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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Vak spectra » (Suzanne Doppelt)

Dans l’épaisseur et la transparence de ce que certaines maisons ne disent pas immédiatement.

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le vol des génies, le mouvement des simulacres, une vague aérienne, l’apparition du chien, c’est la mécanique rusée derrière la scène ou sous l’escalier qui agit en sourdine, ou bien l’oeil de celui se déplaçant pour voir ce qui n’est jamais à sa place, entre deux eaux ou deux carreaux, cet animal sage comme une image pose discontinu devant tous les curieux. Une machination générale le rend joliment mélancolique, il attend mais sa distraction est à son comble et son regard aussi fixe que celui d’une statue de faïence, il contient le fantôme, il n’y a rien à voir hormis lui et ce vide comique qui le tient très près et si loin, rien à voir de plus naturel et d’aussi muet. Autant que ce lieu où il règne en maître en l’absence du sien mais tout prêt à sortir du cadre pour échapper à ce jeu de vertige et de dupe qui le montre au beau milieu d’une case puis le cache à nouveau, un genre unique de mouvement, un curieux ballet dont il fait les frais dans ce climat de science-fiction

Artiste et poète toujours surprenante, Suzanne Doppelt nous invitait dans ce texte publié en mai 2017 chez P.O.L. à déconstruire diverses maisons, en y introduisant des regards différents, neufs, redoutables, capables de traquer aussi bien les imaginaires à l’œuvre derrière une porte ou une fenêtre en apparence ouvertes, que les monstres, gentils ou méchants, pouvant se tapir au détour d’un escalier sombre ou d’un mur pourtant réputé invisible, transparent. Usant de certaines maisons historiques, réelles et visitables, aux Pays-Bas ou ailleurs (la mention de Dordrecht ne saurait être totalement gratuite), en guise de prétexte, de toile de fond ou d’appel d’air, elle instille dans la rigueur architecturale et dans la pensée domestique et commode plusieurs grains de folie fantastique qui ne demandent qu’à germer poétiquement avec la lectrice ou le lecteur, pour produire le cas échéant certaines de ces aberrations chères à Jurgis Baltrusaitis ou peut-être de ces incongruités chères à Pierre Jourde.

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Huis Van Gijn (Dordrecht)

dans les rêves on entend ce que dit la matière en couleur ou pas, l’ombre dessine noir sur blanc, un théâtre invisible et en mouvement sur le mur tout autour, rouge quand le sol s’étire rythmé par les flux et les rebonds, des silhouettes toujours nouvelles et si délicates qu’elles peuvent se confondre avec une feuille ou alors un chien, il a le ton de la maison et la conscience en demi-teinte. Celle qui voit dans la pénombre les coins sombres et les angles morts, un gris plat et sans résonance où se retirent et se mélangent les petits hôtes variés mais déborde vers d’autres nuances frappées par la lumière, de la lampe ou du jour car la couleur n’existe pas, elle reflète seulement comme le miroir qui renvoie bien plus que son contenu, vers le blanc par exemple qui débarrasse de l’obscurité. Aussi blanc qu’un ours des pôles, qu’un linge sec ou un mur sur lequel se peint la fenêtre vidée de tous ses spectacles, ni la ville ni la campagne mais tantôt la lumière tantôt son contraire

Intense travail visuel sur les couleurs et sur les matières, sur les ombres et sur les lumières, « Vak spectra » (une boîte à spectres, donc) entreprend bien, sous couvert de réinventer le cabinet de curiosités à l’échelle d’une construction entière, d’inventorier et d’organiser le télescopage pseudo-aléatoire d’un imaginaire domestique devenant derechef exotique, par la seule grâce d’un langage insensé, convoquant les araignées communes et les rats furtifs pour une lecture interstitielle de la pierre et du bois, du béton armé et du verre, et de tout ce qui habite réellement l’habitation.

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Samuel van Hoogstraten, Nature morte en trompe-l’œil, 1664 (Dordrechts Museum)

Aucun vent n’y passe, la maison est poreuse tandis que la cave ne l’est pas ou si peu, une chambre basse sans vue ni perspective, aucun jour même de servitude et une fraîcheur digne d’un frigidaire, un lieu sans saisons et sans âge où repose en désordre un bel assortiment, un tas mal entassé, une somme d’engins et les spécimens naturels, à peine un chemin où poser les pieds. Difficile exploration sauf pour les rats domestiques et l’araignée commune, pour l’homme souterrain qui dialogue avec une grenouille, peu visible car les fantômes ne se voient pas à la chandelle pourtant c’est bien au sous-sol que se trouve l’âme de l’endroit humide et ventriloque, son retour périodique et son petit secret, on y descend et parfois on ne remonte jamais. Commence alors une sourde animation, l’ensemble se recompose, une chose devient la suivante, un règne passe dans un autre, aussi tranquille que les êtres les plus lents, ceux de la nuit qui marchent au ralenti et à l’abri, mais peu à peu le rythme croît et se complique, la cave est cinétique, ce n’est plus une chambre basse, à la place les couloirs en rhizome s’étirent et varient, des forces libres qui sous les fondations dessinent un réseau de guerre et d’exil. Une très bonne cachette en compagnie des bêtes, des songe-creux et des reliques, une seule entrée pour ce fond obscur et indébrouillable d’où l’on sort toujours perdu, y sont de quoi se nourrir, les provisions de l’année et les générations spontanées, même dans certaines le vin ou l’eau ruisselle

On peut aussi lire le superbe article de Cécile Dutheil dans En attendant Nadeau, ici.

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  1. Pingback: Note de lecture : « Rien à cette magie  (Suzanne Doppelt) | «Charybde 27 : le Blog - 21 novembre 2018

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