chose qu’elle te donne, ce sont deux claques sur les fesses. Comme celles qu’on entend dans la pièce d’à côté, suivies de pleurs déchirants.»

Un bébé sur le point de naître, une petite fille de onze ans, Clara, d’une grande intelligence, vivant seule avec sa mère et qui fugue pendant une journée pour ne pas être harcelée par un camarade d’école, Gerardo, un chilien professeur à l’université de Barcelone dont la vie comporte de nombreux coins d’ombre, Solitario VI, un lévrier de course rêveur et maltraité par ses propriétaires, Carlota, une étudiante en journalisme qui s’intéresse au sujet sensible des vols de nouveau-nés, José María Raich un homme d’affaires machiste et sans scrupules et enfin le portrait d’une femme au destin tragique, témoin de l’histoire du XXème siècle en Espagne, les sept voix différentes du récit permettent d’exprimer les facettes multiples de cette époque de bouleversements et de transition vers la démocratie.

«Parce qu’on peut être pauvre, je ne dis pas le contraire, mais ce qu’on ne peut pas c’est perdre toute décence. Nom de nom, ça fait longtemps que je suis accrochée à ce mur et jamais nous n’en étions arrivés à de telles extrémités. D’où je suis, j’ai vu passer une guerre civile, deux dictatures, une république et cinq pontificats, j’ai vu mourir dans leur lit deux dictateurs et un roi, finir tragiquement plus d’un président du Conseil, depuis Daro jusqu’à Carrero Blanco. J’ai appris à distinguer le bruit de crevaison de pneu de l’explosion d’une bombe, les rafales d’une mitraillette des pétards d’une fête de quartier, les rugissements d’une manifestation des cris d’un championnat remporté la dernière journée. Mais cette histoire de démocratie, ça passe les bornes, les gens ont oublié ce que sont les bonnes manières !»

Les excellentes éditions La Contre Allée nous apprennent que Pablo Martín Sánchez, ex-athlète, ex-comédien, ex-chercheur, est devenu écrivain après sa découverte de l’Oulipo lors d’un séjour à Paris, une passion pour le mot et l’architecture du texte qui ne surprendra pas le lecteur ou la lectrice de «L’instant décisif». Les voix différentes et évolutives se succèdent dans ce récit d’une journée découpée en tranches à la structure impressionnante où se devine l’influence de Georges Perec, et où les personnages tour à tour tragiques, touchants et détestables s’entrecroisent en liant et déliant leurs destins.

Avec ce troisième livre paru en 2016 et traduit par Jean-Marie Saint-Lu pour les éditions La Contre Allée (parution en septembre 2017), Pablo Martín Sánchez nous offre un roman qui marque par la vivacité de la langue, la finesse de son architecture, l’épaisseur de ses personnages et par l’intelligence politique qui lui permet de mêler ces histoires intimes avec un moment décisif de la vie politique espagnole, dans une société marquée par le massacre d’Atocha, par la corruption et la violence et les manifestations d’ampleur de la population.

Isabelle Bonat Luciani en parle avec beaucoup de justesse et de poésie sur son blog ici.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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  1. Pingback: 15 troisièmes aperçus de la rentrée (septembre 2017) | Charybde 27 : le Blog - 13 novembre 2017

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