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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « American Gods » (Neil Gaiman)

La légende des États-Unis en lutte acharnée entre anciens dieux clochardisés et nouveaux dieux en marche.

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RELECTURE (PREMIÈRE LECTURE EN VERSION ORIGINALE ANGLAISE)

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Ombre purgeait trois ans de prison. Il était assez costaud et avait plutôt l’air de ne pas se laisser emmerder pour que son plus gros problème soit de tuer le temps. Il se maintenait donc en forme, mettait au point des tours de magie avec des pièces de monnaie, et songeait énormément à sa femme bien-aimée.
L’aspect le plus positif de la prison – son unique aspect positif, peut-être -, c’était le soulagement qu’elle apportait. Le sentiment d’avoir plongé tout en bas et touché le fond. Ombre ne s’inquiétait plus de se faire prendre puisqu’il était déjà pris. Il ne craignait plus ce que réservait demain puisque hier l’avait déjà réservé.
À son avis, peu importait qu’on fût ou non coupable du crime pour lequel on était condamné. Tous les taulards de sa connaissance se plaignaient de la justice : elle leur reprochait invariablement un acte qu’ils n’avaient pas commis – ou pas comme elle le prétendait. L’important, c’était d’être enfermé.

 

Calme dur à cuire, Ombre purge une peine de prison pour coups et blessures. Libéré pour bonne conduite au bout de trois ans, il se met en route pour assister aux obsèques de sa femme qui vient de décéder, la veille même, dans un accident de voiture, lorsqu’il est recruté par un homme étrange, borgne et pour le moins obstiné, qui se fait appeler Voyageur, plus ou moins comme garde du corps.

Sur ces curieuses prémisses, qui deviennent vite pérégrinations de road novel, pas du tout aussi hasardeuses qu’on pourrait le croire par moments, et s’inscrivant après quelques pages à peine dans le cadre rocambolesque et proprement énorme d’une guerre sourde entre anciennes divinités, venues aux États-Unis avec les différentes vagues d’émigrants à travers les siècles, terriblement affaiblies désormais (parfois à la limite de la clochardisation et du vagabondage) par le recul des fois et des croyances en elles, et nouvelles divinités, produites par le Rêve Américain incarné dans ses automobiles, ses banques, ses médias ou encore ses technologies, Neil Gaiman bâtit avec un extrême brio son troisième roman solo, cinq ans après « Neverwhere » et trois ans après « Stardust ». Publié en 2001, superbement traduit en français en 2002 au Diable Vauvert par Michel Pagel, « American Gods » réussit une hallucinante synthèse entre la reconstruction de la mythologie américaine opérée par William T. Vollmann dans ses « Sept Rêves » (et tout particulièrement le premier d’entre eux, « La tunique de glace ») et la création d’un univers imaginaire tortueux et englobant dans lequel se débat un protagoniste central aussi généreux que partiellement amnésique, dont l’archétype est sans doute la formidable saga des « Princes d’Ambre » de Roger Zelazny, à qui est logiquement co-dédié l’ouvrage.

 

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« Bien, dit-il. Très bien. Allez, un dernier verre de cette cochonnerie d’hydromel pour sceller notre accord et nous aurons terminé.
– Ce sera un Southern Comfort Coca pour moi », déclara Sweeney en revenant d’un pas mal assuré.
La machine attaqua le Who Loves the Sun ? du Velvet Underground – une sélection étrange pour un juke-box. Voire très improbable. Mais l’un dans l’autre, tout cette soirée l’était de plus en plus.
Ombre ramassa le quarter dont il s’était servi pour tirer au sort, savourant le contact de la pièce fraîchement frappée contre ses doigts. Il l’inséra entre le pouce et l’index puis feignit de le passer dans la main gauche, alors qu’en fait, il l’empalmait de la droite. Prenant une seconde pièce, il fit de nouveau mine de la laisser tomber dans sa main gauche tout en la lâchant au creux de la droite, où elle heurta celle qui s’y trouvait déjà. Le cliquètement renforça l’illusion que les deux quarters se trouvaient là où ils n’étaient pas.
« De la magie, hein ? lança Sweeney, le menton relevé, ses courts poils de barbe hérissés. Si ça te branche, la magie, regarde ça. »
Il s’empara d’un verre vide puis tendit la main et fit surgir du néant une grosse pièce dorée luisante qu’il lâcha dans le récipient. En suscitant une autre, il l’envoya cliqueter contre la première. Il en trouva une dans la flamme d’une bougie fixée au mur, une autre dans sa barbe, une troisième dans la main gauche vide d’Ombre, et les laissa tomber une par une dans le verre. Ensuite, il enroula les doigts autour de ce dernier, souffla, et plusieurs nouvelles pièces d’or surgirent de sa main pour rejoindre les premières. Enfin, il versa le tout dans sa poche de veste, qu’il tapota ensuite pour montrer qu’elle était sans conteste vide.
« Voilà, dit-il. Ça, c’est de la magie, mon pote. »
Ombre, qui l’avait observé avec attention, inclina la tête de côté.
« Je veux savoir comment tu fais ça.
– Je le fais avec style et panache, déclara Sweeney, de l’air de trahir un important secret. Voilà comment. »

