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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La société des faux visages » (Xavier Mauméjean)

Freud, Houdini et les barons-voleurs. Une délectable incursion politique dans les lois de l’illusion et de l’inconscient.

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Faux visages

Harry se trouvait suspendu tête en bas, mains menottées dans le dos, pieds enchaînés au bout d’un mât d’acier planté au sommet de l’Helios Building. Et de plus il pleuvait. Bref, c’était l’idée qu’Harry Houdini se faisait d’une excellente soirée.
Le sang lui arrivait massivement au cerveau et troublait un peu ses pensées, ce qui ne l’empêchait pas de sourire. Heureux l’homme qui a trouvé sa place, si curieuse soit-elle. Nul ne la lui enviait, mais il ne l’aurait échangée pour rien au monde.

On sait, au moins depuis « La Vénus anatomique » (2004), « Lilliputia » (2008) ou « American Gothic » (2013), à quel point Xavier Mauméjean excelle à s’emparer de figures historiques devenues mythiques et à explorer minutieusement les lumières et les ombres de leurs parcours connus pour, en les mêlant ou non à des éléments fantastiques, nous offrir d’intenses romans historiques soigneusement déviants (« Rosée de feu » en 2010 en étant une illustration extrême, peut-être un peu moins convaincante, même si l’investigation de la culture kamikaze japonaise de 1945 y force l’admiration).

Avec cette « Société des faux visages », publiée en septembre 2017 chez Alma, l’auteur nous propose une surprenante et jouissive enquête quasiment policière associant l’illusionniste vedette Harry Houdini et le psychiatre viennois Sigmund Freud (dont la future psychanalyse n’existe pas encore en tant que telle, et dont les développements alors en cours demeurent puissamment controversés) dans la New York de l’année 1909.

Théo ôta de la chemise et du pantalon d’Harry les différents crochets, pinces, tiges métalliques, paquet de fils de soie, corde à piano ou pochette d’aiguilles qui étaient dissimulés dans les ourlets. Toutes les tenues de son frère étaient de véritables arsenaux que lui auraient enviés bien des cambrioleurs. Ainsi l’illusionniste pouvait-il faire face aux situations les plus inattendues. C’était une nécessité depuis le jour où, lors d’un dîner public en faveur d’une société caritative, l’un des donateurs l’avait mis au défi de se libérer de liens, alors qu’il n’était pas préparé. Entravé à sa chaise, le grand Houdini était parvenu à défaire les nœuds de marin, mais il avait retenu la leçon. Depuis, nul ne pouvait le prendre en défaut. Theo soupçonnait son frère d’être aussi équipé quand il se trouvait chez lui, au cas où un mauvais plaisant se présenterait à l’improviste. Bess ne l’en avait jamais détrompé.

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Xavier Mauméjean joue ici à merveille et au pas de course de différents registres joliment entremêlés, du burlesque particulier qu’autorise notamment l’évocation de Buster Keaton, authentique compagnon de crique des débuts d’Houdini (et l’on songera sûrement un instant à « Amour monstre » de Katherine Dunn) à la réflexion scientifique sur les méandres de l’inconscient et des archétypes collectifs (que la présence de Freud, bien entendu, mais aussi du jeune Carl Jung qui l’accompagne, favorise – en écho possible aux travaux de Valerio Evangelisti, autre maître du mixage des cultures savante et populaire, dans sa saga de « Nicolas Eymerich, inquisiteur » -, de l’enquête policière spécialisée en huis clos et autres mystères apparemment insolubles (en évoquant au passage le style de Gaston Leroux, par exemple) à la peinture acide des mœurs avides et des fantasmes de toute-puissance des patriciens capitalistes américains et autres barons-voleurs ayant réussi (et l’on retrouverait ici peut-être Valerio Evangelisti, mais plutôt celui d’ « Anthracite »). Et l’hommage implicite au Christopher Priest du « Prestige » (si l’on souhaite déchiffrer ainsi la présence en arrière-plan de Thomas Edison et de Nikola Tesla), voire au Neil Gaiman d’ « American Gods » (si l’on songe à un certain dollar d’argent passant de phalange en phalange), ne gâche évidemment rien, bien au contraire.

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Sigmund Freud en 1905

Décidément, Arber se révélait aussi fréquentable qu’un crotale, venin compris. L’illusionniste sortit de l’Hispano-Suiza et grimpa le grand escalier. En découvrant sa mise, veste de cuir usée et casquette inclinée, le portier de l’hôtel tenta de s’interposer :
« Eh, mon garçon, pour les livraisons faut prendre la porte de service !
– Faites-moi un procès ! » lança Harry sans ralentir le pas.
Les bajoues du portier tremblèrent d’indignation. Il porta à ses lèvres le sifflet qui lui permettait d’appeler fiacres et taxis. L’homme émit trois appels stridents. Aussitôt, plusieurs employés firent barrage. Un chasseur qui avait dû pratiquer le football tenta de plaquer Harry qui se déporta sur le côté, le laissant s’étaler. Vif comme l’anguille, il se dépêtra d’une prise, repoussa deux grooms qui avaient l’air de clowns dans leur uniforme rouge, bondit au-dessus d’un amoncellement de valises, effectua une roulade sur le tapis et se rétablit aussitôt.
Plusieurs couples qui se tenaient au comptoir des admissions le fixaient les yeux ronds. La scène avait tout d’un gag, songea Harry. Une façon d’avertir les touristes qu’à New York, sous une apparence réglée, l’imprévu et le grotesque pouvaient surgir à tout instant. On se serait cru dans un numéro des Keaton dont le plus jeune, un temps partenaire d’Harry, lui devait son surnom de « Buster ».

C’est ainsi à nouveau à une véritable petite fête de l’imagination que nous convie Xavier Mauméjean. D’une méticuleuse documentation historique, il extrait en se jouant un véritable récit enlevé, vif et rusé, maniant les analogies et les paradoxes, prêchant de la main droite le faux de la fiction pour distiller de la main gauche une fable politique incisive ayant trait notamment aux racines du capitalisme moderne et aux ombres permanentes de l’antisémitisme, le tout sous couvert de révolution psychanalytique. Une bien belle manière de démontrer une fois de plus que la littérature de fiction dispose d’atouts irremplaçables (à utiliser ou non en tours de carte) pour dire l’ici et maintenant d’une manière infiniment plus puissante, fût-elle masquée, que la plupart des autres canaux à notre disposition.

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Maumejean-Xavier

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À propos de charybde2

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