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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Putain de mort » (Michael Herr)

Guerre du Vietnam : le poids et le choc des mots d’époque.

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Publié en 1977 sous forme de livre (après qu’une partie du contenu ait été diffusé sous forme d’articles dans Esquire entre 1967 et 1971), traduit en français en 1980 par Pierre Alien (dont le lexique, en particulier militaire, est hélas ici souvent poussif) chez Albin Michel, ce récit du journaliste Michael Herr fut longtemps le texte de référence sur le conflit du Vietnam vu au ras du sol réel, loin des déclarations officielles et de la propagande de guerre, du côté américain. Associé de fort près aux scénarios d’ « Apocalypse Now » (1979) et de « Full Metal Jacket » (1987), il est peut-être le véritable créateur, sans doute aux côtés de Tim O’Brien (qui lui y fut un combattant, et non un correspondant de guerre) de cette « Vietnam Touch » cruelle et désenchantée, montrant l’horreur, la folie et l’absurdité sans se voiler la face, malgré les affirmations et les certitudes des dirigeants politiques ou militaires de son pays, mais sans jamais céder à un antimilitarisme de principe.

Pour les sorties de nuit les médecins vous donnaient des pilules, la Dexedrine et son haleine de serpents morts gardés trop longtemps dans un pot. Moi je n’en ai jamais eu besoin, un léger contact ou n’importe quel bruit du même genre m’excitait à haute dose. Quand j’entendais le moindre son hors de notre petit cercle crispé je flippais en priant Dieu de ne pas être le seul à l’avoir entendu. Deux rafales dans la nuit à un kilomètre de là et j’avais un éléphant à genoux sur la poitrine, il fallait que j’aille chercher l’air jusque dans mes bottes. Une fois j’ai cru voir une lueur bouger dans la jungle et je me suis surpris à presque murmurer : « Je ne suis pas prêt à ça, je ne suis pas prêt à ça. » C’est là que j’ai décidé de laisser tomber et de faire autre chose de mes nuits. Et je n’allais pas aussi loin que ceux qui tendaient des embuscades ou que les Lurps, les patrouilles de reconnaissance en profondeur, qui sortaient toutes les nuits pendant des semaines et des mois, allaient ramper près des camps de base VC ou le long des colonnes des Nord-Vietnamiens. Déjà je vivais trop près de mes os, je n’avais plus qu’à l’accepter. En tout cas je gardais les pilules pour plus tard, pour Saigon et la déprime horrible que j’y trouvais chaque fois.

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Autour des deux morceaux de bravoure que furent ses participations, inséré au sein de groupes de combat à une époque où le terme « embedded » n’était pas devenu d’un usage aussi courant que souvent fallacieux, à la « bataille » de Khe Sanh (dont le statut, clamé par le général Westmoreland, de « Dien Bien Phu à l’envers » reste encore aujourd’hui controversé – ne fût-ce pas au moins autant un formidable « abcès de fixation » immobilisant inutilement d’importantes forces américaines en pleine offensive du Têt ?) et au siège de Hué, Michael Herr agglomère en une impressionnante narration vive et précise des moments d’horreur pure, des instants de sidération, des touches d’absurdité, des parcelles de surréalisme, militaire ou autre, ou encore des bribes de folie, affectée, simulée ou bien réelle. Confrontant en permanence, l’air de ne pas y toucher, les discours d’ « en haut » et le ressenti « d’en bas », il donne à voir et à sentir comme rarement la boue et le sang qui recouvrent in fine la réalité des « opérations » conçues à l’abri des grandes bases de Saïgon ou de Danang.

Mais quelle histoire il m’a racontée ! Aussi partiale et aussi vibrante que toutes les histoires de guerre, il m’a fallu un an pour la comprendre :
« Une patrouille est partie dans la montagne. Un homme est revenu. Il est mort avant de nous dire ce qui s’était passé. »
J’ai attendu la suite, mais ce n’était pas ce genre d’histoire. Quand je lui ai demandé ce qui s’était passé, il m’a juste regardé avec l’air de me plaindre, de dire que, putain, il n’allait pas perdre son temps à raconter des histoires à un con comme moi.
Pour sortir de nuit il se peignait le visage, une vision de terreur, pas comme les visages maquillés que j’avais vu quelques semaines avant à San Francisco, l’autre extrême du même théâtre. Il passait des heures debout dans la jungle aussi calme et anonyme qu’un arbre mort et que Dieu aide ses adversaires s’il n’y en avait pas au moins une demi-section – c’était un bon tueur, un de nos meilleurs.

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Khe Sanh, 1968. Les Marines exposés à l’artillerie nord-vietnamienne.

