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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Le 20 novembre » (Lars Norén)

La terrifiante invective soliloquée d’un adolescent se préparant à lancer une fusillade dans son lycée.

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Là, vous allez me regarder
Et vous souvenir de moi
Silence
Pour l’instant il y en a pas beaucoup
qui me connaissent
Mais aujourd’hui je vais vous montrer
Je vais vous montrer
Je veux que mon visage soit gravé dans vos crânes
Je veux plus fuir
Rit
Vous aurez un souvenir
pour la vie
salauds
Depuis que j’ai six ans vous vous êtes moqués de moi
Maintenant vous allez
payer
Silence
Oui
Payer

C’est grâce à la jeune et belle compagnie Les Entichés, lors de la deuxième soirée de lecture théâtrale organisée à la librairie Charybde, en mai dernier (soirée que l’on peut écouter ici), que j’ai découvert ce texte bouleversant du Suédois Lars Norén, écrit en 2006 et traduit en français la même année par Katrin Ahlgren chez L’Arche. Généralement considéré comme l’un des plus grands dramaturges suédois, l’auteur tard venu au théâtre après un détour significatif par la poésie, le roman et l’hôpital psychiatrique, s’est imposé en successeur d’Ingmar Bergman à la tête du Théâtre National de Suède, en directeur inspiré du prestigieux Riksteatern, le théâtre national itinérant suédois, et en créateur de textes brutaux, en prise étroite avec le réel des laissés pour compte, des marginaux, des déclassés et de leur relation complexe à la société établie.

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Le temps
Il pleut ?
Oui, il pleut
Alors vous êtes rentrés
dans ce putain d’établissement de merde
Là, vous êtes en classe
Là, vous êtes assis
et vous dormez
Silence
Vous allez voir
Vous allez me voir apparaître
comme un ange de la mort
pas à pas, traversant l’air
Silence
Je m’en fous du temps
Il peut faire n’importe quel putain de temps
Silence
On joue pas au « Counter-Strike » ici
Silence
J’écris ma propre Bible
sans Dieu, sans résurrection
Pas de résurrection
ici non
Silence
j’ai tout
ce qu’il faut
Le couteau, la ceinture de dynamite, des bombes fumigènes, des armes qu’on charge
par le canon, le fusil, des munitions
pour toute une ville
J’aurais dû avoir du gaz aussi
Mais c’est tellement long
Examine encore une fois le matériel, le contrôle
Une arme dont on se sert pas
c’est pas une arme

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Le-20-novembre

Régulièrement mis en scène depuis sa création en 2007, et son écriture à partir de faits réels survenus en Allemagne en 2006 lorsque, dans la lignée du plus connu de ces meurtres dits « de masse », à Columbine en 1999, un adolescent blesse neuf personnes dans son lycée avant de se tuer, « Le 20 novembre » est un texte profondément dérangeant. Loin des complexes  élaborations du Fabrice Colin de « Ta mort sera la mienne » (2013) ou du Maurice G. Dantec des « Résidents » (2014), il place seul en scène le meurtrier-victime, face au public qu’il prend à témoin et invective tour à tour, livrant le cheminement décousu de ses pensées, de ses sensations et de ses ressentiments, en même temps que la farouche détermination qui l’habite. Offrant ainsi son catalogue véhément de l’absurdité d’un mode de vie, de la violence d’un environnement, d’une compétition sociale forcenée qui ne dit que rarement son nom, et d’un manque presque total de havres et de repères, sa brièveté même (54 pages, soutenues par d’imposants silences et de rusées didascalies) le rend frappant, quasiment au sens propre. Exploration de la violence et de la folie, des coups réciproquement assenés au sein d’un monde froid et disjoint, du désespoir qui se mue en rage glacée et stupide, « Le 20 novembre » compte indéniablement parmi ces textes noirs qui donnent à voir ce qu’il y a de plus atroce dans le tissu socio-politique déliquescent constituant trop souvent la seule étoffe partagée de nos cités se voulant toujours opulentes.

T’aimerais bien avoir une solution
pour tout
Tu penses qu’il y a une
solution pour tout
T’aimerais sans doute
que tout se termine bien
C’est possible de trouver une solution
pour tout
On doit faire la part des choses
On peut pas tout avoir
T’as appris ta leçon, non
Cette putain d’adaptation perpétuelle
du premier
au dernier jour
Prends tout ce que tu peux
et laisse les autres
payer

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Lars_Norén_2007

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Le 20 novembre » (Lars Norén)

  1. comme souvent, un grain de sel à propos d’autre chose

    « Le presbytère » de Ariane Monnier (2017, J.C. Lattès, 272 p.)

    Le quatrième de couverture annonçait l‘installation de Balthazar, médecin de campagne, et de Sonia dans un ancien presbytère pour y élever leurs enfants. Jusque là, rien de bien folichon. Puis « peu à peu […] des dissonances se glissent ». Cela devient attrayant. De plus le titre fait penser à des histoires gothiques, à la Ann Radcliffe ou Horace Walpole.

    Le début du livre, qui comporte cinq parties, est donc une description d’un couple heureux. Des garçons, Cléments et Sébastien, puis bien plus tard, deux filles, Manon et Alice. Tous élevés par la femme, un peu fofolle et surtout attachée à se déguiser et à se jouer la comédie. Un visiteur Basile, dont on ne sait pas trop l’âge, mais tout de même plus vieux que les garçons. Compte tenu du titre et des « dissonances », on s’attend à quelque histoire scabreuse, à la rigueur des scènes coprophagiques ou nécromanciennes. Que nenni. Les pages tournent. L’éducation stricte du père empêche tout débordement. D’ailleurs, tout y passe, étude du violon pour l’ainé, clavecin pour le père, lecture pour la mère. Même Goethe et Montaigne sont appelés à la rescousse. Il est vrai pour servir de règle pour se tenir droit à table, les coudes serrés. On a vu cela dans d’autres bonnes familles.

    Première partie vite passée (65 p.), tout comme la seconde (75 p.) et la troisième (70 p.). En tout une bonne heure et demie de suspens à attendre les « dissonances ». Il ne reste plus que 50 pages. Entre temps, les notes (fausses) du violon ont aboutit à la crémation du dit instrument. Le feu purifie tout, c’est bien connu. On soupçonne le dénommé Basile, on subodore l’évaporée Sonia. Il n’y a, hélas, ni chien, ni autre animal domestique. On hésite encore sur le sort des deux filles.

    La cinquième partie est un récit mâtiné de compte-rendu judiciaire. En fait de « terribles chuchotements », pour glauque que soit le scénario, le roman occupe deux heures. C’est une forme d’éducation par le livre que le médecin Balthazar n’avait pas prévue.

    Publié par jlv.livres | 4 septembre 2017, 17:15
    • après réflexion, je retourne à mon intégrale de Marie Cosnay

      déjà relu les 4-5 petits livres des « Grands Fonds » de chez Cheyne éditeur
      après le superbe « André des Ombres » (2007, Editions Laurence Teper,172 p.) il faut lire « Jours de répit à Baigorri » (2016, Creaphis Editions, 72 p.) cela change le regard sur les émigrés
      et avant d’attaquer « Aquero » (2017, Editions de l’Ogre, 114 p.)

      Publié par jlv.livres | 4 septembre 2017, 17:25

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