 

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Il faut certainement se laisser porter par la féroce jubilation ici à l’œuvre, ne pas chercher nécessairement à reconnaître l’ensemble des créatures mythiques qui viennent tour à tout hanter le paysage du carrousel dément concocté par Neil Gaiman, mais goûter les passages plus ou moins fugaces d’Odin et de Loki, d’Anubis, de Toth et de Bastet, ou encore de Kali ou d’Anansi, dans leurs diverses incarnations, des plus savantes aux plus populaires – en se souvenant que l’auteur, formé initialement par les comics, comme Alan Moore avant lui, excelle à ingérer et réinterpréter les éléments les plus ahurissants de la grande Histoire comme de la plus ténue pop culture. Il faut savourer aussi le contraste saisissant entre les moments et les ambiances, pouvant voir se succéder à quelques pages d’écart des monuments oniriques échevelés et des descriptions rusées et insidieuses de petits villages à la « Fargo », des interrogatoires musclés voire guantanaméens et des beuveries gargantuesques, des cauchemars dignes des plus terrifiants « Contes de la Crypte » et des lucarnes ouvertes sur des soap operas cultes. Sans doute l’un des plus puissants dans la littérature contemporaine, l’incessant brassage culturel et le jeu d’allusions tarantinesques que pratique Neil Gaiman peut par instants devenir vertigineux, mais reste toujours contrôlé par une fort malicieuse densité narrative, et par un sens du récit qui ne surprend finalement pas, de la part de l’auteur de « Sandman », et dans un contexte magique où la fable a peut-être in fine autant ou plus d’importance que la prière pourtant officiellement mise en avant.

Une fois, en prison, Loquace Lyesmith avait appelé le petit cimetière situé derrière l’infirmerie le Verger d’Ossements, et l’image avait pris racine dans l’esprit de son codétenu. Cette nuit-là, Ombre avait rêvé d’un verger au clair de lune, d’arbres blancs squelettiques aux branches s’achevant par des mains osseuses, aux racines plantées au plus profond des tombes. Les arbres du Verger d’Ossements portaient des fruits très troublants mais, une fois éveillé, le rêveur n’avait pu se rappeler leur genre ni la raison pour laquelle il les jugeait si répugnants.
Des voitures le dépassèrent. L’absence de trottoir se faisait sentir. Ombre trébucha sur un obstacle invisible dans le noir et s’étala au beau milieu du fossé. Sa main droite s’enfonça dans une boue froide épaisse. Il se redressa en l’essuyant sur son pantalon, puis se figea, mal à l’aise. À peine eut-il le temps de remarquer que quelqu’un se tenait près de lui qu’un chiffon humide se plaquait contre son nez et sa bouche. Des vapeurs chimiques agressives emplirent ses voies respiratoires.
Cette fois, le fossé lui parut chaud et réconfortant.

 

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Il faut beaucoup de talent pour ne pas perdre sa littérature dans un paysage aussi fourni en symboles et en métaphores, en clins d’œil et en références. En maniant un humour brutal et en usant des niveaux de langage extrêmement variés comme d’un fil d’Ariane, Neil Gaiman parvenait il y a quinze ans à se hisser ainsi presque d’emblée dans la catégorie au fond pas si répandue des auteurs capables de donner de la puissance intellectuelle réelle au récit sans lui sacrifier un seul instant l’art de la narration et de la ruse – et à réaliser ainsi l’audacieuse synthèse de Kathy Acker et de Roger Zelazny que sa double dédicace pouvait en effet largement suggérer.

Les lumières clignotantes de la limousine continuaient de changer, répétant leur cycle de couleurs pastel. Il sembla à Ombre que les yeux de l’obèse étincelaient également, du vert d’un écran d’ordinateur primitif.
« Tu vas faire une commission à Voyageur. Tu vas lui dire qu’il n’existe plus. Il est oublié. Il est vieux. Dis-lui que nous, on est l’avenir, et qu’on n’en a rien à branler de lui ou des autres dans son genre. Il est relégué dans la poubelle de l’histoire alors que des types comme moi filent dans leur limousine sur la super autoroute de demain.
– Je le lui dirai, affirma Ombre.
La tête lui tournait. Il espéra ne pas être malade.
– Dis-lui bien qu’on a reprogrammé cette réalité de merde. Que le langage est un virus, que la religion est un système d’exploitation et que les prières ne sont rien d’autre que du spam à la con ! Dis-lui tout ça, sinon je te bute, acheva le jeune homme d’une voix douce, derrière la fumée.

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