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On accompagnera avec grand profit cette lecture vertigineuse de celle du numéro spécial de Guerres & Histoire consacré à la guerre du Vietnam (« Vingt idées fausses qui ont la vie dure »), pour corroborer ces récits aiguisés qui montrent bien que, si la drogue et le rock étaient en effet omniprésents sur place, la défaite n’est pas due à quelques milliers de hippies ayant pris en otage un pré-empire américain en butte aux forces du Mal, mais à bien des facteurs infiniment plus complexes, parmi lesquels l’impéritie d’un système politico-militaire aussi obsolète que figé dans ses certitudes n’est certainement pas le moindre. Michael Herr ne se comporte pas ici en analyste, mais en témoin aux aguets, toujours partant – sauf à quelques moments de fatigue extrême ou de lassitude semi-dépressive – pour aller au coup de feu, soulevant, avec ses confrères les plus têtes brûlées, l’incrédulité des soldats qu’ils accompagnent (« Pourquoi êtes-vous là, alors que vous, vous n’y êtes pas obligés ? »), lot normal d’un correspondant de guerre dans des affrontements aussi brutaux, meurtriers et sauvages que ceux qu’il décrit.

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Siège de Hué, 1968.

Dans les mois suivant mon retour, les centaines d’hélicoptères que j’avais pris se sont amalgamés jusqu’à former une sorte de métacoptère collectif, c’est ce que j’avais alors de plus sexy dans le crâne : ce qui venait détruire ou sauver, fournir ou ruiner, la main droite et la main gauche, quelque chose d’agile, de facile, de malin, d’humain ; l’acier brûlant, la graisse, les sangles en toile saturée de jungle, la sueur qui refroidit et se réchauffe encore, une cassette de rock and roll dans l’oreille et la main sur la mitrailleuse de la porte, l’essence, la chaleur, la vitalité et la mort, la mort elle-même à peine une intruse. Les hommes d’équipage disaient qu’une fois qu’on avait transporté un mort il restait toujours là, il volait avec vous. Comme tous les combattants ils étaient incroyablement superstitieux, ils dramatisaient tout, mais (je le savais) c’est horriblement vrai : s’exposer de près aux morts vous rend sensible à la force de leur présence et fait naître en vous de longs échos, très longs. Il y a des gens si délicats qu’un regard suffit pour les balayer, mais même les troufions abrutis jusqu’à l’os avaient l’air de sentir qu’il leur arrivait quelque chose de plus, quelque chose de fatal.

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Tim Page (à droite) en compagnie de Sean Flynn (photo prise par Mike Herr).

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Saisissant ici aussi bien la bravoure insensée que l’extrême abjection, l’humour le plus noir comme le désespoir le plus profond, les crimes de guerre en gestation et en accomplissement de part et d’autre, Michael Herr partage aussi avec nous des moments d’émotion rentrée, de mélancolie songeuse, lorsqu’il évoque, dans la dernière partie de son récit, d’autres grandes figures du reportage de guerre aux côtés desquelles il passa tant de temps durant ces années vietnamiennes : Tim Page, le photographe risque-tout qui deviendra par la suite l’un des grands soutiens du mouvement des vétérans contre la guerre, ou ses deux amis si proches, Sean Flynn et Dana Stone, dont la disparition au Cambodge en avril 1970 ne fut jamais vraiment élucidée.

Rejoignant parfois curieusement, par des chemins pourtant ô combien différents, ce que disait de la guerre un autre grand reporter, Jean Lartéguy – dont le « La guerre nue » autobiographique, publié en 1975, mérite tout autant le détour que son diptyque romanesque le plus connu constitué par « Les centurions » (1960) et « Les prétoriens » (1961) -, Michael Herr nous offre un regard oblique et particulièrement incisif, grinçant et pourtant entier, sur ce que la guerre fait de l’homme, souvent pour le meilleur, et encore plus souvent pour le pire.

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Michael Herr

Un jour, il est arrivé une lettre d’un éditeur anglais qui lui demandait d’écrire un livre avec pour titre provisoire Fini la guerre et pour but d’ôter une fois pour touts « tout prestige à la guerre ». Page n’en revenait pas.
« Ôter tout prestige à la guerre ! » Je veux dire, comment bordel ! Est-ce qu’on peut faire ça ? Allez donc faire disparaître l’attrait d’un Huey, le prestige d’un Sheridan… Tu peux, toi, effacer le charme d’un Cobra ou  d’une défonce sur China Beach ? C’est comme de prendre son prestige à une M-79, d’enlever son charme à Flynn. » Il a montré du doigt une photo qu’il avait prise, Flynn en train de rire comme un fou (« On gagne », disait-il) avec un air de triomphe. « Il n’y a rien de mal à ça, mon gars, n’est-ce pas ? Vous laisseriez votre fille épouser ce garçon ? Ohhhh, la guerre vous fait du bien, on ne peut pas enlever tout attrait à ça. C’est comme de vouloir enlever son attrait au sexe, ou aux Rolling Stones. » Il en restait sans voix, et agitait les mains dans tous les sens pour souligner la démence de ce qu’on lui demandait.
« Je veux dire, tu le sais bien, on ne peut pas faire ça ! » Nous avons tous les deux haussé les épaules en riant, et Page est resté un instant pensif. « Quelle idée ! a-t-il dit. Ohhh, que c’est drôle ! Enlever son foutu charme à une foutue guerre ! »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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